Editar, traduire, ensenhar

War ribl ar puñs

Traduire Delpastre en breton, sur le rebord du puits

Annaïg Le Naou

Au plus près

J'ai commencé à traduire Delpastre comme je lisais Delpastre, ou plutôt comme je la voulais lire, au plus près. Si j'espérais approcher sa parole, il me fallait reproduire le geste d'écriture ; non pas répéter, mais (re-)faire. La matérialité de la traduction engage son auteur, et pour ma part, j'y ai vu mon chemin pour atteindre sa poésie. Pourquoi celui-là plus qu'un autre ? Il existe bien des biais pour découvrir une oeuvre...

Il y a que la traduction était l'outil que je savais manier, et dont j'avais l'usage. En étudiant les Lettres Classiques, j'avais appris à lire les poètes grecs ou latins, avec une affection particulière pour Sapphô et Ovide, en recourant - et, au-delà, en jouant - à la traduction. Car lorsque l'on aborde les auteurs anciens, dont les voix se sont tues, on ne les déclame pas, on lit en traduisant. On apprend alors que lire c'est traduire, et que ça tient du dialogue. Si ma formation initiale m'a appris quelques choses, elles sont comprises dans une proximité - une amitié - avec ces auteurs ; tout éloignés que nous soyons par l'espace et les siècles, je sais pouvoir les retrouver dans le creuset de la langue.

Pourquoi traduit-on ?

Si j'ose la question du pourquoi, c'est pour aussitôt l'invalider, qu'on n'ait plus à y revenir. La traduction, du moins en poésie, me semble sans pourquoi. Elle est. Tant qu'il y aura parler, tant qu'il y aura écrire, tant que nous aurons une mémoire, nous traduirons. Elle est manière d'être au monde, et non activité, n'en déplaise aux artisans de l'Entertainment. Se tient là toute la distance, l'incommensurable écart, entre l'acte et l'activité. Traduire ne divertit pas - au sens premier du terme, de divertere, "(se) détourner" - bien au contraire, cela nous place ou nous replace en face. Traduire, c'est vouloir comprendre ce qui s'est passé, et comment ça s'est passé... comment se fait-il que ça soit, tout en sachant, ou en l'apprenant en chemin, que l'on n'y reviendra jamais, à ce lieu d'origine, que l'on n'y arrivera pas. Ce qui n'empêche pas celui qui s'y est pris de s'y prendre et de s'y reprendre. Il s'agit avant tout d'une tentative, laquelle, en ce qui me concerne, ne vient jamais d'avoir compris - ridicule trophée d'un regardez-comme-je-l'ai-bien-saisi - mais, au contraire, d'un désir de toucher ce quelque chose in-saisissable. Traduire comme, enfant, on s'approche du puits, au plus près du rebord, pour voir dans le noir du trou. Ne t'approche pas ! Il y a le loup ! On traduit comme on s'y penche, tout en sachant qu'on n'en verra jamais le fond, perdu qu'il est dans sa nuit.

Quand la traduction se fait lieu

Traduire, c'est (se) créer un ailleurs, dans l'écriture. Le découvrir et l'habiter. Si un bon film, disait Deleuze, se reconnaît à ce qu'il invente un espace-temps propre, j'oserais dire que traduire c'est parvenir à une dimension autre, nouvelle, qui élargit le connu. Pour moi, cette lecture particulière de Marcelle Delpastre a d'abord commencé par occuper un temps particulier, l'avant-aube, comme sut la nommer Armand Robin. De cette fréquentation matinale et quotidienne a affleuré un territoire de parole, un interstice infime et infini, qui s'est révélé lieu et moment. Cette année-là, je débutais comme interprète en langue des signes, et chaque jour, non pas avant d'aller travailler, mais avant le lever du soleil, je lisais-traduisais des Paraulas ou des Saumes. Avec le recul, je me dis qu'il n'est pas anodin qu'en entrant dans ce qu'on appelle la "vie active", j'ai souhaité me faire la belle, tous les matins, par les sentiers delpastriens.

Passer du temps avec Delpastre

Traduire Marcelle Delpastre, pour passer du temps avec elle. C'est ainsi que je formulai mon dessein à Jan dau Melhau, dans ma première lettre. Car, pas après pas, m'était venue l'idée d'aller un peu plus loin, et pourquoi pas, me disais-je, un brin naïve, me jeter dans les Paraulas per questa terra... dans la langue que parlaient les miens, breton des terres - du Kreiz-Breizh1- qui me semblait capable d'éprouver sa poésie. Les langues ne vont pas seules, elles naissent d'un lieu et de ceux qui y vivent, de ce qu'ils y font. Alors, aussi éloigné que soit le Centre-Limousin du centre de la Bretagne, et étrangères l'une à l'autre les généalogies latines et celtiques, nos réalités ne l'étaient peut-être pas tant... à bien y regarder.

Mais cinq tomes pour commencer, c'était quelque peu surestimer mes forces, et mon endurance ! Toutefois ai-je su, en lisant Queu país - ou plutôt lorsqu'on me le lut - pour la première fois, qu'elle ne me quitterait plus. Que j'en avais pour la vie, avec elle. La parole delpastrienne n'est jamais close, mais territoire infini, que l'on sait pouvoir arpenter, et, à chaque retour, se laisser surprendre par ce que l'on n'avait su y voir.

L'autre jour, un ami me parlait de voyage, un mot qui me met de plus en plus mal à l'aise. "Je hais lesvoyages", a dit Lévi-Strauss, j'ajouterai que je hais ce qu'ils font du monde.2 À force de le traverser en tous sens, va-t-on enfin triompher de ses plis ? Remembrer3 le terrain, une bonne fois pour toute ! Que l'on puisse tout en voir d'un simple coup d'oeil. Dès lors, à quoi bon revenir sur nos pas, se remémorer le chemin, s'il nous est tracé, bitumé, balisé... si plus rien ne nous échappe ?

Ce mot de voyage, donc, m'a ramenée, je ne sais trop comment - par les talus peut-être - à la ferme de ma grand-mère et de mon oncle, et parrain, Denis. Cramin, mais l'on dit 'c'hravin, en prononçant l'aspiration sur le [r] et le [i] détaché du [n]. 'Ravin. Trente hectares, dont quelques marécages dans le fond de vallée. Trente hectares à marcher. De l'herbe, des arbres, des carex, des ronces, des rus, des rochers, des fougères. Les champs, les vaches que l'on va y abreuver, moi et mes cousins assis sur la remorque à l'arrière du tracteur, les chemins cahotant, l'eau qui éclabousse les jambes. Des bois de feuillus, de chênes surtout, les biches que l'on y croise, les sangliers que l'on imagine, et que l'on entend, au loin. Alentour une sapinière où l'on ne va pas, trop noir le jour sous ses branches, trop mort le sol sous ses aiguilles. Et le loup, toujours le loup, à la mort duquel on ne peut croire... Disparu, peut-être, mais pour aller où ? Dans le puits de la mémoire, pardi !

De ces champs, je n'en avais jamais assez, jamais assez vu. Toute mon enfance ne m'en a pas rassasiée. Quel que fût le temps, je sortais marcher, laissais les grands bavarder, ou jouer aux boules dans l'allée derrière la maison. "Je vais dans les champs !" Même petite, on m'a toujours laissée libre de ces quelques heures, le chien à ma suite, qui me gardait peut-être, les rassurait sans doute. Pour moi, cette terre était inépuisable, il y avait toujours quelque chose qui m'avait échappé. Ou qui avait changé ; qui avait poussé, pourri, brûlé.

Il y avait aussi, constamment, le désir d'un objet perdu. Une fois ça pouvait être le trésor des Hospitaliers, des chevaliers qui auraient vécu là, au Moyen âge, à l'emplacement du potager et dont parlait mon père, une autre la recherche d'un chiot roux que j'avais aperçu un jour derrière les rochers, une autre fois encore celle d'une tombe... les nouveau-nés d'une mère infanticide dont j'avais entendu l'histoire. "Une brave femme", disait ma mère. Je n'ai jamais rien trouvé ni retrouvé, si ce n'est des pierres, des groseilles à maquereau et des petits pois.

Je vois bien que je divague, que le courant a dévié... pourtant j'ai l'impression que nous ne l'avons pas vraiment quitté, que nous l'avons suivi de loin en loin, de carex en carex. Car si, pour moi, le pourquoi de la traduction reste sans réponse, le pourquoi Delpastre trouve sans doute sa source du côté de 'Ravin.

L'empreinte du pas

Écrire à Jan dau Melhau, l'ami de Delpastre, son éditeur et héritier, m'est venu comme une évidence. Il s'agissait pour moi de trouver un interlocuteur qui fréquentât son oeuvre suffisamment pour savoir m'aiguiller en cas d'errements ou d'impasse, me conseiller. Et je ne pouvais espérer meilleur guide que celui qui avait édité sa poésie, l'avait lue et relue, dite et déclamée. Qui savait, par conséquent, ce qu'était écouter, lire et interpréter Delpastre. Qu'il ne connût pas le breton n'avait pas d'importance pour moi, j'étais bien assez entourée pour ce qui était de ma langue ! De plus, je l'ai déjà évoqué, le son en poésie me semble exister en-deçà même du sens. Chez Marcelle Delpastre plus encore que chez d'autres, la parole est un chant, rythme et mélodie. De là son refus que quiconque ne la mette en musique, la superposition risquant de la fausser... de la désaccorder, peut-être ?

Je savais que Jan pouvait m'aider d'oreille, pour le moins. Il n'a pas tardé à répondre à mon courrier, et s'est montré plutôt encourageant face à ce qu'il nommait "ceprojet fou", mais doutant malgré tout que l'oc pût trouver écho dans une langue celtique, tant la musique de l'un semble étrangère à l'autre. C'était sans compter sur ce qui les nourrit, ces langues ; j'en étais convaincue. Alors, un soir que je venais de lire Roud ar paz, ma version de "La piada"4 (L'empreinte du pas), et qu'elle me semblait sonner, je l'appelai. J'eus son répondeur. Qu'importe, je lui lus, sans lui, le texte sous mes yeux.

L'aranha fai sa tiala. L'auseu estend son ala. E ieu duebre mas mans, per l'amor e per l'amistat,
per lo trabalh e las penas - per defendre mai per gardar - çò que se minja e çò que se pòrta.

He gwiad 'ra ar gevnidenn. E askell 'askenn al lapous. Ha me a zigor ma daouarn, 'vit tud karet ha mignoned,
'vit al labour hag ar poanioù - evit difenn evit diwall - ar pezh a zebrer hag ar pezh a zouger.

Il me rappelait le soir même. Ça sonnait Delpastre, disait-il. Et il me conseillait la traduction des Saumes, qu'il voyait déjà comme une ample tâche. Il avait raison.

Nous parlions plus haut de son ; lorsque Delpastre évoque la "langue limousine", dans l'un des films de Patrick Cazals5, elle la décrit sonnant "comme une trompette", et, par une correspondance toute synesthésique, la compare à la peinture à l'huile. La langue bretonne que j'ai entendue depuis l'enfance résonne elle aussi, parfois, comme une bombarde - la bien-nommée - et son accentuation semble heurter la sensibilité de certaines oreilles accoutumées à la seule langue française. Les consonnes vélaires et les voyelles nasales6 paraissent en effet dédaignées par certaines bouches, plus policées sans doute que celles des bretonnants. Ce sont surtout les noms de lieu qui en pâtissent, laissant percer la marque du mépris, ou d'une vergogne qui, comme de juste, ne sait dire son nom. Pourquoi les toponymes ? La réponse est d'une évidence navrante, ce sont les seuls mots bretons (avec les noms de famille) que nous soyons encore tous contraints de prononcer - tant bien que mal - en Bretagne, quand ils n'ont pas été francisés. Ainsi est-ce dans une espèce de non-langue que le -c'h- devient -ch-, et tous les krec'h - colline - des sortes de crèche... Penn ar kreac'h - le sommet de la colline - un bien triste peine ar créache... D'où vient cette impossibilité à émettre un son de gorge ? En appelle-t-il tant au corps qu'on ne puisse le supporter ? Au nom de quelle décence le censure-t-on ? Or, qui connaît le breton sait aussi sa musique, et comme les mutations consonantiques, en début de mot, adoucissent son éclat guttural, comme elles savent en instaurer la continuité mélodique7. De plus, la langue des miens trouve sa douceur, un certain souffle caressant dans ce qui s'appelle en linguistique le chuintement. En Kreiz-Breizh, comme en pays vannetais - broGwened -, les [g] se font [dʒy], et les [k] deviennent [t∫]. Ainsi, un village que je connais bien s'écrit-il, sur le panneau, "Ker An Kere", mais se prononce /'t∫yεr› ‹iεrx/8. Petite, j'ai mis longtemps à comprendre qu'il s'agissait du même lieu. En fait, non, je savais que ces deux formes désignaient le même endroit géographique, mais je ne parvenais pas à accorder la graphie du nom à mon vécu du lieu. Je savais, intellectuellement, l'unité des deux, mais je les différenciais dans mon expérience sensible et vivante. La faculté de traduire s'épanouit sans doute là, dans notre enfance, en éprouvant intimement les différentes réalités du monde.

Est-ce que ça sonne ?

Lorsque j'étais étudiante-interprète9, l'une de mes tutrices m'a confié un jour que, pour elle, l'essentiel se tenait dans ces quelques mots : "On traduit quelqu'un qui s'exprime". Donnée qui, dans le cas de l'interprétation simultanée, que nous pratiquons, est primordiale. Aussi ai-je gardé cet axiome à l'esprit quand bien même la traduction prend forme écrite, et malgré l'écart temporel entre l'auteur et moi, je cherche toujours la parole vive. Je ne parle pas allemand, mais si je lis Celan, c'est d'abord dans sa langue, et à haute voix. En ce que la poésie est matière, on y comprend quelque chose par les sens. C'est par les sens que le sens s'inscrit en nous, avant toute chose. Lire de vive voix, c'est faire résonner les mots dans son corps, c'est faire vibrer ses cordes, se faire instrument. Et cela, je pense, tient au même désir que celui qui nous porte à la traduction. Dire, chanter ou traduire, c'est toujours la même tentative, celle de toucher la poésie.

Jan dau Melhau, qui sait cela, m'a envoyé des enregistrements de lui lisant Delpastre, afin que je m'imprègne de sa musique. Chez elle, il n'est pas question de vers, mais de versets, c'est donc la ligne prosodique que je cherche à reproduire, non le nombre de pieds. Et le breton, langue du chant, païen ou chrétien, s'épanouit fort bien dans la souplesse des psaumes.

Quand je traduis, d'abord je lis. Ce que j'ai lu, je le relis. Puis je prends mon stylo et je traduis le poème sans pause, d'un premier jet, en quelque sorte. Progressivement, les deux textes se font face, au fur et à mesure qu'apparaît le mien ; il se tient là, contre celui de Delpastre. Vient alors le moment de l'écriture en breton, et la version s'émancipe de l'original, ce n'est que plus tard que je les confronterai à nouveau. Enfin, quand ça me semble sonner, que l'on peut croire à cette écriture en breton, à cet univers-là dans cette langue-là, je lis mon texte à mes proches, puis à Jan. À des bretonnants, donc, qui vont entendre la langue et ce qu'elle dit, et à quelqu'un qui va entendre comment elle le dit. Si je n'y parviens pas, que je bute, je le laisse. Je sais que j'y reviendrai. J'ai la chance d'avoir une certaine liberté dans la fréquentation des textes, puisque c'est pour côtoyer Delpastre que je traduis sa poésie, et l'amitié n'est pas contrainte.

Chercher l'effet produit

Que la traduction déplace ou modifie le lieu d'énonciation est inévitable, et je pense, pour ma part, qu'il ne faut pas s'en effrayer. Si l'adage traddutore - tradditore dit quelque chose de la vérité du traducteur, cependant - et je rejoins ici André Markowicz - il donne à penser que celui-ci agirait à son insu, ou pire encore, par duperie. Or, ayant mesuré ce que cela implique d'irréversible, c'est en pleine conscience que nous choisissons ce qui peut être perdu et ce qu'il nous faut garder. N'est-ce pas ce que fit, la première, Marcelle Delpastre, première traductrice de Delpastre ?

Queu país

Anei vers queu país : desvelha-te !

Anei vers queu país, coma aniriatz ad un amic, li borrar sus l'espatla : desvelha-te !
Quant be d'autres, davant ieu, an dich : desvelha-te ?
'Nava ad aqueu país coma òm vai a sa mair. Coma òm parla a son pair, a la sòr que vos an balhada. Desvelha-te !
La forest flamba, e l'espija pòrta lo fuec d'un champ sus l'autre champ.
Coma òm vai a sos pairs dire qu'es jorn e que lo solelh ràia, ai parlat a queu país dins sa lenga mairala.

Ar vro-mañ

D'ar vro-mañ on bet : dihunit'ta ! (*)

D'ar vro-mañ on bet, evel an nen 'ya d'ur mignon, da skeiñ war e skoaz : dihunit'ta !
Pet a dud all, 'raokon, n'euint lâret : dihunit'ta ?
D'ar vro-mañ ez aen evel an nen a ya d'e vamm. Evel e vez komzet d'e dad, d'ar c'hoar n'euint roet deac'h. Dihunit'ta !
O flammañ 'mañ ar c'hoajoù, ar spernenn a zegas an tan deus an eil dachenn d'egile.
Evel an nen a ya d'e dud da lâret eo sklaer an deiz ha splann an heol. Komzet m'eus d'ar vro-mañ en he yezh vamm.

Les réalités dont témoignent nos parlers sont différentes, nous ne pouvons l'ignorer... c'est toute la difficulté, et parfois l'impossible de la traduction. La question du genre grammatical, par exemple, n'est pas négligeable, pour ce que le changement, à ce niveau consubstantiel et quasi originel de la langue, peut générer une perception sensiblement autre des choses. Si, pour le poète occitan, la terre est une mère, il n'est pas anodin que terra soit féminin. Notre intuition du monde n'est-elle pas intimement liée à cette langue qui parle en nous ? Or, douar - la terre, en breton - est masculin. Tout bilingue le sait, la constellation de significations attachée à un mot se retrouve forcément altérée, au sens premier, dans une langue autre. En tant que traductrice, qui n'a aucun pouvoir sur le genre, je ne pouvais qu'accepter l'inévitable de la perte, qui n'est pas trahison. Pour ma part, je mise sur ce que la poésie nousfait, c'est-à-dire ce qu'elle fait à la langue et à ceux qui l'écoutent.

Je donnerai ici un exemple de choix nécessaire. Dans le breton des miens, il n'y a qu'une forme unique pour les deuxièmes personnes du pluriel et du singulier, comme en anglais10. Ainsi dit-on, dans le parler de chez moi, c'hwi - vous - à son père, sa mère, à ses frère et soeur. Toutefois, n'ignore-t-on pas l'existence du tutoiement - te -, que l'on sait être employé non loin de là, et dont on peut user, en certaines circonstances11. Étant donné que ma traduction s'inscrit dans la langue parlée en Kreiz-Breizh, l'ensemble des Salmoù pagan est écrit selon cet usage, à la deuxième personne du pluriel. Or, cette unité, j'ai choisi de la briser dans un seul et unique poème, Saume a dieu - Salm da Zoue. Le poète y interpelle Dieu, de manière directe, avec toute la colère et la souffrance de l'abandon.

Ses-tu pas Dieu ? Lo crit que cride en ma dolor ! A Dieu ! Que ses lo nom de ma sufrença.
Si tu n'as pas pietat de tu, qui n'aurà pietat ?

Ha te 'zo Doue moarvat ? An huch a huchan 'kreiz ma foanioù ! da Zoue ! Hag a 'zo anv ma gouzañv.
Ma t'eus ket truez diouzhit, piv n'do truez ?

La parole ici se fait cri, expression de la passion et supplication. Il me fallait en transcrire la force, et la portée. Alors, à ce moment-là, tutoyer Dieu, en breton, m'a semblé plus que justifié.

De vive langue

Quand j'écris quelque chose, j'ai la sensation que ce quelque chose préexiste. [...] les choses sont ainsi. Elles sont ainsi, mais elles sont cachées et mon devoir de poète est de les découvrir.12

Quand je traduis, je ne cherche jamais la parfaite semblance, ni le calque des sonorités, qui de fait sont fort éloignées d'une famille de langues à une autre. Ce qui m'intéresse, c'est d'écrire Delpastre en breton. Que ça soit, en breton. À l'image de ce que dit Borgès du poète, le traducteur, de ce quelque chose qui - cela va sans dire - lui pré-existe, doit découvrir ce que pourrait être cette poésie-là dans sa langue à lui. Et cela n'est possible que s'il s'accorde, par moments, une certaine indépendance vis-à-vis de l'original, une liberté d'auteur. Mon métier m'a appris à ne pas craindre cette prise de risque, nécessaire si l'on entend éviter le mot-à-mot, qui ne saurait faire sens13. La fidélité, dans ce cas, est peut-être davantage tournée vers l'énonciation que vers l'énoncé. Qui parle, que veut-il faire entendre, et comment s'y prend-il pour y parvenir ? Avec les Saumes, mon intention est que cette parole s'enracine dans ma langue comme dans sa propre terre. J'essaye, et je vois si ça prend.

Lorsque l'on traduit, en poésie, le dialogue avec le lecteur se tient exclusivement dans le texte ; on ne pourra pas lui justifier nos choix en dehors de celui-ci, le prendre à part et s'en expliquer. Le poème doit s'imposer comme oeuvre à part entière. Si l'on n'y parvient pas, on a manqué son but et aucune note de bas de page n'y suppléera. Transcrire une parole, c'est tenir compte à la fois du discours et du rythme propre à ce discours, là d'où ça sourd (source vive, le poète) et comment ça sourd (prosodie et tonalité). Et si je souligne ici le lieu d'énonciation, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas le local qui m'importe, mais l'expérience que Delpastre en a, comment prend sens cette vie pour elle. Certes l'espace géographique, en tant que lieu réel, imprime son empreinte - cette existence-là, humaine et terrestre, se passe bien quelque part - mais ça n'explique pas qu'il y ait poésie. La seule évocation de la nature n'y a jamais suffi. C'est la manière dont ce lieu est vécu, comment il est perçu, qui la révèle. L'essentiel est dans l'esthétique de l'auteur, son æsthesis14, au sens plein du terme ; ce qu'elle fait de cette vie et ce qu'elle en dit, puisque chez Delpastre la parole est acte. Loin de se cantonner au local, ou au bucolique, elle parle de là où elle est, depuis son expérience singulière et unique, et cela nous parle. Traduire, c'est faire en sorte que ça parle en nous.

(*) Prononcé [divunit]

(1) Mot à mot : "Centre-Bretagne". Mais que le lecteur se rassure et n'y voit nulle idée de centralité, autre que géographique. C'est la locution d'usage pour désigner un territoire qui se situe à cheval entre les départements du Finistère, du Morbihan et des Côtes d'Armor, plus précisément en Haute-Cornouaille - Kerne-Uhel - au sud du Trégor - Bro Dreger - et au nord-ouest du pays vannetais - Bro Gwened. Le Kreiz-Breizh, en breton, s'étend tout au plus sur une quarantaine de kilomètres de diamètre, et il est aussi, me dit un jour Yann-Bêr Piriou, l'un de mes professeurs en littérature bretonne à l'université, "le territoire le plus archaïque culturellement et linguistiquement, en Bretagne". Il est un fait que c'est là que sont nés et ont grandi les derniers locuteurs du breton comme langue maternelle. Tous mes oncles et tantes, ainsi que le plus jeune d'entre eux, âgé d'un peu plus de 50 ans aujourd'hui, ont appris le français à sept ans, en entrant à l'école. Cela se passe, pour nous, dans les années soixante, là où le reste de la Bretagne a connu ce phénomène au moins une ou deux générations plus tôt.
J'ajouterai, pour dissiper un malentendu, ou l'éviter peut-être, que la mer, si souvent associée à l'image de la Bretagne, nous est bien lointaine. Séparés d'elle par plus de cinquante kilomètres au Nord et un peu plus d'une centaine au sud, rares sont ceux de chez nous qui, avant 1960, s'y rendaient, si ce n'est lors des sorties scolaires de fin d'année. C'est d'ailleurs en y accompagnant l'un de ses enfants que ma grand-mère la vit pour la première fois, à l'âge de quarante ans.

(2) Je parle, bien-sûr, de ces voyages où l'on ne va nulle part, ou l'on va peut-être précisément parce que c'est nulle part, mais que ce nulle part est tellement exotique ! De ces voyages qui n'apprennent rien à ceux qui les font, à peine les quelques mots nécessaires pour se faire servir, et vendre les babioles que l'on en ramènera. À défaut de mémoire, on achète des Souvenirs.

(3) La remarque pourra surprendre, mais en écrivant ce mot, en le lisant, la filiation entre remembrer et remember s'impose à moi. L'un est l'exact contraire de l'autre, en ce que remembrer, c'est précisément remember rien du tout...

(4) La piada, in Paraulas per questa terra, Tome I, p. 20-23.

(5) Marcelle Delpastre. À Fleur de Vie. Un film de Patrick Cazals. Les films du Horla, 1996.

(6) Depuis quelque trente années qu'existent les écoles Diwan, la plupart des Bretons non-bretonnants (la majorité) ne semble toujours pas avoir assimilé la prononciation nasalisée de la finale [ãn].

(7) Pour exemple, Koumoul - nuage - donne arc'houmoul, après l'article, gwadañ - saigner - o wadañ - saignant - après la particule verbale o du gérondif, bran - corbeau - ar vran, parce qu'il est féminin et précédé de l'article, etc.

(8) Pour ceux qui ne goûtent pas l'écriture phonétique internationale, voici les transcriptions simplifiées : "g" se prononce "dj", "k" "tch", et Ker An Kere "'tyer' yer'h".

(9) En Langue des Signes Française - français.

(10) Où précisément le tutoiement n'existe plus que pour s'adresser à Dieu, dans les prières...

(11) Je sais, par exemple, que mon arrière-grand-mère, Catherine Daniel, tutoyait Oscar, son chien, en breton, et qu'en français elle le vouvoyait.

(12) Borges, Conférences, Coll. Folio/Essais, Eds Gallimard, 1999, p.96.

(13) Entre la langue des signes et le français, on s'imagine sans peine le bouleversement que cela peut opérer... Ou comment dire l'univers sonore dans la langue du visuel et le monde sourd dans une langue orale ?

(14) Du grec αίσθησιs / aesthesis -, c'est-à-dire la sensation, et plus largement la science du sensible, ce qui est donné par les sens dans l'espace et dans le temps.

Lenga e país d'òc, n°52, page 103 (09/2012)
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