Practicas

L'atelier d'écriture en cours de langue

Marianne Frey-Bouyer

Dans les établissement où j'enseigne depuis 2003, j'ai mis en place une dizaine d'ateliers d'écriture dans tous les genres : poésie, théâtre, nouvelle. Les productions ont été soit collectives, soit individuelles.

Les élèves concernés proviennent du collège et du lycée, de la sixième à la terminale.

La plupart de ces ateliers ont été mis en place pour permettre aux élèves de participer à un concours, organisé le plus souvent dans le cadre du projet académique occitan, avec un thème nouveau chaque année.

Pourquoi un atelier d'écriture ?
Pourquoi dans le cadre d'un concours ?

Parce que les travaux effectués dans ces ateliers correspondent en tous points aux principaux éléments qui nous guident dans notre pratique pédagogique de professeurs d'occitan, et que je vais rappeler pour bien situer ma démarche :

  1. Une langue s'apprend lorsqu'elle s'utilise véritablement, et ceci concerne tout particulièrement l'occitan car cette langue s'apprend dans son propre pays et est donc naturellement (et légitimement) langue d'enseignement et langue de communication.
  2. Pour utiliser la langue véritablement, c'est à dire à des fins de communication réelle, en interaction, il est indispensable que les élèves aient tout à la fois :
    • des choses à dire
    • une motivation pour les dire
    • les moyens linguistiques de les dire
  3. Nous nous inspirons sur ces points essentiels de l'article d'Alain Jambin, IA-IPR d'anglais "Réflexions sur la didactique des langues", Lenga e País d'òc n° 37, 1999.
  4. Il n'est plus utile de rappeler la nécessité de mettre les élèves dans des conditions d'appropriation active des connaissances. Créer, produire, communiquer / créer pour communiquer.

Donc l'atelier d'écriture est une tâche, fixée dans la dynamique d'un projet, conformément au Cadre européen commun de référence pour les langues, et plus particulièrement au programme pour le collège, palier 11, préambule commun : "Une approche actionnelle". La motivation principale des élèves n'apparaît pas liée à un quelconque esprit de compétition mais plutôt à l'idée d'établir un contact, de participer à une action commune d'assez grande envergure et fédératrice : selon les occurrences, les textes proviennent soit de toute l'Occitanie, soit des cinq départements occitans et catalan que compte l'académie. Les élèves savent que ces textes seront lus par un grand nombre de personnes, les membres du jury, les autres participants ainsi que leur famille, ils savent que certains textes seront publiés. D'autres, illustrés par leurs soins, seront exposés et/ou lus à l'intérieur et en dehors du collège ou du lycée. Je pense ici plus particulièrement aux deux derniers ateliers d'écriture organisés au collège et au lycée de Lodève car ils concernent l'ensemble des élèves du collège (74) et une grande partie de ceux du lycée (23). Ces deux derniers ateliers nous ont permis de participer aux concours de poésie proposés par l'académie, dont les thèmes "Païsatges" et "Bestiari" permettaient à chacun une incursion dans son univers poétique personnel.

J'illustrerai mes propos en présentant les ateliers que nous menons cette année, sur le thème du bestiaire, et je parlerai plutôt du collège où, malgré les effectifs importants des classes, les productions/créations demeurent individuelles, ce qui requiert plus d'attention quant à la gestion et à l'emploi du temps.

La séquence d'écriture poétique en collège dont je vais parler est adaptable de la 6e a la 3e.

Les principes sont simples : faire écrire, pour moi, cela passe par l'oral. Et par une préparation, une mise en condition qui exclut le spontanéisme et l'improvisation.

En ce qui concerne les préacquis : les élèves des classes de 6e, lors de la séquence de début d'année, "se présenter, présenter sa famille", ont presque tous inclus un animal ou plusieurs dans la présentation de la famille, et ces derniers passent quelquefois avant la soeur, le frère ou un des parents.

Les élèves de 5e, 4e, 3e ont tous déjà travaillé sur le thème du bestiaire l'an passé et certains ont participé au concours (photo et texte). Ils ont également étudié les différentes légendes des animaux totémiques occitans. Ils conservent, de leurs années à l'école primaire, une expérience de la poésie et l'idée que la poésie est avant tout orale, faite pour être dite. Pour plus de liberté dans la parole il n'y a pas de présentation préalable de textes donnés en modèle (ce qui ne veut pas dire que les élèves n'en connaissent pas ; ils connaissent des poèmes, des chansons, des comptines, des proverbes sur ce thème). La langue de communication dans la classe est l'occitan.

La mise en place du projet en quatre séances

Première séance

Cette séance est la séance de présentation. En trois temps :

Phase 1 de présentation du projet : "Concours académique de poésie sur le thème Bestiari". Il s'agit de préciser : - Qui organise ? Comment ? Qui participe ? Qui juge ?

Sur la carte d'Occitanie distribuée les élèves entourent les cinq départements de l'académie et situent espace occitan et espace catalan.

Présentation des consignes : le travail demandé est un poème de forme libre, sur un animal réel ou fictif, un texte qui ne puisse être écrit que par eux-mêmes. (Explication : pour que le texte intéresse le lecteur, il faut qu'il soit unique, nouveau, qu'il soit comme une rencontre, une découverte, afin que le lecteur n'ait pas l'impression d'avoir déjà lu la même histoire. Contre-exemple : "le chien joue dans le jardin, l'herbe est verte, il fait beau, le ciel est bleu..." tout le monde, dans presque tous les pays du monde peut écrire cela ).

En 6e, je présente le concours de l'an passé (Païsatges) et les textes publiés.

Phase 2 : l'objectif est de choisir un animal

La première consigne est d'en faire le portrait :

  • dessin en couleur ; d'indiquer le nom de l'animal, le surnom éventuel
  • complété par une fiche d'identité (oral puis écrit).

Voir la fiche de travail (doc 1).

Document (format PDF) :Doc. 1

Phase 3 : l'objectif est de présenter un animal

Présentation orale individuelle : Presenti ma bèstia (elle était prévue mais les élèves ont spontanément demandé à la faire). Chaque élève montre aux autres son dessin et parle de son animal (l'espèce, le nom, le lieu de vie).

En conclusion de la première séance, je constate l'intérêt des élèves pour le thème, qui leur permet de parler de leur univers, et pour l'idée de participer au projet. La plupart des élèves décident de parler d'un animal réel, certains optent pour une fiction ou un animal fantastique, d'autres élèves se mettent dans la peau d'un animal doué de parole. On peut également constater une grande émulation lorsque les élèves s'écoutent les uns les autres. La classe est très vivante et dynamique. La phase de dessin est importante car elle donne déjà une existence à l'animal. De plus, l'expression commence en douceur, les élèves s'investissent dans le projet et sont ensuite impatients de continuer à parler de leur animal. Le dessin est une porte qui s'ouvre sur l'univers de chacun.

Deuxième séance

Phase 1 : dégager les caractéristiques physiques, morales et les habitudes de l'animal.

Le support est une fiche de travail (doc. n° 2) préparée (à l'oral d'une façon collective) avec les 4e et 3e pour les autres classes plus jeunes. Cette fiche est présentée sous forme d'étoile ou de soleil, toutes les questions partant du centre, afin que chacun puisse décider de ce qui est important pour lui.

Document (format PDF) :Doc. 2

Phase 2 : parler de son animal

Après avoir préparé la fiche, les élèves, en s'entraidant ou avec mon aide, parlent chacun de leur animal, à tour de rôle (comment il est, ce qu'il fait). La fiche permet de garder une trace écrite destinée à la création du poème, les mots nouveaux ou ceux connus seulement oralement sont écrits au tableau, à la demande. Pour les 6e et 5e, cette phase est plus longue car les effectifs sont plus importants et les connaissances moindres. La séance débute par un oral collectif, question par question, puis la fiche (doc. 2) est distribuée et reprise (par les élèves) question par question. Chacun demande et garde la trace écrite de ce dont il pense avoir besoin. Les mots sont écrits au tableau à la demande. A la fin de la séance les fiches de travail sont relevées pour que j'en apprécie le contenu et que les corrige éventuellement.

Conclusion : cette séance aide les élèves à prendre conscience de tout ce qu'il savent déjà et les rend également plus autonomes sur le plan linguistique. Elle a pour but non seulement de préparer la phase de création/production poétique mais aussi de rassurer et de sécuriser, en montrant que tout est prêt.

Troisième séance

Cette séance concerne la composition du poème.

Phase 1 : comment vais-je composer mon poème ?

Il s'agit de préciser la situation d'énonciation et le contexte

- Qui parle à qui ? Où ? Quand ? Comment ? et éventuellement pourquoi ?

Chacun s'exprime puis utilise une fiche QCM (doc. n° 3) pour récapituler et pour garder une trace écrite.

Phase 2 : écriture

C'est un travail individuel, avec mon aide accordée à chacun à tour de rôle. Les élèves ont comme matériel à leur disposition :

  • les trois fiches de travail, leur cahier de cours, leur livre d'occitan (cahier d'activité Quasèrn de seisena).
  • divers outils : dictionnaires illustrés ; Dictionnaire français/occitan de Roger Barthe ; fiches extraites du Vocabulari occitan d'André Lagarde (les animaux, les sentiments).

Phase 3 : présentation orale individuelle

Même si tous les poèmes ne sont pas terminés :

  • oralisation et modifications éventuelles à l'oral ce qui permet d'utiliser le rythme et les sonorités. Le poème se fait et s'ordonne à l'oral.
  • écriture du poème dans le cahier de cours, à la suite des fiches comprenant le portrait. Il est conservé dans sa trace écrite pour des raisons de temps car les groupes sont nombreux mais il peut aussi être enregistré.

Conclusion de la 3e séance : Je constate que les élèves sont actifs et relativement autonomes. Je constate également que beaucoup d'élèves mettent instinctivement la poésie à l'épreuve de la parole pour composer.

Quatrième séance

  1. J'ai prévu la réservation d'une des salles d'informatique où chacun tapera son texte et travaillera la mise en page, les blancs typographiques, la disposition du texte.
  2. Entraînement oral théâtralisé, avec le projet de participer au spectacle de fin d'année.

Conclusion générale

Le travail effectué dans ces ateliers permet une plus grande implication des élèves : ce que les élèves ont besoin d'exprimer les pousse à aller plus loin que la simple réutilisation de ce qu'ils savent déjà. Les nouveautés sont plus directement compréhensibles et mémorisées car les élèves les demandent, les obtiennent et se les approprient, du fait qu'elles correspondent à la situation qu'ils ont choisi d'exposer. Cette forme d'atelier d'écriture met les élèves en situation de parler de ce qui les touche, de dire ce qui les intéresse, de parler d'eux-mêmes. Apprendre une langue, ce n'est pas seulement l'utiliser mais l'avoir en soi. Cette activité d'écriture poétique est le moment où l'on attache la langue à quelque chose de personnel. Elle favorise donc l'appropriation.

Ces actions élargissent l'univers de la classe d'occitan à l'instar des rassemblements académiques annuels et autres sorties, spectacles ou concerts, et de la correspondance scolaire. Elles permettent aussi une plus grande visibilité de la langue et de la culture occitane, au niveau des établissements, des familles, et de la ville (expositions, lectures).

(1) BOEN sp 10 du 4 octobre 2007.

Lenga e país d'òc, n°47, page 53 (12/2007)
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