Practicas

Quels outils pour l'intégration linguistique et disciplinaire ?

Luc Bonet, professeur de catalan et coordonnateur des sections bilingues franco-catalanes du lycée Maillol, depuis 1995 ; formateur associé responsable des PLC1 et PLC2 sur le site de Perpignan de l'IUFM de Montpellier, depuis 2003 (*)

Ce qui suit est le fruit d'une réflexion menée depuis le second degré, en tant que professeur de catalan en section bilingue et formateur PLC, donc à la marge d'une pratique directe dans l'école primaire. Cependant, l'enseignement bilingue invite particulièrement à la prise en compte du cursus dans sa globalité, de la moyenne section à la terminale. Il s'agit donc d'un discours de proche parent alimenté, à la fois, par l'intimité et la distance inhérentes à la fonction.

L'enseignement bilingue français-langue régionale, plutôt que l'enseignement extensif de la langue régionale, sera l'objet de notre attention, pour deux raisons essentielles et interdépendantes, l'une d'ordre pratique, l'autre relevant de la pédagogie. Effectivement, d'une part, l'expérience de terrain a montré1 que les cursus de l'enseignement bilingue de l'école maternelle au lycée, via l'école élémentaire et le collège, souffrent de moins de ruptures que les parcours d'initiation : les familles et l'administration tiennent mieux leur engagement de continuité. D'autre part, le bilinguisme scolaire, sous la responsabilité d'enseignants titulaires recrutés à cet effet, produit des locuteurs effectifs des langues régionales, sans la concurrence2 contre-nature qui s'opère avec les langues étrangères dans l'enseignement extensif. N'oublions pas, au-delà de ce bénéfice linguistique, la valeur ajoutée cognitive sur toutes les disciplines, y compris la langue française, de l'enseignement bilingue bien mené.

L'article 2 de l'arrêté du 12.5.2003 stipule :

"L'enseignement bilingue à parité horaire est dispensé pour moitié en langue régionale et pour moitié en français. Cependant, aucune discipline ou aucun domaine disciplinaire, autre que la langue régionale, ne peut être enseigné exclusivement en langue régionale."

Ce nouveau cadre légal qui instaure le bilinguisme dans chaque discipline invite à mettre en pratique un enseignement bilingue composé. Il se définit par opposition à la juxtaposition de deux enseignements monolingues, l'un en français, l'autre en langue régionale, au sein de la même classe. Ce bilinguisme scolaire composé participe, au contraire, à la mise en relation explicite de deux équivalents linguistiques, dans deux codes différents, pour former une même unité sémantique, un même système de signifiés3. Pour s'opposer à la juxtaposition des langues entre elles, et à la juxtaposition des concepts de DNL en fonction de la langue dans laquelle s'est opérée leur acquisition, on met en pratique une didactique de l'intégration4 linguistique et disciplinaire.

L'intégration didactique évite à l'enseignement bilingue d'accentuer le cloisonnement et le morcellement disciplinaires déjà présents dans l'enseignement monolingue. On parle d'intégration linguistique dans le cadre d'une pratique comparative et contrastive du français et de la langue régionale, en tant qu'objets et vecteurs des apprentissages. Il y a intégration linguistique et disciplinaire lorsque la construction d'un même concept de DNL est renforcée par le deuxième référent codique et symbolique, c'est à dire l'autre langue.

Au-delà du bénéfice cognitif en faveur des langues et des DNL, l'intégration génère également un allègement curriculaire non négligeable, en particulier dans le second degré. En effet, au collège, les contenus linguistiques et littéraires de la discipline "Français" peuvent être traités dans l'une ou l'autre des deux langues qui jouent, à la fois, le rôle d'objet et de moyen des apprentissages. Les heures d'enseignement gagnées sur les redondances d'un enseignement du français juxtaposé à celui de la langue régionale sont alors destinées aux langues étrangères. Ainsi, les sections bilingues ne sont plus privées de la deuxième langue étrangère dès la sixième ou la cinquième. L'enseignement des langues premières gagnerait même à être pensé de telle façon qu'elles facilitent l'apprentissage des langues étrangères, il s'agit d'aider l'apprenant à construire consciemment sa propre compétence bi-plurilingue.

Les "synergies interdisciplinaires5" crées par l'intégration didactique en classe bilingue trouvent dans la pédagogie du projet6 un cadre favorable. Effectivement, la pédagogie du projet forme les élèves en les faisant agir socialement en classe, dans le prolongement, voire au contact, de la vie du dehors où les cloisonnements n'ont pas cours. La perspective actionnelle du CECR pour l'apprentissage, l'enseignement et l'évaluation des langues s'inscrit précisément dans cette même logique de la pédagogie de projet. Les compétences relevant des DNL (sciences, histoire et géographie, mathématiques, etc.) et les compétences linguistiques sont sollicitées en vue d'une réalisation sociale concrète, et idéalement bilingue : exposition, blog, objet technologique avec mode d'emploi bi-plurilingue, etc. Les différentes tâches nécessitent l'établissement d'un contrat entre l'apprenant-acteur et enseignant-guide que la démarche par objectifs permet d'organiser, tout en apportant la rigueur et la transparence nécessaires à une évaluation profitable.

(*) Cette communication de Luc Bonet a été faite dans le cadre du séminaire DGESCO-IGEN : Le matériel pédagogique dans le premier degré en occitan et en catalan, Béziers, Cirdoc, 19-20 octobre 2006.

(1) Du moins dans le domaine catalan, celui de mes références immédiates.

(2) Dans le second degré, la concurrence langue régionale et langue étrangère peut avoir lieu, voir plus loin la solution proposée.

(3) elon Duverger J. (2005) : L'enseignement en classe bilingue. Paris : Hachette, 139 p., p.134.

(4) Voir Cavalli M. (2006) : "Créer une cohérence", Le français dans le monde, n° 344, mars/avril 2006, pp. 22-23.

(5) Ibidem.

(6) Voir Bracke A. (2001) : "Activité langagière et pédagogie du projet", Théories linguistiques et enseignement du français aux non francophones, Le français dans le monde, pp. 175-180. Camps A. Et Vilà M. (1994) : "Projectes per aprendre llengua", Articles de didàctica de la llengua i de la literatura, n° 2, pp. 4-6.

Lenga e país d'òc, n°47, page 35 (12/2007)
Lenga e país d'òc - Quels outils pour l'intégration linguistique et disciplinaire ?