Estudis

Une langue choisie

Evelyne Faïsse

Qu'est-ce qui conduit donc un écrivain à écrire en langue d'oc plutôt qu'en français ou en toute autre langue à sa disposition ? C'est la question que nous avons posée à une vingtaine d'écrivains, par écrit le plus souvent ou au cours d'entretiens enregistrés.

La première caractéristique de l'écrivain occitan, c'est que sa langue est langue choisie. Il est au moins bilingue et, dans la plupart des cas, multilingue. En effet, nous vivons dans un pays où la langue officielle est le français, et où par conséquent tout individu parle français (et aussi le lit et l'écrit, grâce à l'enseignement obligatoire). Par ailleurs, l'écrivain occitan s'intéresse aux langues ; quasiment tous en pratiquent d'autres, à des niveaux de compétence qui leur permettent de les comprendre, de les lire, de les parler, de les écrire. Certains écrivains ont publié des textes dans d'autres langues (le castillan, l'italien, le catalan, l'anglais, l'allemand...).

Tout occitanophone, français ou étranger, a donc à sa disposition au moins deux langues.
L'écrivain en occitan peut parfaitement écrire en français ; d'ailleurs, tous le font pour des usages ou en des circonstances où l'usage de l'occitan n'est pas pertinent.

Pour notre enquête, nous avons recensé une soixantaine d'auteurs qui ont publié des recueils de nouvelles depuis 1970. C'est certainement très loin du chiffre total des personnes qui écrivent en occitan, car beaucoup ne sont pas pris en compte dans le cadre de ce travail (les auteurs qui écrivent des textes d'une autre nature - poésie, théâtre, roman, etc. - et tous ceux, nombreux, qui publient dans des revues diverses, ceux qui participent à des concours de nouvelles...).

Quant à l'origine de la vocation d'écrivain en occitan, il est évident que chaque cas est particulier. Tout écrivain en occitan a un parcours personnel vers la langue.

Cependant, d'après les réponses des auteurs interrogés, on peut distinguer plusieurs cas de figure : les auteurs qui ont l'occitan comme langue maternelle ; les auteurs pour qui l'occitan représente une langue de l'enfance perdue et retrouvée ; les auteurs pour qui l'occitan est une langue apprise à l'adolescence ou à l'âge adulte (parmi ceux-ci, on distingue les autodidactes et ceux qui ont suivi des cours dans le cadre scolaire, universitaire ou associatif).

Une langue maternelle

Dans la première catégorie, celle des auteurs dont l'occitan est la langue maternelle, on trouve des personnes nées avant 1940. Cela signifie que l'occitan était la langue quotidienne de la maisonnée, et jusqu'à leur entrée à l'école vers 6 ans, les enfants n'en connaissaient pas d'autre. Ceci est très bien exprimé par J.-B. Vazeilles (né en 1939 en Lozère) : "Pichonet parlavi pas qu'en òc. A l'escòla m'an aprés lo francés. A nòu, detz ans , me meteguèri a escriure, en francés evidentament que sabiái pas que quauqu'un ague escrich en "patois" coma disián a l'ostal. M'amagavi per o far qu'èra pas permés per ieu...". (Lettre du 6 avril 2006). "Quand quicòm me monta de las tripas, quand imagini, quand vòli anar al fons d'ieu, i vau pas dins una lenga estrangièra. Parlar d'ieu en francés, o pòdi pas. [...] En occitan, siáu ieu. En francés, siáu los autres." (lettre du 17 mars 2006).

Le limousin Jean Ganhaire (Lo libre dau reirlutz, 1977 ; Lo viatge aquitan, 2002), se trouve dans le même état d'esprit : "Pense que la descoberta de mon identitat occitana s'es boirada emb mon besonh d'escriure que sentiá dempuei longtemps e que 'chabet d'espelir coma un biais de militantisme devers la cultura occitana." (Lettre du 14 février 2006).

De très nombreux auteurs ont ainsi des parents ou des grands-parents qui les ont dotés sans s'en douter de racines occitanes puissantes, et plus encore, de capacités langagières fécondes. En effet, il est très étonnant de constater que ces personnes, qui par la suite ont poursuivi des cursus variés, manifestent une prédilection pour les langues. Non seulement beaucoup sont devenus professeurs de langues (français pour J.-B. Vazeilles, J.-C. Serres, allemand pour P. Pessemesse, P. Bec, espagnol pour C. Rapin...), mais quasiment tous ont plusieurs langues à leur actif. On relève aussi qu'ils ont ce que j'appellerai "une conscience linguistique", c'est-à-dire qu'ils peuvent évaluer leur niveau de compétence dans chaque langue. Par exemple, Christian Rapin, né en 1931, (Nòvas agenesas, 1986) écrit : "...Practiqui en defòra de l'occitan, lo castelhan, correntament. Parli sens cap de facilitat lo catalan, l'anglés e lo vietnamian. Legissi l'alemand. De catalan e d'anglés, ne legissi sovent. L'alemand : me contenti de legir los articles de premsa quand son pas trop complicats." Lettre du 18 avril 2006)

Pierre Pessemesse, né en 1931 à Marseille, cite comme langues étudiées ou pratiquées, sans autre précision : alemand, italian, catalan, espanhòu, anglés, danés (Lettre du 11 avril 2006)

Ou encore Jean Roux, né en 1930, (Champeiradas, 2005) : "- Parle correntament l'occitan, l'anglés e lo francés, d'un biais practic e utilitari l'italian, l'espanhòu, e l'allemand e m'interesse d'un pont de vist cultural a totas las lengas celticas sans veraiament las practicar.

- M'interesse a totas las literaturas per tant que fuguèsson bònas."

Quant à Eric Gonzales, il déclare : "Je suis un amoureux des langues en général et connais plus ou moins bien ou mal l'espagnol, l'italien, l'anglais, le basque, le serbo-croate, le swahili, le latin et le grec ancien."

Le Montpelliérain J.-Frédéric Brun est tout aussi éclectique : "Langues étudiées dans le cadre scolaire : latin, grec, anglais. Pratiquées : italien et catalan. Actuellement étudiées : grec moderne, castillan, russe." (Lettre du 5 avril 2006)

Cependant, entre parler couramment occitan à la maison et devenir écrivain en occitan, il y a un abîme. En effet, alors que l'apprentissage du français permet à tous ceux qui le désirent d'écrire en français (avec plus ou moins de bonheur, mais c'est une possibilité immédiate), pour passer à l'écriture en occitan il est nécessaire d'entreprendre une démarche volontaire, ardue et désintéressée.

L'écrivain occitan doit quasiment inventer sa langue : il n'a pas de modèle littéraire fort, souvent pas de références ; il n'a presque jamais été confronté à un texte en occitan. Déjà il doit trouver une orthographe pour transcrire son texte dans un langage lisible par d'autres. C'est un problème récurrent, auquel tous se sont heurtés (on se souvient que ce fut un sujet de discorde pour Mistral et le Félibrige qui le résolurent de la manière que l'on sait, mais bien avant eux d'autres avaient proposé des solutions, l'abbé de Sauvages notamment). Et bien souvent, faute d'ouvrages de référence, ils ont élaboré leur propre système.

L'écrivain doit également choisir son dialecte. Christian Rapin explique qu'il a commencé par écrire des poèmes en provençal, puis il est passé au languedocien, a essayé le gascon, pour finalement revenir au languedocien. Certains pratiquent plusieurs dialectes, parfois dans le même recueil (D. Julien dans Viatge d'ivern). Florian Vernet a publié deux recueils en provençal ( Qualques nòvas d'endacòm mai, Miraus escurs), et le dernier en languedocien (Vidas e Engranatges).

L'écrivain occitan doit aussi se construire une culture littéraire. Il va donc se plonger dans les textes des grands écrivains occitans. C'est souvent Mistral qui provoque le choc émotionnel de la découverte. Pour J.-C. Serres, né en 1944, (Masquetas e Mariòtas, 1985), ce fut Joan Bodon : "n'èri estat banhat (de la lenga) jove dins un vilajòt de Tarn e dins ma familha. L'aviái doblidada per mos estudis e ma profession d'ensenhaire de francés. I soi tornat per la literatura (descobèrta de Bodon qu'ai legit tot sens aver abans legit una sola linha d'occitan...)".

Pour J.-B. Vazeilles, ce fut Daudet - en français. Voici comment il explique précisément le processus qui l'a conduit du patois à l'occitan : "Al licèu, en seisena, nos parlèron d'A. Daudet e legiguèri sas Letras de mon moulin. Me balhèt l'idèa d'escriure coma ausissiai parlar. Ensajèri e me mainèri qu'èra pas possible. [...] Quand ai descobert la literatura occitana, d'òbras dins ma lenga, ne'n foguèri espantat. Empachèt pas qu'existissiá una lenga d'escritura e una lenga del parlar. Èra pas tan clar dins mon cap."

Une langue perdue et retrouvée

C'est là que ces personnes, qui maîtrisent bien la langue orale, rejoignent celles pour qui l'occitan est une langue perdue et retrouvée. Au hasard de leurs études, de leurs lectures, de rencontres favorables, elles découvrent que le patois des gands-parents est une "vraie" langue. C'est par la culture que ces écrivains là sont venus à l'écriture.

Eric Gonzalès, né à Pau en 1964, donc de la génération suivante, évoque la découverte qui éveille sa curiosité et le conduit vers un apprentissage systématique : "Quan èri mainatge l'occitan que l'audivi sovent. Quan coneishi, per un libe de latin, la soa origina e la soa plaça a egalitat de dignitat dab lo francés dens l'arbo genealogic romanic, lo curiosèr que'm gahè e que 'u voloi apréner. A despart d'aqueth libe de latin, la revelacion que vienó tanben d'un libe, Oc, qui es-tu ?, publicat per un felibre bigordan desbrombat ; aqueste que m'amuishè l'importància de la literatura occitana." (Lettre du 11 décembre 2006).

Si les livres permettent cette découverte, cette "révélation" (selon le terme d'Eric Gonzalès) d'une langue et d'une littératures cachées, ce sont aussi bien souvent des personnages, ou des personnalités, qui déclenchent le désir d'approfondir ses connaissances. Voici l'expérience de Jean Roux : "Mon paire me fai lèu prene consciéncia de la comunitat de langagte qu'existís entre "lo patoès d'Auvèrnhe "(coma ditz) e lo provençau nimesenc.

A l'escòla primària l'astre vòu qu'age J. Gròs coma laïcan1. Es alh Licèu Dhuoda qu'ai mentre quatre ans A. Sèrre coma professor d'Istòria e Geografia. Fuguèt lo promièr que me parlèt "d'occitan "e que me bailèt una feròça enveja de'n saupre mai."

Le cheminement de J-B Vazeilles vers l'écriture, dont nous avons vu les prémices, se poursuit ainsi : "Voliái far de camin e trantalhavi. Un jorn es R. Lafont que me diguèt : "Ara cal saupre segon quina lenga anatz trabalhar lo lengatge." Es sa frasa, sos mots, o ai encara tot fresc pel cap. Dieu sap se o ai somiat !" Son souvenir précis des termes exacts de R. Lafont montre la force fondatrice de cet événement. Cependant ce n'était que le début d'une longue réflexion ; il continue ainsi : "Sens me'n mainar ai fòrça pensat als itineraris que d'una lenga de paraulas fan una lenga de mots. Son dos domènis qu'an de diferéncias grandas. [...]" (lettre du 6 avril 2006)

C. Rapin explique s'être toujours interrogé sur la situation de diglossie (qu'il n'identifiait pas comme telle à ce moment-là) qu'il a vécue dans son enfance, que nul ne savait décoder : ses grands-parents et leurs voisins parlaient quasiment toujours "patois", mais s'adressaient aux enfants en français, selon un schéma bien connu. Il cherche autour de lui, un professeur et des félibres lui donnent quelques clés. Mais c'est une véritable prise de conscience progressive qu'il évoque, notamment dans sa nouvelle La frontièra. L'écriture en occitan résulte d'un processus de desalienacion, et elle a en elle-même une fonction désaliénante. De plus elle permet de porter témoignage, par le biais de la fiction. Ainsi la nouvelle Lo naufragat met en scène le dernier porteur de la culture d'oc, pourchassé par d'obscurs hommes de main.

Cette notion d'aliénation, aux implications politiques, explicitée précisément par C. Rapin est présente d'une façon ou d'une autre chez presque tous les écrivains concernés. L'emploi de l'occitan comme langue littéraire est la résultante d'une réflexion approfondie sur la situation particulière de cette langue, même si son usage apparaît finalement comme naturel. C'est un naturel qu'il a fallu aller chercher au-delà des évidences, derrière de multiples barrières, sous des siècles d'acculturation française.

Le recueil Qualques nòvas d'endacòm mai (1975), de F. Vernet, est construit sur le thème du pays caché (endacòm mai), presque anéanti, d'où proviennent quelques faibles voix, comme des vestiges d'un temps où une culture autre régnait. Le premier mot est une question : Existissèm ? La conclusion du recueil donne la réponse.

Une langue d'élection

Les écrivains cités jusqu'à présent avaient tous des attaches familiales ou géographiques concrètes avec la langue occitane. Retrouver sa langue perdue, oubliée ou occultée peut apparaître comme une démarche logique, nécessaire parfois.

Mais certains auteurs, qui ne semblaient pas prédestinés à la découverte de la langue et de la culture occitanes, se sont pourtant pris de passion pour elles, au point de leur consacrer des études approfondies, puis d'en faire des langues de création.

C'est le cas de Serge Javaloyès, né en 1951 à Oran. Sa langue maternelle est le castillan ; sa seconde langue maternelle, la langue de la famille qui l'accueillit en 1961 à Pau, est le gascon (béarnais). A la question : Avètz estudiat, o practicatz, d'autras lengas que lo francés e l'occitan ?, il répond : "lo francés au licèu de Nai (dab Francés Bayrou !) e après a l'Universitat de Pau, e tanben solet, en léger obratges de critica, d'istòria literària, de libes de referéncia (com per exemple, En lisant, en écrivant de Julien Gracq), en léger sustot tot qui podí léger ; lo castelhan a l'universitat e tanben solet, qu'ei la mea lenga mairau ; l'occitan de segur, mes tanben la mea segonda lenga mairau quan arribèi en Bearn en 1961 ; lo catalan tanben, mes pòc."

Il était intéressant de savoir comment et pourquoi Serge Javaloyès en était venu à une pratique littéraire du gascon.

"Cossí se fa qu'escrivètz los tèxtes literàris en occitan ?

- Qu'ei de segur ua causida en medish temps volontària, e qu'ác, calè peus mainatges (los mens qui èren a Calandreta), e ua causida inconscienta, qu'i trobèi un imaginari, un enviroament favorable, ua lenga qui'm soava de com cau, que s'apressava hèra deu castilhan, qu'ei çò qui ditz Bouzet de l'occitan deu Bearn."

Cossí poiriatz definir lo vòstre rapòrt a la lenga occitana, e al dialècte causit ?

- Un rapòrt estranh, a bèths còps guerrèr, a còps amorós, sustot un rapòrt deu qui a de l'apréner mei lhèu que los d'ací tà poder estar escrivan reconeishut per la comunitat de las hemnas e deus òmis d'ací en prumèras, après los deus "luenh", d'acerà hòra, eths ne pòden pas maserar de com cau aqueth dialècte bearnés natre deu pè-mont pirenèu. De tot biais, que soi autor o escrivan, a vos de causir, de lenga occitana mes que soi escrivan e cronicaire setmanèr dens la premsa francesa regionau, critica de revistas francesas com Lettres d'Aquitaine o Europe de Jean-Baptiste Para de lenga francesa, alavetz, ne'm senteishi pas enclavat, la mea preson qu'ei auta qu'ei la de tostemps e enqüèra melhorar las lengas qui emplègui.

Les raisons affectives du choix de la langue occitane apparaissent ici aussi très fortes, et trouvent un fondement dans un lien maternel second, complémentaire du lien biologique. Le jeune Javaloyès s'est retrouvé dans la situation des enfants qui ont deux parents de langue différente, il est devenu bilingue naturellement, puis trilingue avec le français. Par la suite, la lecture des grands écrivains occitans et étrangers a confirmé cette inclination. La rencontre de S. Javaloyès et du gascon est donc consécutive à une succession d'événements due au hasard.

C'est également au hasard que Jean-Claude Forêt a dû sa découverte de la langue d'oc, quoique dans des circonstances moins dramatiques. Né en 1950 à Lyon, c'est-à-dire hors du domaine géographique occitan, il a eu ses premiers contacts avec la langue plus tardivement, à l'âge de 17 ans, alors qu'il ignorait son existence jusque là. Son intérêt pour cette région s'est trouvé décuplé par la découverte du "patois" local, surtout quand ses études linguistiques lui en font comprendre la valeur : "èra una mena de conservatòri miraclós e inconscient del fach. Comprenguèri que mon amor fisic e visceral per aquel novèl país se podiá pas satisfar que dins la familiaritat de sa lenga de totjorn, lo francés estent pas que lenga importada. Faguèri una enquista lingüistica del dialècte de la Vocança coma nos aprenián a ne far e l'aprenguèri çò fasent."

Désormais il s'attache à l'étude de cette langue et de ses dialectes, et écrit en 1991 un premier roman complexe et ambitieux, La Pèira d'asard. Puis en 1998, c'est Lo Libre dels grands nombres, recueil de 8 nouvelles en languedocien. Depuis, il publie régulièrement des textes divers (poésie, théâtre, etc.).

Ces deux itinéraires atypiques sont la démonstration que la langue d'oc attire toujours ; la langue séduit et l'occitan rayonne encore. De nombreux écrivains ont des personnalités fortes et produisent des oeuvres originales. Le corpus d'écrivains ne faiblit pas, bien au contraire. Il se publie de plus en plus d'ouvrages, et même si l'édition occitane ne saurait se mesurer, quantitativement, avec l'édition française et étrangère, elle fait mieux que survivre : elle trouve des lecteurs et les livres se vendent.

(1) Laïcan :"regent, mestre del public", instituteur de l'école laïque. Selon Jean Roux, c'est le terme ordinairement employé en Haute-Loire.

Lenga e país d'òc, n°48, page 27 (06/2009)
Lenga e país d'òc - Une langue choisie