Estudis

Trois Catalans au service de la cause occitane

Joan Estelrich i Artigues

Felanitx, Mallorca 1896-Paris 1958), essayiste, homme politique, secrétaire et homme de confiance de Francesc Cambó (dirigeant du parti nationaliste conservateur de la Lliga Regionalista de Catalunya, majoritaire jusqu'en 1931.

Après avoir milité pour un mallorquinisme catalaniste, il s'établit vers 1920 à Barcelone, où il s'intègre au monde culturel, tout en poursuivant des études en lettres et philosophie. Affilié aux Jeunesses de la Lliga, il fonde l'Expansió Catalana, entité destinée à divulguer internationalement la problématique catalane, en 1919, dans un contexte international favorable aux minorités nationales. Entre 1920 et 1924, dans la ligne de la pensée "impérialiste" d'Enric Prat de la Riba, il tisse des liens avec les milieux régionalistes, maurrassiens et félibréens de la France méridionale, pour y susciter des appuis politiques et dépasser le face à face stérile de la Catalogne avec Madrid, après l'échec de la campagne en faveur de l'autonomie. Il participe ainsi par exemple en 1920 à un congrès régionaliste à Beaucaire, à la Sainte-Estelle, donne une conférence à Toulouse... Il fait connaître l'Occitanie en Catalogne et se lie d'amitié avec des Occitans, comme Ismaël Girard, Pierre Azéma, Marcel Provence, et surtout Pierre Rouquette avec lequel il entretient une correspondance féconde. Dans les années 1924-1927, il anime, toujours au service de la Lliga, un réseau de propagande contre la dictature de Primo de Rivera et pour l'internationalisation de la question catalane, et représente la Catalogne dans les congrès internationaux sur les minorités nationales. A partir de 1924 il dirige la Fundació Bernat Metge (équivalent catalan de l'Association Guillaume Budé en France) pour la publication en catalan d'oeuvres littéraires de l'Antiquité gréco-romaine, financée par Cambó. En 1935 il fait partie de la délégation espagnole à l'assemblée de la Société des nations. Durant la guerre civile il apporte son soutien à la rébellion contre la République. En 1938, par l'intermédiaire de Pierre Rouquette et du Comité marseillais d'Aide aux Intellectuels Catalans, il transmet une aide économique de Cambó à quelques écrivains catalans nécessiteux demeurant à Barcelone. De 1952 à sa mort il est délégué de l'Espagne à l'Unesco à Paris.

Josep Carbonell i Gener

Sitges, 1897-1979

C'est un personnage-clef dans les relations entre Catalans et Occitans. Issu d'une famille catalaniste et lettrée de la petite bourgeoisie dédiée au négoce du vin, c'est un homme enthousiaste et volontaire, d'une imagination puissante et d'une curiosité extraordinaire. Il travaille à l'entreprise barcelonaise représentant les automobiles Hispano-Suiza. Intégré au monde littéraire, artistique et politique "noucentiste" de Barcelone, il collabore à de nombreux journaux et revues. Créateur et animateur des trois illustres revues d'avant-garde qui se succèdent dans sa ville natale entre 1919 et 1929 : Terramar, Monitor et L'Amic de les Arts (à laquelle collaborent notamment Salvador Dali et Federico García Lorca). Dans les deux dernières il reprend et théorise les initiatives ébauchées par Joan Estelrich en direction du Midi de la France, développant le thème de la fraternité entre les deux cultures, catalane et occitane, pour lesquelles il imagine un avenir commun (panoccitanisme) culturel et, à plus long terme, politique. Le numéro spécial de L'Amic de les Arts dédié à la culture occitane (1927), qu'il publie avec l'aide d'Ismaël Girard, est une révélation tant pour les Catalans que pour les Occitans, et donne un élan déterminant à leurs relations, proposant la création d'une "Société d'Etudes Occitanes" (qui ne verra le jour qu'en 1930). Cette dynamique permet la création de "l'Oficina de Relacions Meridionals" en 1928, (quasiment animée par le seul Carbonell avec l'aide de quelques mécènes catalans), qui joue un rôle décisif dans la modernisation de la langue occitane, dont le maître d'oeuvre est Louis Alibert sur le modèle catalan. L'ORM financera la Gramatica Occitana de ce dernier et d'autres oeuvres occitanes, comme le premier recueil de Max Rouquette. Au point que l'on puisse affirmer que l'occitan moderne est né au forceps catalan. Il codirige la publication Oc avec Ismaël Girard (4e série, 1929-1930, journal), puis avec Louis Alibert (5e série, 1931-1934, sous forme de revue), organe de prise de conscience nationale de l'ensemble occitano-catalan, financé en large part par les Catalans. Il entretient une importante correspondance avec les Occitans, comme Ismaël Girard, Pierre Rouquette, Louis Alibert (seule cette dernière a été publiée). Dès le début de la guerre civile, pour échapper aux menaces des "incontrôlés", il se réfugie chez son ami Alibert, à Montréal-d'Aude, où il met son dynamisme au service de la "Societat d'Estudis Occitans" et de l'aide aux intellectuels catalans réfugiés et à la culture catalane bannie sur son territoire. Il retourne en Catalogne en fin 1940. Il participe à la fondation du Cercle d'Agermanament Occitano-Català (CAOC), succédané de ses rêves panoccitanistes.

[Voir : Manuel Alquezar, La correspondència entre Loïs Alibert i Josep Carbonell i Gener, IEC, Barcelona, 1992, 661 p. et Vinyet Panyella, Josep Carbonell i Gener (1897-1979). Entre les avantguardes i l'humanisme, Edicions 62, Barcelona, 2000, 289 p.]

Josep Maria Batista i Roca

Barcelone 1895-1978, anthropologue, historien et homme politique catalan.

Sous la dictature de Primo de Rivera dirigée contre le catalanisme et le mouvement ouvrier, il se consacre à la formation de la jeunesse dans un sens national, en créant notamment un mouvement de scoutisme catalan (1927). En 1930 il fonde l'organisation patriotique unitaire "Palestra", qui a pour objectif la formation civique non seulement de la jeunesse, mais de tous les citoyens, puis la "Federació Nacional dels Estudiants de Catalunya" (1930), et milite activement en faveur du Statut d'autonomie de Nuria (1932). Comme Joan Estelrich et Josep Carbonell il relie la situation des Pays Catalans à celle des nations européennes sans États, en s'impliquant dans le Pacte Galeuzca entre Catalans, Basques et Galiciens, et en faveur du panoccitanisme. Il est ainsi l'un des promoteurs avec l'ORM du "Primer Centenari de la Renaixença Catalana" au printemps 1933, manifestations auxquelles participent de nombreux Occitans comme Pierre Azéma, Charles Camproux, Jorgi Reboul... A la suite des "fets d'octubre 1934" il est un temps emprisonné avec Pompeu Fabra et Companys. Ambassadeur du gouvernement de la Generalitat à Madrid en 1937, puis en 1938 au Royaume-Uni, où il vit en exil. Lecteur puis professeur à l'Université de Cambridge, il déploie une intense activité politique pour l'internationalisation de la cause catalane et en faveur de la culture catalane (Jocs Florals de la Llengua Catalana, PEN-Club International, Aplecs de Toluges, Omnium Cultural, Universitat Catalana d'Estiu de Prada, Union fédéraliste des communautés nationales européennes, Unesco, participation à des forums internationaux...), notamment à partir de 1953 où il commence une période de voyages en Europe qui font de lui un véritable ambassadeur itinérant des Pays Catalans. Il entretient d'étroites relations avec les Occitans, en particulier avec Robert Lafont. La création de la revue occitano-catalane Vida Nova (Montpellier, 1954-1978, sous la direction de Max Rouquette) et celle du PEN-Club Occitan (1963) sont à mettre à son actif. Il participe régulièrement à tous les stages et Écoles d'Eté de l'IEO, où il illustre la culture catalane et développe inlassablement la conviction d'un avenir commun occitano-catalan dans une Europe démocratique et fédérale. Il est également l'un des fondateurs du CAOC. Il retourne en Catalogne en 1976, où il décède deux ans plus tard alors que la Catalogne recouvre son autonomie. Comme le souligne son biographe Victor Castells, la vie de Josep Maria Batista i Roca est entièrement dédiée à raffermir la personnalité nationale de la Catalogne.

[Voir notamment : Víctor Castells, Batista i Roca, una vida al servei de la reconstrucció nacional, Episodis de la Història, Rafael Dalmau Editor, Barcelona, 1995.]

Lenga e país d'òc, n°49, page 21 (05/2010)
Lenga e país d'òc - Trois Catalans au service de la cause occitane