Prefaci

Prefaci

Miquèla Stenta

Marcela Delpastre, es pas un magre prètzfach de s'atalar a presentar l'òbra e lo poèta, de tant que los dos son immenses. Dins l'escomesa, comptem sus sa benediccion, profana e mitica...

Dans les contributions suivantes, trois mots frappent, repris par les auteurs qui pourtant ne s'étaient ni lus ni concertés ; ce sont "medium", "cosmogonie" et "chamanisme". Il en ressort une approche commune de la fonction du poète, passeur de la conscience de l'univers, metteur en verbe de toute expression du vivant, être élu pour dire cette parole, "çò que me chau dire" selon Marcela Delpastre elle-même.

Trois mots et un ressenti émotionnel fort à la lecture, qu'elle soit des yeux ou de la voix. Dire Delpastre passe par le corps, le souffle, qui met en branle tout le corps ; on entre dans son rythme, entraîné/e par la spirale de sa pensée dans un tremblement de l'être. La mise en voix aboutit à une entrée en transe, véritable communion avec le poète et sa parole. Quand elle lisait elle-même, la psalmodie monocorde de la parole nue, dépouillée, produisait un effet magique. Le "diseur" ou la "diseuse" qui la lit épouse l'incantation modale.

L'écriture chez elle est cosmique en ce sens qu'elle recrée le monde en exprimant sa conscience, comme le tison pris au feu de Saint-Jean et projeté contre un arbre "se résout en milliers d'étincelles", arbre/parole "créant de soi le cosmos nouveau" ; en ce sens encore que le rythme du psaume et la relance progressive des thèmes rappellent, comme le tison, "les deux principales formes iconographiques de la foudre, la spirale et la roue", la foudre étant la représentation symbolique du dieu, le dieu se confondant avec sa création ; le poète/arbre/parole devient alors sinon le dieu lui-même du moins une sorte de sibylle intermédiaire entre le sacré et le profane, qui révèle non l'avenir mais l'être, l'èsser. Oui, osons le mot, Sibylle, et, au risque de faire taxer le propos d'élucubration, allons plus loin en considérant que l'une des plus anciennes variations musicales du Cant de la Sibila se trouve dans un manuscrit limousin du XIe siècle. Y aurait-il en Limousin un enchaînement de conditions, de dispositions, un esprit qui rendraient cette terre propice à l'émergence d'une parole du cosmos ?

Au demeurant, sans doute y avait-il en cette femme un savoir ancestral patiemment décodé par l'ethnologue qu'elle était aussi, présent dans des mots, des gestes du quotidien et du rituel, une science d'une culture populaire et agraire primordiale sinon première qui rejoint les mythes les plus profonds. Son écriture poétique, d'ailleurs, en est nourrie. Ce qu'elle avait à dire en ce domaine provient de l'observation et de l'analyse de pratiques dans le cercle de sa famille, élargi concentriquement au village et aux environs immédiats, point infime du monde mais qui contient l'univers entier. Il en va de même pour les contes, les proverbes et autres formules qui, recueillis et transcrits, sont ainsi légués et sauvés de l'oubli. Il en va de même encore pour le témoignage précis qu'elle donne de son enfance paysanne, de sa jeunesse, qui est autant un récit de vie qu'une somme ethnographique.

Mais là ne s'arrête pas le questionnement. Si le poète est passage de la conscience de l'univers, il rencontre forcément la dimension métaphysique et philosophique. Le néant, Dieu, l'eternala eternitat apparaissent alors comme des gouffres aux échos "innombrables" parmi lesquels la foi garde de l'errance.

Comme la Pythie, la Sibylle, Marcela était femme, incarnant le principe féminin présent dans toute femme. Et quand le poète est une créatrice, son oeuvre en porte la marque. La fluidité de l'écriture, une prédilection pour les éléments femelles comme l'eau/l'aiga, la lune, l'eau comme symbole du mouvement, du passage, participent de cette origine.

L'oeuvre, comme la personne, comme la femme, est un tout, tant s'imbriquent le poétique, l'ethnologique, le mémoriel, chacun se nourrissant des autres. Son grand oeuvre.

Marcela Delpastre, un auteur difficile ? Peut-être. Entrer dans son oeuvre requiert parfois l'aide d'un intermédiaire, comédien/ne sur scène, professeur en classe, traducteur/trice. Tous disent la qualité d'écoute, l'émotion, le bouleversement que génère la parole d'un poète qui, dans et entre deux langues, compte parmi les plus grands dans les lettres d'oc .

Lenga e país d'òc, n°52, page 7 (09/2012)
Lenga e país d'òc - Prefaci