Estudis

Langues vivantes étrangères et langues régionales

Jean Salles-Loustau, inspecteur général de l'éducation nationale

Jean Salles-Loustau se réjouit de la tenue de ce séminaire académique qui fait suite au séminaire d'octobre à Béziers1. Il rend hommage à la politique dynamique de Monsieur le Recteur visant à développer l'enseignement des langues régionales dans son académie. Il souligne l'intérêt de promouvoir en direction de la population de l'académie les divers aspects des cultures occitane et catalane.

Il y a quelques années, on trouvait dans les textes officiels la mention "langues vivantes étrangères ou régionales", ou, plus simplement, "langues vivantes". Cette terminologie n'apparaît plus, ou très rarement. On constate actuellement une certaine tendance à opposer "langues vivantes étrangères" et "langues régionales". Dans ce qu'il faut bien appeler la disparition des langues régionales du Socle commun - ou tout au moins leur absence dans la liste des langues enseignées au primaire - il y a bien opposition entre langue régionale et langue étrangère. Les notions elles-mêmes, telles que nous les recevons, telles qu'elles sont reçues dans l'opinion, sont mises en opposition.

Le terme de "langues régionales" commence à apparaître dans le vocabulaire de l'éducation nationale, à l'occasion de la loi Deixonne (1951). Mais la terminologie est à ce moment-là encore mal fixée. Il est question de "langues et dialectes locaux" dans le titre, et, dans le texte, de "folklore et arts populaires". Les "idiomes locaux" du XIXe siècle ne sont pas bien loin, ni le mot de "patois", qui n'est pas prononcé... Aujourd'hui, on a évolué. Personne n'emploie plus cette expression de "parlers locaux" pour évoquer les langues régionales.

La dénomination de "langues vivantes étrangères" est-elle plus claire ? Je n'en crois rien. Je remarque qu'elles sont dites "vivantes", ce qui laisserait croire que les autres ne le sont pas... Passons. On a souvent noté le côté bien français de la qualification d'"étrangères" pour ces langues ainsi renvoyées à l'extérieur des frontières de l'état, alors qu'elles n'ont rien d'étranger pour un grand nombre de citoyens de ce pays... Dans le Cadre européen qui nous occupe, l'incongruité de cette appellation apparaît clairement, me semble-t-il. Le Cadre européen commun de référence, centré sur le sujet parlant et apprenant, parle de "compétences plurilingues" et de la manière dont, pour chacun, les langues sont en relation, au cours d'une vie et interagissent. "Langues vivantes étrangères" est un concept figé et quelque peu chauvin. En outre, il est flou dans un grand nombre de ses emplois.

L'expression "langues vivantes étrangères", si elle est contestable au plan conceptuel, est en revanche très opérationnelle à l'intérieur d'un ensemble de représentations sociolinguistiques qui ont cours dans le monde de l'éducation. Elle indique avec clarté des priorités. On voit bien quelles sont les hiérarchies dans tous les esprits, enseignants, élèves, parents d'élèves : c'est l'anglais comme langue internationale et ce sont les langues nationales des états voisins : espagnol, italien, allemand, langues qui gagnent des effectifs. Très récemment a été encouragée la montée en puissance du chinois en milieu scolaire.

Dans cette hiérarchie, les langues régionales, on le sait bien, n'occupent pas la bonne place. Elles sont tout en bas. Les linguistes ont beau proclamer l'égale dignité des langues, les situations qui leur sont faites dans la société et donc à l'école vont à l'encontre de ce principe.

Revenons à la notion de "langues régionales". Que faut-il en penser, que faut-il en faire ? On a proposé de la remplacer par le terme (non moins franco-français) de "langues de France". Cette appellation a été reprise par DGLFLF2 (ministère de la Culture) mais, dans le rapport Cerquiglini qui cherche à établir le répertoire des langues de la nation, la notion devient foisonnante : elle recouvre en effet quelque chose comme 73 langues3 chiffre très exagéré et qui n'aide pas à y voir clair. C'est, bien au contraire, la bouteille à l'encre.

La perspective européenne, le CECR, on l'a vu, permet de relativiser. Les langues n'épousent pas les frontières des états. Des langues qui ont en France le statut de "langues régionales", comme le catalan ou le basque, ont, de l'autre côté des Pyrénées, un statut de co-officialité, des lois, des règlements qui en fixent les normes et l'enseignement. On pourrait à ce propos, comme Alain Touraine, opposer la France qui est un État-Nation à l'Espagne qui est un Empire. Dans un Empire, chaque composante trouve sa place historique, alors que la construction de l'État-Nation implique des tables rases unificatrices, que ce soit, en 1539, l'édit de Villers-Cotterêt, ou en 1789, la Révolution française. Il s'agit, dans ces opérations idéologiques complexes de l'histoire nationale, de bâtir un nouveau monde en effaçant ce qui symbolise l'ancien. Et les langues sont porteuses d'une symbolique très forte.

Précisément, je voudrais revenir sur le terme de "biodiversité" utilisé par Jean Duverger et appliqué aux langues. Je comprends bien dans quel esprit il utilise cette métaphore, qui exprime bien le respect de la diversité culturelle et linguistique. Mais les langues ne sont pas des espèces naturelles, ce sont des constructions culturelles et historiques. Nos langues sont des langues historiques, travaillées par l'histoire. Et par la géographie. "Langue régionale", pourquoi pas ce terme, pourquoi ne pas le reprendre à notre compte, même s'il voulait être méprisant ? Nous pouvons le prendre pour ce qu'il est mais le retourner, renverser la perspective. Une langue régionale relève d'un territoire et la première question que nous nous posons est la suivante : comment s'est constitué ce territoire ? Il ne s'est pas constitué par hasard. C'est le lieu d'une longue construction qui commence au temps de l'Empire romain, puis quand les langues apparaissent, toutes habillées semble-t-il, au VIIIe siècle, c'est au terme de longs combats, de conflits de pouvoir et de mutations sociales profondes... Cette perspective, que les ouvrages de M. le Recteur nous remettent en mémoire, inclut l'idée d'une reconnaissance d'une très forte légitimité dont la langue est le vecteur, résiduel peut-être, mais puissant. Rappeler l'ancrage historique de la langue permet peut-être d'éloigner la tentation de l'utilitarisme qui consiste à dire : ces langues qui ont été petit à petit mises hors d'usage, minorisées - car, même si elles ont reconquis des usages importants, comme le basque ou le catalan en Espagne, elles sont toujours minorisées- ces langues, dis-je, ont-elles leur place dans l'Europe d'aujourd'hui ? Question brutale qui implique un choix de réalisme linguistique et de sélection. Ce choix se voit tempéré, le plus souvent, dans cette perspective, par la concession "culturelle" : les langues seront respectées au plan culturel et enseignées comme on enseigne le patrimoine. Mais cette tentation mène à l'insignifiance, à la folklorisation, à la perte d'intérêt. Et c'est très exactement qui s'est passé, ce qui se passe en Alsace lorsqu'on a choisi que la langue enseignée serait l'allemand, langue du voisin, langue du pays... quand ce pays a été allemand. L'enseignement de l'alsacien aujourd'hui tend à se réduire à un enseignement de culture anecdotique. Il intéresse beaucoup moins d'élèves. C'est, en effet, le formidable intérêt d'apprendre une langue qui mobilise les énergies. La langue est source d'énergie.

L'Éducation nationale a pris la mesure de cela. Nous sommes passés, en dix ans - Florian Vernet en a témoigné- à l'enseignement d'une langue à part entière. L'enseignement des langues régionales a évolué comme a évolué l'enseignement des langues en général.

Voici quelques exemples des spécificités de l'enseignement des langues régionales :

  • notre CAPES est, en tout cas pour l'occitan et le catalan, un CAPES bivalent. Cette originalité est une adaptation à la situation des langues dans la société et aux conditions d'enseignement, mais qui, ces derniers temps, revient à l'ordre du jour (on parle de créer des Capes bivalents : anglais-lettres, allemand-lettres, espagnol-lettres...). Nous voici pionniers... bien involontaires, il faut le dire, dans ce domaine.
  • le concours spécial PE. Il est spécial parce qu'il comprend une langue de plus et qu'il prévoit la formation à l'enseignement des DNL - disciplines non linguistiques - dans le cadre de l'enseignement en langue régionale.

Les programmes des langues régionales ont la particularité d'être parfaitement alignés sur les programmes de langues "vivantes étrangères", tout en innovant pour inclure la référence à l'enseignement bilingue :

  • les programmes du 1er degré vont être adaptés4, redéfinis (A1) + bilingues (A2),
  • le programme palier 1 collège5 (A2) vient d'être accepté au CSE (Conseil supérieur de l'éducation),
  • le palier 2 (B1) intègrera également l'enseignement bilingue (B2).

Nés tard, dans des conditions difficiles... les programmes rattrapent largement leur retard.

La chose la plus étonnante, c'est de constater l'intérêt fort des parents et des élèves pour cet enseignement, si du moins il est proposé dans des conditions crédibles. Nous devons nous interroger sur les motivations, sur les analyses que font les parents qui mettent leur jeune enfant en section bilingue, sur celles des élèves qui choisissent une langue régionale comme langue 2 ou comme option. Les réponses ne sont pas simples. Nous ne savons pas ce que sera la situation de notre enseignement dans les années à venir. En Grande-Bretagne, en Espagne, une place décisive est accordée à l'anglais... mais, à côté de cette langue, les langues des pays, des régions, se développent, conquièrent leur légitimité. Ce sera, à mon avis, la configuration de base dans l'Europe de demain : l'anglais ne sera plus étranger et les sociétés s'ouvriront aux langues. La France même, qui est un des derniers pays à ne pas proposer par exemple de film en VO pour le grand public... Toutes les langues perdront leur "étrangeté", que ce soit l'italien, l'espagnol, le catalan ou l'occitan...

Pour conclure, en reprenant le propos initial : notre éviction du socle commun n'est pas une bonne chose pour nous mais je ne pense pas qu'à terme elle mette en péril notre situation. Langues vivantes étrangères et langues régionales peuvent être enseignées côte à côte en premier degré et dans tout le cursus d'éducation. Ce séminaire est l'occasion de le dire avec clarté. On peut fonder les plus grands espoirs sur la pédagogie que nous allons mettre en oeuvre et sur leur place dans l'enseignement et, bien sûr, dans la société.

(1) éminaire national DGESCO-IGEN, 19-20 octobre 2006, Cirdoc, Béziers, sur "Le matériel pédagogique pour le premier degré en occitan et en catalan".

(2) Délégation générale à la langue française et aux langues de France.

(3) Rapport Cerquiglini. "Les langues de la France", Rapport au ministre de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie et à la ministre de la Culture et de la Communication, avril 1999, PUF, mars 2003, textes rassemblés par Michel Alessio et Jean Sibille.

(4) paru au BOEN, sp. 9 du 27 septembre 2007.

(5) paru au BOEN sp. 10 du 4 octobre 2007.

Lenga e país d'òc, n°47, page 15 (12/2007)
Lenga e país d'òc - Langues vivantes étrangères et langues régionales