Lo monde de Marcela

Marcelle Delpastre, le Limousin et la revue "Lemouzi"

Robert Joudoux, Majoral du Félibrige, président-directeur de la revue et des éditions Lemouzi

Marcelle Delpastre, vers 1947, exerce donc l'humbre, la très humble profession d'aide familiale agricole, d'abord sous la tutelle de son grand-père, chef d'exploitation jusqu'en 1960, puis sous celle de son père : ce n'est qu'après le décès de celui-ci, en janvier 1987, qu'elle deviendra enfin "chef" pour prendre sa retraite le 1er janvier 1990.

Entre-temps, elle participait largement à la vie quotidienne de Chamberet, et particulièrement de la paroisse où elle animait la chorale paroissiale, les offices, etc. L'abbé Gervais Séguy eut en elle une collaboratrice très dévouée, érudite et pleine d'entrain : "Vous verrez, me disait-elle évoquant la pénurie de prêtres, que je serai un jour obligée de m'occuper de toutes les cérémonies !" On la rencontrait dans les manifestations culturelles, aux jeux radiophoniques ; on l'entendait à Radio-Limoges et on la vit souvent à la télévision, après Les Chemins creux surtout, avec Pivot.

Une vie bien remplie qui a connu, sur le tard, une certaine célébrité parisienne, puisque, hélas ! pour nos provinces, tout commence ou finit, en quelque sorte, dans cette capitale abusive, ce "rei-solelh" que même les fameux Bagengeais ne peuvent emmener à pleines charretées1 !

J'évoquerai maintenant à la fresque sa carrière littéraire et son rôle éminent dans la défense de notre langue et de nos traditions, m'attachant plus particulièrement à son travail pour Lemouzi. En effet, elle collabore à la revue dès le n° 6 de 1963, avec "Quand les bêtes parlaient", sera membre de nos bureau et conseil d'administration, et successivement, vice-présidente et présidente d'honneur. Elle avait pris l'engagement de rédiger progressivement - à l'époque à l'état de notes informes qu'il fallait laborieusement recopier ! - et d'insérer sous forme de chronique, dans notre organe, Le Tombeau des ancêtres, Traditions et croyances autour des fêtes chrétiennes et des cultes locaux, qui parut donc de 1976 (n° 16) à 1994 (n° 131). Elle m'avait demandé instamment de réunir les études en volume, projet qui fut soumis, en sa présence, à l'assemblée générale et journée Lemouzi de Seilhac, le 7 août 1994, et accepté à l'unanimité. Ensuite, son état de santé se dégradant, elle ne put assister à nos séances et nous retira cette publication pour la confier, sous contrat de droits d'auteur, aux célèbres éditions Payot.2

Vers Les Contes populaires du Limousin

Avant et pendant Lemouzi, notre amie Marcelle a beaucoup publié dans des anthologies ou des revues un peu "confidentielles". Lemouzi insère sa production limousine : La lenga que tant me platz (n° 13, 1964), Lo Rossinhòl e l'Englantina (n° 13, 1965). L'influence limousinante devient alors très forte, grâce à Joseph Migot, son professeur (d'orthographe occitane, NDLR), et modestement moi-même, aussi escolan en ce temps, sans oublier les grands anciens Raymond Buche, Jean Mouzat, Antoinette Cougnoux, etc.

À cette époque, sa contribution à l'ethnographie limousine est, également, considérable, dans Lemouzi et dans le bulletin de la S.E.L.M., devenu Études Régionales, Études Limousines.

Assurément, le prix Jaufré Rudel, qui lui fut décerné, en 1967, à Bordeaux pour La Vinha dins l'òrt, avec édition de ce poème limousin, l'encouragea puissamment à écrire en lenga nòstra !

Ainsi jaillirent les premiers Contes, ceux du n° 33, avec leurs prémices dans Lemouzi, des Croix de paille à Las vielhas, naturellement, le "noeud gordien" restant cependant indemne : la recherche du pourquoi et du comment, à jamais inachevée !

Les Nouveaux Contes et proverbes limousins, Contes e proverbis d'en quauqu'un temps... participent de la même veine que Los Contes dau Pueg Gerjan : ils veulent saisir, au vif, l'âme populaire, dans ses réactions naturelles, ses engouements, ses rejets instinctifs ou sa grande naïveté, qui, pureté ou force, souvent n'a d'égale qu'une ruse "finassière" prête à tromper le démon...

Les Proverbes, réunis en complément de ceux de Joseph Roux (Lemouzi, n° 37, 1971), sous un classement identique, apparaissent débordants de "vielha saviesa", de sagacité tour à tour souriante, sarcastique ou désabusée.

Marcelle Delpastre note tous ces documents dans leur forme originelle, leurs grâces natives, leur violence fruste : on ne peut s'empêcher, devant un tel faisceau de rosseries, de maximes et de notions utiles, de penser à une grande symphonie entre terre et ciel, où toutes les voix s'unissent, même les plus discordantes, pour magnifier une certaine forme d'humanisme.

Du Conte de Vira-Boton à Setz-vos sortier ?
et au Paysan, l'arbre et la vigne

L'oeuvre se déroule des Fablas symboliques aux Contes mitics et au Diable, dans l'efflorescence du fuec, de la naissance à la mort, avec les Dires et defensas, pour mener aux figures d'en quauqu'un temps et aux Fableus du "loup" et du "renard".

Je concluais ainsi ma préface, "La Marcela e l'eternitat", du Paysan, l'arbre et la vigne (Lemouzi, n° 106, 1988) :

Chau trenar la gòrsa ! Quo es un libre de poemas en pròsa, escrichs amb lo fuec e la vertat d'un amor vertadier de son encontrada : champida, ligada a son passat devengut una lei, urosa d'aver gardat son arma pagana mas fiera de creire en lo misteri de la crotz, Marcela Depastre nous donne une magnifique leçon de courage et d'espoir : son "sens de l'histoire" ne passe pas par les réalités économiques ni par aucun des "matérialismes", historique ou autres ! Son concept de "l'évolution" est tout différent : c'est ici le cycle agraire primordial, essentiel, d'abord support, puis médiation entre le spirituel et le charnel, qui "travaille" les êtres, les pousse à se réaliser, intérieurement et extérieurement, et à persister dans leur nature ! Alors, le progrès, le bonheur, le sens de l'existence, et l'au-delà ?... Toutes les vraies questions qui prennent ici une acuité nouvelle, les difficultés ou contrariétés venant de notre nature et de notre condition, que les turbulences de la vie moderne nous incitent à éluder ou à minimiser... Lo pacan, ilh, zo sap, per maniar, tots los jorns, l'ustilh e non la pensada abstracha : la realitat es lai, rufa o lena, e qui pòt l'eschivar ?

À propos de..

La Terre douce

Que pourrait donc ajouter Lemouzi à son renom, si ce n'est de porter témoignage de son enracinement singulier à la terre ancestrale ? Oh ! cela ne va pas sans heurts ni déchirements !...Il y a, dans la création littéraire, un dédoublement "infernal", qui fait de l'auteur une proie facile aux désespoirs et aux antinomies naturelles. La sensibilité devient trop grande, la volonté s'effiloche et il ne reste plus que l'infini des sensations éteintes et l'immensité des désirs nouveaux et insatisfaits. La soif d'Absolu se cogne, lourdement, au mur de l'incompréhensible imperfection physique de toutes choses, dont, souvent, et par corollaire, l'indifférente beauté souligne la cruauté inutile, insensée.

Proses pour l'après-midi

Marcelle Delpastre porte ici, sans romantisme larmoyant, le témoignage de notre "race ancienne, pâle d'être tardive", qui a fleuri à "l'ombre de la noisetière". Entre "deux pailles" et entre "deux feuilles", c'est "la nuit" et "la neige" qui "n'en frissonne pas" !

Cinq heures du soir

N'en déplaise à Agni, le dieu indo-européen du feu, souventes fois cité, Marcelle Delpastre se sent de plain-pied avec ces forces sublimées du soir naissant : c'est la liberté de la main, "la main de l'homme-fabre-du-forgeron, de l'orfèvre", la main de l'écrivain ! cette inflation de mots dérisoire, l'impatience ou la colère, la porte fermée !

Une prose mi-poétique, mi-philosophique où se mêlent les accents de l'élégie, de l'incantation, de la tendresse et de la diatribe ! Au milieu des ronces de la vie - de las romegieiras ! - c'est l'épanouissement de la fleur, l'envol du papillon...

Mots simples, paroles multiples, le sens du sacré s'enracine dans l'amertume d'un instant presque salvateur, malgré "la pouvera" et "lo fum", cette cendre ou cette apparence qui tissent l'aventure humaine. [...] Grand poète de la déréliction, Marcelle Delpastre élève un chant poignant, mais, souvent, l'élégie retrouve le sel de la terre, les forces qui fondent, éternellement.

La terre-mère

Avec son inspiration proprement "païenne", ou disons plutôt antique, Marcelle Delpastre demeure, dans sa chair et dans son âme, profondément imprégnée de ce vitalisme primordial qui donna à la mentalité indo-européenne le meilleur de ses aspirations et de ses inventions. Le mouvement est porteur de vérité : seul, il définit l'être, humain comme divin. Tout est "plein de dieux", tout est communication secrète avec l'UN, l'Âme du monde : le "Champ labouré" a "des veines bleues comme le sang bleu, entre l'ocre cru et l'ardoise. "Terre vivante, chaude chair, certainement je te ressemble, souviens-t'en !" ("La Terre douce, Le Champ"). La transcendance est dans l'immanence ! Mais la forme revêt ces sentiments retrouvés de sa puissante originalité. Sans artifices de réthorique apparents, quelle éloquence, quel volcanisme ! L'expression jaillit, au moment opportun, et, brillant de mille couleurs, s'épanouit brusquement en rose ou en fleur vénéneuse. Les formules sont saisissantes, l'imprécation violente et le soupir éthéré : Marcelle Delpastre pratique un style poétique très particulier dont la démarche de la pensée, lente et sûre en profondeur, manifeste sa progression en surface par des déplacements brefs et nerveux qui, sans cesse, éclaboussent. Pour ma part, j'y goûte à la fois l'Ecclésiaste, Péguy et... Rivarol !

Une méditation sur la vie, la mort ; mais surtout une analyse lucide, tour à tour, tendre, joyeuse et éplorée de l'activité humaine. Des poncifs ou des thèmes bien éculés ? Non, car chaque génération de poètes les renouvelle, et, en lenga nòstra, Marcela Delpaste a l'absolue maîtrise du verbe, n'étant comparable à aucun de ses prédécesseurs ou contemporains !

(1) Voir Les Contes populaires du Limousin, Los contes dau Pueg-Gerjan, n°106 bis de Lemouzi (mai 1988). Réédition du n°33 (janvier 1970).

(2) Extraits de l'article paru dans le numéro 154 de Lemouzi, en avril 2000.

Lenga e país d'òc, n°52, page 151 (09/2012)
Lenga e país d'òc - Marcelle Delpastre, le Limousin et la revue "Lemouzi"