Estudis

La priorité à l'oral

Florian Vernet, professeur des Universités honoraire, Montpellier III

Florian Vernet remercie les orateurs présents et salue affectueusement ses anciens étudiants présents.

J'ai commencé à enseigner les langues, l'espagnol, en 1965, à un moment où il y avait vingt postes au Capes d'espagnol, et où les langues étaient en pleine recherche au niveau pédagogique. La méthode utilisée était "¿Cómo se dice ?" : un élève devait s'exprimer personnellement et s'il avait besoin de vocabulaire, de structure, de morphologie, il demandait, on lui donnait et il parlait. Donc une méthode constructiviste ? empirique ? -difficile à nommer, une méthode qui, au fur et à mesure que l'espagnol est devenue une langue importante, qui dépasse aujourd'hui l'allemand, a été, je pense, en grande partie abandonnée : c'était difficile à manipuler ; il fallait une disponibilité énorme du professeur ; cela pouvait tourner à la cacophonie absolue. Mais c'était extrêmement productif ; cela a aidé considérablement l'espagnol, devenu la seconde langue enseignée en France.

En 1972, j'étais en Provence où j'ai commencé à enseigner l'occitan. Ce fut une expérience unique, dans le contexte provençal, un peu conflictuel au niveau de l'occitan, un contexte où il n'y avait rien, sauf, depuis 1952, avec la loi Deixonne, un enseignement du provençal un peu sporadique, assuré par des associations, par le Félibrige, enseignement d'acculturation plutôt qu'enseignement de langue vivante, un enseignement "grammaire-traduction", à l'ancienne, un peu comme le latin. D'ailleurs on disait : le provençal c'est le latin du pauvre. C'était un enseignement exclusivement livresque. La demande, par contre, un peu après 1968, des élèves qui s'inscrivaient dans les cours d'occitan, était d'apprendre tout de suite à parler, à parler à leurs parents, à leurs grands-parents, autour d'eux. Or les enseignants volontaires pour enseigner les langues régionales, à une époque où n'existait pas de Capes de langue régionale, étaient des professeurs de toute autre chose, histoire, mathématiques, lettres modernes, etc. fort peu formés à l'enseignement des langues vivantes. Ils étaient souvent découragés devant la demande des élèves, qui voulaient parler, et nombre d'entre eux abandonnèrent. Professeur de langue vivante, j'ai décidé d'enseigner l'occitan comme je savais enseigner l'espagnol. Mais, à la différence des élèves d'espagnol, nos élèves voulaient tout de suite parler occitan dehors, dans la rue, avec leur entourage. Il a donc fallu tout revoir. Avec quelques collègues, on a tout repris, mais sans formation véritable en didactique des langues : à cette époque même les enseignants de langue n'avaient que peu de formation dans ce domaine ; on appliquait des méthodes sans trop savoir d'où elles venaient ; un enseignant d'italien par exemple utilisait des méthodes audio-orales calquées sur celles de l'enseignement de l'allemand ou de l'anglais, totalement inadaptées à l'enseignement de l'italien quand la moitié des élèves étaient locuteurs en italien à la maison. En occitan aussi, il existe une méthode d'enseignement en occitan, faite par une professeure d'allemand, qui est une adaptation d'une méthode audio-orale d'enseignement de l'allemand : les élèves répétaient pendant des heures des choses qu'ils savaient déjà. Cela dit, en l'absence de matériel pédagogique, de programmes, d'inspecteurs, il fallait tout inventer, en toute responsabilité, mais aussi en toute liberté. Et on a puisé partout où on a trouvé ce dont on avait besoin : méthode audio-orale pour mécaniser par exemple l'acquisition des paradigmes verbaux, méthode audio-visuelle pour acquérir des structures de langue, du vocabulaire, méthode directe quand il fallait : "Aquò es un gat", "Aquò es un can", etc. Il fallait aussi donner des contenus, remplacer les livres, trop peu nombreux, notamment par des photocopies, ou par des créations en classe, du théâtre, etc. Pendant des années j'ai travaillé sur le feuilleton Dallas : on prenait un épisode et on le doublait. Surtout, on s'est mis à travailler avec les collègues d'autres disciplines, de lettres bien sûr, d'italien, d'histoire et géographie. Pendant longtemps, avant que le CAPES d'occitan existe, on a fait du cadre européen sans le savoir, et avec une réelle efficacité, alors que la plupart d'entre nous n'étaient pas linguistes.

Le Capes nous a apporté beaucoup, mais parfois une certaine assurance, alors qu'il faut chercher sans cesse : rien n'est jamais acquis. Malgré la charge de travail quotidienne, malgré les sollicitations nombreuses qui pèsent sur les enseignants, il faut continuer à chercher, et ne pas s'en tenir aux acquis de la formation initiale. Et il ne faut pas avoir peur du Cadre européen : c'est une chance énorme pour nous ; on l'a déjà investi, forcés par la discipline qu'on enseigne, et il faut continuer. Cela nous donne un poids que nous n'avions pas auparavant.

Lenga e país d'òc, n°47, page 13 (12/2007)
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