Dossier Philoécole/Philocité - 18e colloque des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) à l'Université de Genève (23-24 novembre 2019)
Entre philosophie et démocratie, une citoyenneté plus mûre et plus réflexive, en
contexte libanais
Sandra Saccal Kaloust, psycho-sociologue, formatrice et animatrice d'ateliers de philosophie,
doctorante en Sciences Sociales à l'Université Libanaise, rédigeant une thèse de
doctorat intitulée Pluralisme scolaire et pratique de la philosophie avec les
enfants. Enjeux politiques, culturels et éducatifs. Étude de cas : Le
Liban.
La pratique de la philosophie avec les enfants apporte de plus en plus une originalité
et une ambiguïté aux systèmes scolaires au monde, d'après Edwige Chirouter1. Certaines institutions les adoptent, convaincues par l'efficacité
sociale et éducative du "savoir philosopher". D'autres trouvent que la philosophie et
l'enfant ne peuvent guère s'associer, par respect pour la réflexion idéologique et
abstraite des "grands" philosophes.
Or, venant d'un pays pluraliste (différentes religions, confessions, cultures,
langues...), le Liban, riche en diversité culturelle, où le "vivre ensemble" représente
un phénomène social paradoxal conflictuel et magique en même temps, je pense que cette
éducation devient de plus en plus nécessaire. D'ailleurs, les dernières élections tant
attendues au Liban (mai 2018), après 9 ans d'attente, ont prouvé de nouveau que ses
citoyens ont voté par appartenance confessionnelle, "solidarité mécanique", pour ramener
un pouvoir héréditaire défendant un intérêt individuel et non pour bâtir une Nation qui
favorise dans la communauté une "solidarité organique"2. En plus,
la participation de 49,2%3 des libanais prouve que notre démocratie
est en péril.
Alors pour assurer un changement social, une acculturation de la vraie valeur
démocratique et éviter le "despotisme démocratique" tel que le mentionnait Alexis de
Toqueville (1835), je pense que l'agent de socialisation "école/éducation" devrait
démocratiser l'enseignement de la philosophie au primaire dans tous les établissements
scolaires au Liban. Et pourquoi ?
Pour former le citoyen éclairé de demain, apte à réfléchir et penser par lui-même,
épargnant tout stéréotype ou préjugé, imprégné d'une connaissance réflexive. Comme dit
Fréderic Lenoir : "Je crois que s'il faut changer le monde, il faudrait
commencer par les enfants 4.
Alors quel rapport entretiennent la philosophie, la démocratie, la citoyenneté et
l'enfance ? Comment assurer une telle didactique et dialectique avec les
enfants ? Sur ces deux questions, je propose ceci.
I) La didactique et la dialectique des ateliers philosophiques
Les ateliers de philosophie donnent l'opportunité aux enfants de se poser des
questions à visée philosophique, qu'ils posent dès leur plus jeune âge,
instinctivement.
Telles que : "Pourquoi les gens meurent ?" (Marvin)
"Est-ce que c'est dieu qui les a choisis"? (Elie)
"Pourquoi les gens vieillissent" ? (Sophie)
"Pourquoi y a-t-il des gens intelligents et d'autres non ?
Classe de CE2 (2019) : exemples de questions existentielles que se
posent les enfants
Ces questionnements permettent la conceptualisation d'une problématique telle que la
distinction entre le savoir et la croyance, discussion typique d'une discussion à visée
philosophique en G.S., que j'ai moi-même menée au Collège Mariste Champville.
En d'autres termes, ce débat et d'autres favorisent l'esprit critique et développent
la structuration d'une pensée qui devra argumenter pour convaincre ses camarades de
classe. Michel Tozzi définit la didactique philosophique en disant que :
" Philosopher, c'est tenter d'articuler, sur des questions sensibles pour
la condition humaine, dans un rapport d'authenticité au sens et à la vérité, des
processus intellectuels de problématisation ; de conceptualisation de notions
et de distinctions ; d'argumentation rationnelle de thèses et d'objections en
réponse à ces questions"5.
Il est vrai que cette didactique est plutôt formative qu'évaluative jusqu'à présent.
Nous devons choisir alors des thèmes et une méthodologie adaptés à l'âge des enfants. Je
choisis personnellement la méthode d'Edwige Chirouter (2016) pour les plus jeunes.
" La littérature de jeunesse " est effectivement, par
expérience, la méthode la plus adaptée qui permet l'ancrage des problématiques tout en
respectant la sensibilité et l'imagination des enfants.
Enfin, philosopher avec les enfants n'est pas une psychothérapie de groupe, mais un
débat intellectuel collectif entrainant l'enfant à problématiser,pour
conceptualiser avec un regard objectif et critique afin de
proposer un dilemme moral à argumenter pour défendre l'une des
meilleures justifications rationnelles.
II) La pratique démocratique durant les ateliers de philosophie
Michel Tozzi parle de " Discussion à Visée Démocratique et
Philosophique", car tout animateur d'atelier philosophique suit une
démarche normalisée par des critères spécifiquement démocratiques. D'ailleurs le courant
d'"éducation à la citoyenneté" propose des enjeux politiques et démocratiques, les
travaux de Sylvain Connac et Michel Tozzi l'élaborent minutieusement. Tout débat
philosophique ne peut être géré sans le respect de l'autre, l'écoute, l'échange et
l'attente d'une prise de parole. D'ailleurs, certains animateurs ciblent plus loin et
transforment la classe en petite agora, avec des élèves président, secrétaire,
observateur, orateur, dessinateur (pour les plus jeunes) et synthétiseur. Une
reformulation (jeu de rôle) de la démocratie à Athènes en classe mais en évitant de
dialoguer comme les démagogues et les sophistes, et en favorisant une argumentation de
qualité. Nous remarquons que des relations sociométriques s'installent et mettent en
avant " l'atome social " du groupe, tel que le nommerait Moreno
(1953) : l'élève ayant défendu le meilleur argument conserve le bien commun du
groupe classe, une dynamique de groupe nommée aussi " le cercle de la parole
philosophique " par Johanna Hawken (2017).
Moreno J.L., Atome social (1954)>
Le cercle de la parole philosophique (2017)>
Il est possible de mener des discussions de type politique telles que les lois, les
interdits, le chef, la démocratie, le pouvoir, le bien et le mal... pour cibler les
concepts fondamentaux d'une démocratie participante pour de futurs citoyens autonomes.
Les dilemmes moraux accentuent la discussion et favorisent cet échange pour élaborer
différents points de vue.
Disparais, les interdits et l'invisibilité ? (G.S.)>
Dilemme moral : voler pour faire du bien est-il juste ?
(C.P., CE1)>
Pomme d'api : les interdits, c'est fait pour nous embêter ?
(M.S.)>
C'est pour cela qu'Aristote dans sa "Politique", présente " L'autonomisation
progressive de la catégorie du politique, l'affirmation d'une administration et la
diffusion de la démocratie"6.
Mais même si les thématiques proposées sont à visée philosophique, de sensibilisation
ou d'engagement humanitaire comme le désir, le bonheur, la différence, la fraternité, le
but est de former un citoyen éclairé et réflexif habitué à écouter, accepter autrui, se
mettre en désaccord sans violence et débattre rationnellement, à développer une empathie
collective, une "solidarité organique".
III) Exemple d'une expérience favorisant le débat philosophique et une
démocratie autonomisée, avec un animateur jonglant entre les deux
En C.P., traiter le sujet du "chef, du pouvoir, de la démocratie" motive et intéresse
les enfants. L'animateur peut commencer l'atelier par une lecture comme "Le petit
Guilli", de Mario Ramos, ou la 1ere partie du film "Le roi lion" de W. Disney. Cette
littérature apporte un support visuel ludique, afin de familiariser les enfants aux
concepts philo-démocratiques. Il peut arrêter la lecture à un moment intriguant,
susceptible d'enclencher le débat et commencer le questionnement. A cet instant se
formera cette petite agora en forme de cercle où l'animateur rappelle les normes du
débat, auxquelles les enfants sont socialisés, comme expliqué ci-dessus.
Les questions proposées seront :
- Qu'est-ce qu'un bon chef ?
- Qui le choisit et pourquoi ?
- Quels sont ses pouvoirs ?
- Doit-on y obéir ?
- Pouvons-nous nous passer d'un chef ? Pourquoi ?
- Que faire pour décider lorsqu'on est nombreux ?
- Pourquoi l'anarchie n'est-elle pas favorable ?
- Avons-nous besoin de lois ?
Support visuel, album : Le petit
Guili
Débat : qu'est-ce qu'un bon chef ? Agora : président,
secrétaire...>
À la suite de ces questionnements vous serez étonnés que les enfants soient
capables de proposer des objections, des justifications et des distinctions. A cet
instant, l'animateur devra toujours préserver une posture neutre et n'intervenir que
pour garantir le processus d'une pensée collective et provoquer leur interaction
sociocognitive.
Exemple : Qu'est-ce que tu en penses ? "Elie" propose une idée
contradictoire à la tienne : a-t-il raison ? Demander toujours pourquoi et
réclamer une argumentation. Enfin l'animateur finira sa lecture et synthétisera en
reformulant les idées des enfants les plus convaincantes et proposera aux enfants de
dessiner la suite de l'histoire du petit Guili, ou du roi Lion, suite à la question
suivante : quel chef sera choisi et pourquoi ?
De cette façon, une éducation philosophique mène rigoureusement à une éducation
démocratique allant de l'école vers la cité.
Conclusion
Pour conclure, je me permets de citer Montaigne :
"La philosophie, on a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants [...] Puisque
la philosophie est celle qui nous instruit à vivre et que l'enfance y a sa leçon comme
les autres âges"7 ; pour finir avec John Dewey : "La
démocratie doit naitre de nouveau à chaque génération et l'éducation est sa
sage-femme8.
J'ajouterais qu'éduquer les enfants à être plus humain, c'est les aider à être
résistants, aptes à juger et à discerner par eux-mêmes pour être plus réflexifs.
On croit faire de la politique au lieu de la pédagogie, or les deux sont compatibles
pour former le citoyen éclairé et réflexif du futur.
Si le Liban continue à oeuvrer pour le vivre-ensemble et la démocratie, c'est que les
forces centrifuges qui peuvent menacer la convivialité sont multiples : le repli
confessionnel et communautariste, l'individualisme caché sous le drap de la
communauté...
Il y a des nations où la communauté religieuse ou linguistique ou ethnique fonde la
nation. Au Liban, plus que jamais, c'est la rencontre de plusieurs volontés qui fait la
nation.
Alors, même si ceci peut paraitre un rêve - certains me considèreraient utopiste -, en
tant que sociologue je veux y croire. L'éducation philosophique à la citoyenneté sera je
l'espère l'élément déclencheur d'un changement social, long et durable, qui favorise la
pratique démocratique protectrice de toutes les libertés, tout en respectant les
différentes parties de la société. Il est temps de se battre pour un nouveau socle
commun de valeur !
Bibliographie
- Aubonnet J. (1989), Aristote Politique, 5 volumes.
Paris, CUF.
- Chirouter, E. (2016), Ateliers de philosophie à partir d'albums
de jeunesse, Paris, Hachette.
- Durkheim E. (1656), De la division du travail social,
PUF, 2013.
- Dewey J. Démocratie et éducation. Suivi d'Expérience et
d'éducation, Paris, Armand Colin, 2011.
- Hawken J. (2017), Le dessinateur du cercle de la parole
philosophique : une nouvelle fonction pour schématiser la nature de la
discussion, Diotime n° 74.
- Lenoir F. (2016), Philosopher et méditer avec les
enfants,Albin Michel.
- Montaigne M. (1580), De l'institution des enfants,
Essais I, chapitre 26.
- Moreno J. L. (1954), Fondements de la sociométrie,
Presses Universitaire de France.
- Pettier J.C. (2000), La philosophie en éducation adaptée :
nécessité ou utopie ?thèse Strasbourg.
- Toqueville A. (1835), De la démocratie en Amérique,
éd. Flammarion, 2011.
- Tozzi M. (2014), La Morale, ça se discute, Albin
Michel.
- Tozzi M. (2018), Pourquoi et comment philosopher avec des
enfants ? Hatier.
(1) Titulaire de la Chaire Unesco-Paris "La pratique de la philosophie avec les
enfants pour un dialogue interculturel et une transformation sociale", 2016.
(2) Voir les travaux d'Émile Durkheim, De la division du travail
social, PUF, 2013.
(3) L'Orient - Le jour, "Législative Libanaise 2018",
6/5/2018.
(4) Fréderic Lenoir, Philosopher et méditer avec les enfants,
Albin Michel, 2016, p. 20.
(5) Michel Tozzi, in Pourquoi et comment philosopher avec des
enfants, Hatier, 2018, p. 48.
(6) Jean Aubonnet, Aristote Politique, 5 volumes, Paris, CUF,
1989, p. 120.
(7) Montaigne (1580), De l'institution des enfants, Essais I,
chapitre 26.
(8) Dewey J., Démocratie et éducation. Suivi d'Expérience et
d'éducation, Paris, Armand Colin, 2011, p. 516.
Diotime, n°85 (07/2020)