Dossier Philoécole/Philocité - 18e colloque des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) à l'Université de Genève (23-24 novembre 2019)
À quelles conditions éduquer aux valeurs démocratiques et civiques par le
dialogue philosophique?
Christian Budex, professeur de philosophie, doctorant de l'université de Nantes
(CREN) et chercheur associé au projet PhiloJeunes, conseiller du CAAEE1 de l'académie de Versailles. Stéphanie Miraut, conseillère du CAAEE,
pilote du projet PhiloJeunes pour l'académie de Versailles. .
Introduction
Porté par deux chaires de l'Unesco, celle de la "Pratique de la philosophie avec les
enfants" en France, et celle d'"Étude des fondements philosophiques de la justice
et de la société démocratique" au Québec, le projet
PhiloJeunes2 pour objectif "l'éducation aux valeurs
démocratiques et civiques avec le dialogue philosophique". Développé depuis deux ans
dans l'académie de Versailles (et dans celle de Créteil), plus grande académie de
France, il n'a pas à l'heure actuelle d'équivalent dans l'Éducation nationale pour
contribuer à la formation de la personne et du citoyen par la pratique de la philosophie
à l'école. Il s'inscrit donc pleinement à l'intersection des chantiers Philo-école et
Philo-cité du colloque des Nouvelles Pratiques Philosophiques de Genève en interrogeant
la pertinence du lien entre démocratie, philosophie et éducation3.
Ce projet est toutefois symptomatique d'une "commande" institutionnelle forte, depuis
les attentats de 2015, à l'égard des ateliers philo dans le domaine des "valeurs de la
République" ou de la "prévention des violences". Il n'est d'ailleurs pas anecdotique
qu'il soit porté par le Centre Académique d'Aide aux Écoles et aux
Établissements de l'académie de Versailles (CAAEE), qui intervient principalement
dans le champ de la prévention des violences et de l'amélioration du climat scolaire.
Nous proposons de présenter les premiers résultats de la recherche associée à ce projet
parmi deux axes qui nous paraissent particulièrement dignes d'intérêt :
1/ Montrer qu'une commande institutionnelle de prévention des violences et des
dossiers pédagogiques dont les entrées sont parfois très orientées EMC n'est pas
contradictoire, sur le terrain, avec le "philosopher".
2/ Montrer que la pratique de la philosophie avec les enfants (PPE) provoque un double
déplacement - chez les enfants et dans la posture des enseignants - qui contribue à
l'éveil du pouvoir politique des enfants et à une éducation à la citoyenneté.
Aussi, nous voudrions, en tant que pilote du projet et chercheur associé au projet,
interroger les conditions qui permettent d'éduquer aux valeurs démocratiques et civiques
par le dialogue philosophique.
I) Contexte
Le projet PhiloJeunes est né dans le contexte très particulier de "l'après Charlie".
L'émotion liée à l'attaque a donné lieu à une deuxième vague de stupeur pour les
enseignant.e.s à travers une prise de conscience brutale que nous n'étions pas tous
"Charlie", c'est-à-dire que les valeurs républicaines que nous étions censés partager ne
l'étaient pas. Cette période a permis de faire l'épreuve d'un déficit considérable de
compréhension, voire dans certains établissements, des ruptures entre les élèves
eux-mêmes en tant qu'individus et en tant que futurs citoyens, entre les élèves et les
enseignants, entre les adultes eux-mêmes. Cette prise de conscience a engendré un
constat : il est nécessaire d'avoir, dans l'École, des espaces et des temps de
réflexion et de discussion en commun. Ils auraient pour objectifs de développer le
jugement critique et le discernement, lutter contre l'embrigadement, générer du
sentiment d'appartenance à la communauté citoyenne et tenter de recréer un lien de
fraternité mis à mal. Cette naissance se situe également dans un contexte de
reconnaissance institutionnelle de la pratique de la philosophique avec les enfants. Le
nouveau programme d'Enseignement Moral et Civique (EMC), initié à la rentrée 2015,
préconisait officiellement le dispositif de la Discussion à Visée Philosophique (DVP) et
l'UNESCO allait inaugurer en novembre 2016 une Chaire dédiée à cette pratique, portée
par Edwige Chirouter.
II) Questionnements
Le problème que nous souhaitons mettre au centre de notre réflexion est celui du
procès de l'instrumentalisation de la pratique de la philosophie avec les enfants. Cette
dernière est-elle compatible avec le projet d'une éducation du citoyen en
démocratie ? La volonté de faire partager les valeurs de la République ne
risque-t-elle pas de s'effectuer au détriment du jugement critique ? La finalité de
la philosophie, qui prône la liberté totale de la pensée, n'est-elle pas contradictoire
avec toute volonté d'instrumentalisation idéologique, quand bien même serait-elle
démocratique ?
III) La tension d'une "propimposition"4 au coeur du
programme d'EMC
La lettre même du programme d'EMC de 20155 recèle des éléments
qui indiquent une tension entre proposition et
imposition. En posant que "les valeurs et principes de la République
fondent le pacte républicain" et que "les transmettre et les faire partager est une
oeuvre d'intégration républicaine"6, le texte du programme indique
déjà une tension. Peut-on mettre au même plan le fait de "transmettre" et celui de
"faire partager" ? Transmettre à tout prix quitte à imposer de manière descendante
les valeurs ? Faire partager les valeurs mais comment ? S'agit-il d'un réel
partage ? Ou existe-t-il une tendance à s'orienter vers une formule à sens unique
du type : "ce sont mes valeurs et je les partage" ? Par ailleurs, une telle
"oeuvre d'intégration républicaine", dès lors qu'elle est inscrite au programme, ne
ressemble-t-elle pas fort à une injonction qui ne dit pas son nom ? Comment penser
ensemble et sans contradiction une conception de la citoyenneté qui invite l'élève à
développer à la fois "la capacité à juger par lui-même en même temps que le sentiment
d'appartenance à la société"7 ? Ce double mouvement, de
l'ordre de l'injonction contradictoire, illustre bien cette tension dans deux directions
opposées entre liberté de penser et encadrement de cette pensée. Dans quelle mesure
est-il possible d'être citoyen et néanmoins libre de ne pas partager ces valeurs ou
certaines d'entre elles ? Cherche-t-on à rendre les élèves autonomes en leur
donnant les moyens d'aiguiser leur discernement et leur sens critique, ou bien s'agit-il
de façonner les esprits, quitte à les influencer ? Le texte précise par ailleurs
que "l'EMC [...] requiert l'acquisition de connaissances et de compétences [...] et
donne lieu à des traces écrites et à une évaluation"8. Faut-il
comprendre que des compétences en citoyenneté seront évaluées, et si oui
lesquelles ? Comment ? Cela revient-il à dire que les bons élèves en EMC sont
de bons citoyens ? Peut-on, par exemple, évaluer la capacité à accepter les
différences ou celle de s'estimer capable d'écoute et d'empathie ? Enfin, jusqu'où
peut s'étendre la "responsabilité pédagogique dans les choix de mise en
oeuvre"9 qui sont laissés aux enseignants ? Ne sont-ils
pas soumis aux injonctions d'un devoir programmatique de "transmettre" ces
valeurs ? Nous relevons ici un abus de langage que nous avons souvent entendu dans
la bouche des enseignants et qui nous semble révélateur d'une tension et d'une
confusion. Ils emploient l'expression d'"éducation" morale et civique en lieu et place
"d'enseignement" moral et civique, comme s'ils avaient intériorisé la dimension
descendante et normative d'une "transmission", qui semble davantage pencher vers
l'imposition que vers la proposition.
Comme on le voit les enjeux sont très forts, de même que l'attente liée à ces enjeux.
Et de l'attente à la commande il n'y a qu'un pas...
IV) La commande institutionnelle et les risques d'instrumentalisation
On pourrait trouver la même ambiguïté, le même soupçon d'imposition et
d'instrumentalisation dans la commande du projet PhiloJeunes. En
effet, l'orientation de ce projet sous l'égide de deux chaires UNESCO est très
politique, puisqu'il s'agit de prévenir le dogmatisme, le fanatisme et la
radicalisation. Les thématiques des dossiers pédagogiques fournis aux enseignants pour
les aider à réaliser leurs "ateliers philo" sont par ailleurs principalement orientées
vers le champ moral, politique ou épistémologique10: croire/savoir,
informations fiables ou non, le racisme, la violence, justice et vengeance, le droit, la
fraternité, les relations entre les sexes, la théorie du complot, les réseaux sociaux,
sortir du conflit par la négociation, la médiation, l'empathie, etc. La commande
institutionnelle du projet sur l'académie de Versailles peut sembler d'autant plus
instrumentalisée qu'il est porté par un centre de prévention des violences et
d'amélioration du climat scolaire, également associé à l'Unité académique des "valeurs
de la République" ; en témoigne l'intitulé même de la formation : "Prévenir la
violence avec les ateliers philo" ! N'est-on pas en droit de se demander si c'est
bien là la finalité de la PPE que de prévenir la violence ? Ne court-on pas le
risque de dévoyer la philosophie pour la transformer en une leçon de morale ou une
séance de régulation - ou parfois, et nous y reviendrons - en une "éducation à" la
différence, la non-violence, la médiation etc. Comme le relèvent Ariane Richard Bossez,
Michel Bossez et Alain Legardez (2018), les discussions seraient parfois
instrumentalisées et réduites au seul objectif d'"assurer une bonne gestion du
groupe-classe". On pourrait même redouter que les ateliers de discussion philosophique
ne deviennent des outils de pacification des quartiers difficiles, comme une ruse pour
faire "la guerre aux pauvres" (Ogien, 2013) et "contourner le véritable problème
éducatif : l'égalité" (Go, 2018).
V) L'esprit du programme d'EMC
Peut-on échapper à l'instrumentalisation de la pratique de la philosophie avec les
enfants par l'Enseignement Moral et Civique ? La philosophie n'a-t-elle pas les
moyens d'opposer la puissance de l'esprit critique à toute tentative d'asservissement
idéologique ? Transmettre et faire partager les valeurs de la République
signifie-t-il nécessairement soumettre les élèves à une entreprise d'injonction
normative ? A en croire l'un de ses initiateurs, l'esprit du programme de 2015,
loin de viser une inculcation des valeurs par des injonctions, appellerait au contraire
à une "éthique de la discussion, une morale qui se construit de façon dialogique, dont
les valeurs et les normes sont impliquées, mises en jeu dans les situations de
confrontations des idées et l'échange" (Khan, 2018). Il ne s'agirait pas tant d'imposer
des normes que de faire "partager" des valeurs pour tenter de les rendre désirables. Or,
on ne peut décréter l'adhésion à des valeurs ; tout au plus peut-on réunir ses
conditions de possibilité. C'est un programme qui tirerait les leçons de ses
prédécesseurs pour renoncer à tout catéchisme républicain parce qu'il est inopérant,
voire contre-productif. Il n'y aurait au contraire qu'un seul moyen de réunir les
conditions d'une authentique adhésion aux valeurs de la République : prendre le
risque d'interroger la valeur de ces valeurs avec les élèves et accepter, si l'on pense
qu'elles valent véritablement, de les laisser eux-mêmes en faire l'épreuve.
Le rapport sur l'enseignement laïque de la morale de 201311 qui a
précédé la mise en service du programme d'EMC de 2015 rappelait que le pari pédagogique
de l'éducation aux valeurs ne pourrait être gagné qu'à condition de mettre en oeuvre des
dispositifs pédagogiques capables de prendre en charge la triple dimension des
valeurs : intellectuelle, psycho-affective, conative. Transmettre et partager les
valeurs de la République ne serait possible que par la médiation de pratiques qui
permettent de comprendre (et donc interroger),
d' éprouver et de faire vivre en acte les
valeurs. Or nous pensons que la DVP (a fortiori la DVDP) répond à cette triple exigence
et qu'elle est même une pratique emblématique de la seule voie possible pour une
authentique éducation aux valeurs démocratiques : permettre une expérience
intellectuelle, psycho-affective, conative de celles-ci au coeur d'un dispositif de
discussion critique qui préserve de tout dogmatisme idéologique et permet d'éprouver la
valeur des valeurs à l'aune d'une autre : la rationalité. Voilà pourquoi cette
pratique s'insère si bien dans le cadre du projet démocratique et laïque de notre
République ! Car elle promeut, dans son dispositif même, des valeurs12 qui sont autant celles de la discussion philosophique que celles de la
République : liberté, égalité, fraternité, laïcité. Comment un tel dispositif
pourrait-il donc être susceptible d'instrumentalisation à l'idée de promouvoir les
valeurs qu'il incarne ?
VI) Les conditions de l'émancipation démocratique par la PPE
Toutefois, si la DVP peut être considérée comme une pratique authentiquement
philosophique tout en étant au service de l'émancipation démocratique et civique, ce
n'est pas sans conditions. Michel Tozzi ( Spirale 62, 2018) en a
clairement établi trois : garantir la dimension philosophique de la discussion,
former les enseignants à la visée démocratique et philosophique, mener des recherches
qui permettent de s'assurer du développement des compétences démocratiques et citoyennes
par la DVP. Nous proposons de montrer que le programme PhiloJeunes, malgré une commande
institutionnelle très forte, remplit ces trois conditions pour atteindre le double
objectif de philosopher authentiquement avec les enfants et développer des compétences
démocratiques. Le dialogue philosophique en communauté de recherche philosophique
contribue à développer des dispositions nécessaires à la formation de la personne et du
citoyen. Il développe l'esprit critique et le discernement grâce aux habiletés de pensée
qu'il mobilise - conceptualiser, problématiser, argumenter, interpréter, etc.13. La DVP développe également des dispositions à la fois éthiques et
civiques sur lesquelles nous voudrions insister : l'écoute, le respect,
l'empathie, le tact, la tolérance, la solidarité, le sentiment
d'appartenance.Ces effets sont produits par la conjonction de trois
facteurs : l'objet propre de la réflexion philosophique - des
questions existentielles et universelles -, les contraintes
intellectuelles qu'elle génère - la difficulté du problème posé, la
pluralité et l'infinité des réponses possibles -, les conditions éthiques
d'un véritable dialogue philosophique en communauté de recherche - disposition
en cercle, rituels, règles de prise de parole. Précisons que le cadre éthique de la
discussion est indissociable de son contenu philosophique : on ne dialogue en
commun sur des questions universelles et existentielles qui autorisent une pluralité de
positions philosophiques qu'à la condition d'être écouté, respecté, compris, quand bien
même on ne partage pas les raisons d'autrui. Il n'y a pas de pensée critique ou créative
sans pensée bienveillante (Lipman, 2011). De même, à l'inverse, un cadre de discussion
démocratique sans la dimension philosophique ne produit pas les mêmes effets :
c'est bien l'objet propre de la réflexion et du dialogue philosophiques qui réclame et
instaure cette dimension éthique de la discussion.
VII) La formation
La première condition énoncée - garantir la dimension philosophique de la discussion -
dépend directement de la seconde : la formation. Elle est effectivement "cruciale
pour comprendre les tenants et aboutissants, les objectifs et le fonctionnement d'une
DVP, en travailler théoriquement et pratiquement la double visée démocratique-citoyenne
et philosophique" (Tozzi, 2018). Elle doit permettre de former les enseignants aux
habiletés de pensée proprement philosophiques, mais aussi à la dimension éthique de la
DVP - instaurer une qualité d'écoute et une relation bienveillante, adopter une posture
valorisante. Elle doit être une formation à la pensée critique, créative mais aussi
bienveillante. Pour ce faire, le projet PhiloJeunes propose aux enseignants qui
participent à l'expérimentation un module hybride composé de vidéos introductives et de
cinq jours (trente heures) de formation en présentiel ; cette formation est assurée
par des praticiens, chercheurs et formateurs historiques : Michel Tozzi,
Jean-Charles Pettier, Edwige Chirouter, Johanna Hawken. Au regard des autres formations
dispensées dans l'Académie de Versailles, la plus grande de France, cette formation est
l'une des plus coûteuses en temps et en moyens. A titre de comparaison, elle se situe en
seconde position, en termes de coûts, après la formation de prévention du phénomène de
harcèlement entre pairs à l'école, qui est une priorité nationale. C'est donc
investissement déjà conséquent pour leur permettre de découvrir et mettre en oeuvre
cette pratique pédagogique. Toutefois, le passage d'enseignant à "facilitateur"
d'atelier philo suppose un déplacement de posture épistémique et éthique dont
l'expérience montre qu'il est complexe et déstabilisant. Il doit donc être accompagné
dans le temps car la formation initiale ne suffit pas. On ne s'improvise pas
facilitateur.trice de DVP. Voilà pourquoi la formation est complétée par des visites et
des retours réflexifs réalisés par dix conseillers du CAAEE qui ont été formés à cet
effet. Ce suivi constitue en quelque sorte un miroir éthique du dispositif : les
accompagnant.e.s adoptent la même posture co-réflexive et bienveillante que celle du
facilitateur.trice à l'égard des élèves. Il permet de prendre soin des personnels qui se
forment, en accompagnant le passage parfois douloureux d'une posture "normalisatrice" à
une posture "co-réflexive". C'est là un point décisif car c'est ce déplacement de
posture qui provoque un changement de regard sur l'enfant ou l'adolescent, (enfin)
considéré comme un "interlocuteur valable", condition indispensable à l'éveil
démocratique des élèves dont la parole et la pensée sont prises au sérieux. Le suivi des
enseignants a également permis d'accompagner la prise de risque liée à la mise en jeu
des valeurs lors des ateliers, prise de risque qui provoque souvent des résistances et
des craintes chez les enseignants : crainte de porter atteinte aux valeurs en les
soumettant à la critique et, ce faisant, crainte d'altérer la légitimité de leur
autorité éducative auprès des élèves, a fortiori dans le cadre de l'EMC. Les échanges et
retours d'expériences ont ainsi permis de les réassurer en réinterrogeant avec eux les
enjeux d'une authentique éducation aux valeurs démocratiques par la DVP.
VIII) La recherche
La dernière condition énoncée - la recherche - est assurée par l'inscription du projet
PhiloJeunes dans le département de formation-action du CAAEE consacré à "l'éthique
relationnelle" ; il allie une recherche universitaire à un dispositif innovant. Une
recherche doctorale en sciences de l'éducation est donc associée au projet. Elle permet
de s'assurer que l'hypothèse d'un développement de dispositions éthiques et citoyennes
par la DVP n'est pas qu'une affirmation gratuite ou militante, mais une réalité
observable et scientifiquement démontrable. Il s'agit d'une recherche
qualitative14 qui a privilégié une approche par triangulation -
observations, questionnaires, entretiens - afin d'obtenir des informations provenant de
lieux et de sujets différents. Elle s'intéresse plus spécifiquement à une valeur
indispensable à la vie démocratique15, mais souvent négligée et
particulièrement difficile à "transmettre" ou à "faire partager", peut-être parce
qu'elle se décrète encore moins que les autres : la fraternité.
IX) La DVP : une expérience de la fraternité en acte
Mais de quoi parle-t-on lorsqu'on parle de fraternité16 ? La
fraternité n'est pas seulement une valeur ou un principe constitutionnel qui fait partie
de la devise de la République. C'est une notion qui s'incarne dans des expériences très
quotidiennes, expériences de la dimension à la fois interindividuelle et
collective de la fraternité. Cette première dimension
interindividuelle se retrouve dans l'expérience du Visage
(Levinas), de l'écoute, du respect de la dignité des personnes, du tact, de
l'empathie, de la tolérance. La deuxième dimension, collective,
renvoie aux expériences de la solidarité, de la coopération et plus largement au
sentiment d'appartenance à l'humanité ou à des fraternités communautaires plus
restreintes - celles des jeunes philosophes-citoyens réunis en communauté de recherche.
Autant d'expériences dont on retrouve la trace dans les ateliers philo et que nous
considérons comme des "marqueurs de fraternité" qui témoignent de dispositions éthiques
en construction chez les élèves grâce à cette pratique. L'observation des DVP, ainsi que
les entretiens et questionnaires, montrent comment une pratique régulière de la DVP par
des adultes suffisamment formés et accompagnés, même débutants, permet aux élèves - et
aux enseignants - de vivre en acte la valeur de fraternité.
Le face à face des visages permet un alignement "corps-coeur-esprit" particulièrement
propice à une expérience fraternelle à la fois rationnelle et sensible. Ce contexte
favorise lui-même l'apparition de l'écoute, le
respect, le tact, auxquels les enfants sont particulièrement
sensibles et qu'ils réclament comme une exigence relationnelle pour pouvoir philosopher.
Cette écoute et ce respect mutuel vont permettre un formidable champ d'expériences
empathiques dès lors que le dialogisme va peu à peu se substituer à ce qui n'est
souvent, dans les premiers ateliers, que la juxtaposition d'affirmations ou d'opinions
individuelles. Peu à peu, les enfants et adolescents apprennent, grâce à la DVP, à
penser avec les autres et à partir des autres,
parfois même contre la pensée des autres, mais toujours ensemble. Ce
régulier entremêlement de points de vue différents dans un cadre protecteur favorise
alors une éducation à la tolérance et à l'ouverture d'esprit (Hawken, 2016). On assiste
également à une re-narcissisation manifeste des élèves, souvent même de la part d'élèves
en difficulté scolaire. Elle est due à la spécificité du questionnement
philosophique : le pluralisme des réponses qu'il autorise modifie le statut de
l'erreur et autorise les élèves à se tromper dans le contexte d'une pratique sans
évaluation, chose relativement rare en milieu scolaire. Les entretiens collectifs avec
les élèves révèlent que la DVP permet également aux élèves d'apprendre à mieux se
connaître, à mieux connaître leurs camarades. "Moi j'ai fait des connaissances, il y
avait des personnes que je n'aimais pas trop. Moi je pense que cela m'a fait apprendre à
aimer", nous dit un élève de CE2 de Grigny. "Ça a permis de voir
aussi comment on est vraiment et comment sont les personnes", nous dit une autre jeune
fille de sa classe.
La DVP est également l'occasion de puissantes expériences d'une fraternité collective.
La vulnérabilité commune éprouvée face à la difficulté de la question
philosophique entraîne coopération et solidarité
entre des élèves qui se rendent compte qu'ils ne pourront prendre seuls en
charge la complexité des interrogations existentielles que soulève la discussion. La
forme du dispositif, grâce aux rôles distribués dans le protocole de la DVDP, est aussi
l'occasion d'une expérience de la solidarité : "ils ont compris l'intérêt de donner
une mission à chacun pour faire avancer le groupe de manière efficace", nous dit Maylis,
professeure de lettres en collège à Grigny. La communauté de recherche philosophique
nourrit enfin un sentiment d'appartenance à la communauté des petits citoyens du monde
usant d'une rationalité universelle qui dépasse leurs communautés familières
d'appartenance. "Les ateliers, sans être moralisateurs ni rigides, créent une sorte de
fraternité entre les élèves puisqu'ils se rendent compte que l'autre est un autre soi et
qu'il est respectable pour toutes ses opinions", dit encore Maylis. Malgré la diversité
des opinions et des représentations exprimées, la DVP constitue ainsi une expérience
fraternelle de l'universel qui conduit les élèves à "se découvrir fils et filles des
mêmes questions fondamentales" (Galichet, 2000, p. 18).
X) DVP et "éducation à" : une responsabilité éducative
Avant de conclure, nous souhaitions revenir sur l'un des risques d'instrumentalisation
évoqué plus haut, celui de "l'éducation à". De nombreuses commandes institutionnelles
s'intéressent au dispositif de la DVP pour prendre en charge des thématiques sensibles
en milieu scolaire comme la laïcité, la prévention du harcèlement, les relations entre
les sexes. Faut-il se méfier de cette tendance à user de la philosophie comme d'un
remède à toutes les violences et renoncer à user d'un puissant dispositif
d'interrogation par crainte de le dévoyer ? Si l'on peut considérer qu'"il n'est
pas nécessaire de philosopher sur des questions éthiques pour que la pratique
philosophique soit un acte éthique" (Hawken, 2018, p. 53), il nous semble toutefois
important de considérer la responsabilité éducative qui est la nôtre dans ces temps
troublés. Les résultats des enquêtes locales de climat scolaire montrent que les
principales violences vécues par les élèves "trouvent leur ancrage dans le rapport à
l'altérité, tout particulièrement dans la non-acceptation de la différence et plus
largement, dans la construction identitaire et les valeurs qui la fondent" (Marsollier,
2017, p. 39-40). Or il nous apparaît que la DVP peut contribuer à une action de
prévention sans renoncer à toute exigence philosophique. Ne peut-on pas considérer, avec
Éric Weil, que "la non-violence est le point de départ comme le but final de la
philosophie" ? La DVP ne peut-elle prendre sa part de réflexion sur les origines et
les enjeux de violences qui portent atteintes aux valeurs qui la constituent
elle-même : liberté, égalité, fraternité, laïcité ? Sans doute peut-on en
revanche adopter la devise de Descartes - "Larvatus prodeo" - et, nous aussi, avancer
masqués. Il nous semble en effet contre-productif d'aborder directement des thématiques
parfois rebattues - la laïcité - ou moralisantes - le harcèlement -, mais qui, dans le
fond, sont pourtant à la fois au coeur de la réalité scolaire et sociale, et digne
d'intérêt pour les élèves, pourvu qu'on parvienne à leur donner les moyens de s'en
emparer comme des interlocuteurs et des penseurs valables. Le dossier pédagogique que
nous avons réalisé sur la fraternité propose, comme les autres supports pédagogiques du
projet PhiloJeunes, d'aborder ces questions "vives" à partir de supports adaptés et qui
invitent à d'authentiques réflexions philosophiques. Penser la cohabitation de nos
différentes familles d'appartenances communautaires, c'est penser certains des enjeux
essentiels du principe de la laïcité ; interroger la logique d'inclusion/exclusion
inhérente à toute fraternité, c'est permettre notamment de sonder les origines du
phénomène de harcèlement entre pairs. Interroger les origines masculines du troisième
terme de la devise de la République, c'est questionner la dimension phallogocentrique du
langage et les conséquences de la domination masculine. Faudrait-il se priver de la
puissance réflexive de la philosophie par crainte de l'instrumentalisation ? La
philosophie n'est-elle pas ici au contraire mise au défi d'assumer sa dimension
intrinsèquement éducative pour permettre aux élèves d'éprouver, par l'usage de la
raison, la valeur des valeurs qui leur sont transmises ?
Conclusion
Michel Tozzi affirmait que la DVP, à certaines conditions, permet d'éduquer à la
citoyenneté et concluait : "il reste à mener des enquêtes empiriques pour
confronter notre argumentation au terrain" (Tozzi, 2018, p. 71). C'est le but de
l'expérimentation Philojeunes. Nous pensons, comme Michel Tozzi, que si les conditions
sont réunies, la DVP renverse les tentatives d'instrumentalisation pour reconfigurer
l'EMC et lui permettre de "passer d'un paradigme transmissif-impositif-punitif
traditionnel à un paradigme communicationnel-réflexif adapté
à une démocratie pluraliste", (idem). Acceptons donc les commandes institutionnelles,
restons exigeants sur les exigences philosophiques, et subvertissons les tentatives
d'instrumentalisation pour former les citoyen.n.e.s de demain à cette indispensable
vertu de sagesse pratique qu'est la "prudence", sans les abandonner ni au dogmatisme, ni
au relativisme (Fabre, 2016). Le Projet PhiloJeunes, malgré une commande
institutionnelle très forte, est un pari éducatif qui vise, non pas à pacifier les zones
sinistrées de la République sous couvert d'un alibi philosophique, mais à philosopher
authentiquement tout en éduquant aux valeurs démocratiques et civiques ; mieux
même, à faire l'expérience pratique des valeurs de la démocratie par le dialogue
philosophique.
Bibliographie
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français : le passé, le présent et l'avenir de la solidarité.
LGDJ.
- Fabre, M., Frelat-Kahn, B. et Pachod, A. (dir.). (2016). L'idée de valeur
en éducation. Hermann.
- Galichet, F. (2000). Philosophie et éducation à la citoyenneté. Edição
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- Go, N. (2018). La philosophie pour elle-même. B. Berton et C. Leleux
(dir.). "Pratiques de philosophie et enseignement moral et civique à l'école
primaire : quelles articulations ?", Spirale, n°62.
- Hawken, J. (2016). Philosopher avec les enfants : enquête théorique et
expérimentale sur une pratique de l'ouverture d'esprit. Thèse de Doctorat.
Université Paris-I.
- Hawken, J. (2019). 1, 2, 3 Pensez ! Philosophons les enfants.
Chronique sociale.
- Lipman, M. (2011). Á l'école de la pensée : enseigner une pensée
holistique. Bruxelles : De Boeck, 3ème édition.
- Marsollier, C. (2017). Les conditions du bien-être à l'école. Économie
et Management, Le bonheur au travail, n° 162, janvier 2017. Récupéré le 14 novembre
2019 à https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/valid/N-9471-14059.pdf
- Ogien, R. (2013). La guerre aux pauvres commence à l'école.
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- Richard-Bossez, A., Floro, M. & et Legardez, A. (2018). "Les débats
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Leleux (dir.), Pratiques de philosophie et enseignement moral et civique à l'école
primaire : quelles articulations ? Spirale, n°62.
- Tozzi, M. (2018). Développer le jugement moral et la citoyenneté des élèves
par la DVDP ; B. Berton et C. Leleux (dir.). "Pratiques de philosophie et
enseignement morale et civique à l'école primaire : quelles
articulations ?", Spirale, n°62.
(1) Centre Académique d'Aide aux Écoles et aux Établissements
(CAAEE).
(2) https://philojeunes.org/
(3) Le thème retenu pour les 18es rencontres des Nouvelles Pratiques Philosophiques
qui se sont déroulées à Genève les 23 et 24 novembre 2019 était "Philosophie et
démocratie".
(4) Krier, V., Montfort, C. & Vallin, C. (2002). "Parler ?sur? la morale pour ne
pas la faire", Diotime, n°16, 2002.
(5) Le programme initial de 2015 (BO spécial n°6 du 25 juin 2015) a fait l'objet de
plusieurs ajustements pour l'école élémentaire et le collège en 2018 (BO n° 30 du 26
juillet 2018).
(6) Bulletin officiel n° 30 du 26-7-2018.
(7) Ibidem.
(8) Ibidem.
(9) Ibidem.
(10) https://philojeunes.org/philojeunes/le-materiel-pedagogique/fiches-dvdp/
(11) https://cache.media.eduscol.education.fr/file/04_Avril/64/5/Rapport_pour_un_enseignement_laique_de_la_morale_249645.pdf
(12) Dans la DVP, "les valeurs démocratiques sont ici concrètement vécues, pas
seulement proclamées : la liberté de conscience et d'expression sont garanties,
ainsi que l'égalité formelle de tous dans l'accès à la parole ; la coopération
et l'entraide sollicitées matérialisent la fraternité dans le groupe" (Tozzi, 2018,
p. 68).
(13) Nous n'entrons pas ici dans la discussion qui porte sur le nombre et le statut
des habiletés de pensée. Le nombre de douze, avancé par Johanna Hawken (Hawken,
2019, p. 84), nous semble "raisonnable".
(14) Les résultats de l'enquête empirique - enquête, questionnaire, entretiens -
seront publiés à l'issue de la thèse qui sera soutenue en décembre 2020. Les données
mobilisées dans cet article sont donc partielles et incomplètes.
(15) "C'est dire encore que la fraternité révolutionnaire n'est pas n'importe quelle
fraternité (...) : ce n'est pas une fraternité fondée sur l'appartenance à
n'importe quel groupe et sur l'existence de n'importe quel Mère ou Père. C'est une
fraternité fondée d'une part sur l'appartenance à une entité précise : une
entité qui est non seulement l'oeuvre de tous, c'est-à-dire une entité
souveraine : la Nation. D'autre part, sur la présence d'une mère précise :
une Mère dont la seule existence signifie, par définition du discours, la liberté et
l'égalité : la Patrie. Autrement dit, c'est une fraternité n'ayant d'autre
origine ni d'autre fondement que la réalisation par le droit public révolutionnaire
de l'idée démocratique : tous sont frères à la fois parce qu'en ayant une
Patrie, ils sont tous libres et égaux et parce qu'en formant une Nation, ils font
tous partie intégrante du Pouvoir souverain" (Borgetto, 1993, p. 45).
(16) Budex, C. (2019). "Pratique de la philosophie et fraternité : un levier pour
lutter contre les inégalités", Éducation et socialisation [En ligne], 53 |
2019, mis en ligne le 30 septembre 2019, consulté le 15 novembre 2019. URL :
http://journals.openedition.org/edso/7242
Diotime, n°85 (07/2020)