Estudis

L'enseignement bilingue en Europe

Jean Duverger, professeur des Universités, sociolinguiste

Sur l'enseignement bilingue en Europe, je ne vais pas faire un catalogue de tout ce qui se fait en Europe, je vais problématiser cet enseignement en fonction du CECR, puisque le cadre européen est le thème de votre réunion et voir quelles en sont les conséquences au niveau didactique, au niveau des pratiques de classe. En trois points : d'abord la situation actuelle de cet enseignement en Europe, puis les évolutions souhaitables, et enfin les conséquences dans les pratiques quotidiennes de classe.

Sur le premier point, on voit clairement un développement de ce type de dispositif de l'enseignement bilingue, depuis longtemps préconisé par le Conseil de l'Europe, beaucoup plus actif dans ce domaine que ne peut l'être naturellement Bruxelles. Ce développement se fait partout, en réponse à l'accroissement évident des échanges. L'hégémonie de l'anglais, encore réelle, semble de plus en plus mise en question, comme cela se voit en particulier sur la Toile. Et c'est souhaitable, en regard de la biodiversité linguistique, qui est un cas particulier de la biodiversité tout court. Bref, l'enseignement bilingue se développe. Sa caractéristique est bien entendu l'enseignement en deux langues. Il ne s'agit pas d'une langue étrangère renforcée, ni d'un enseignement précoce, ni l'enseignement par immersion : deux langues sont présentes dans l'école et sont toutes deux des langues d'apprentissage, et pas seulement des langues de communication. C'est là la définition minimale et suffisante : c'est un enseignement en deux langues. Cela dit, on parle de plus en plus d'enseignement bi-plurilingue : l'enseignement bilingue est un cas particulier de l'enseignement plurilingue ; c'est une étape pour aller vers un enseignement plurilingue. L'objectif de l'Europe, du CECR, c'est bien l'éducation plurilingue.

Vous connaissez les avantages de l'enseignement bilingue, vous le vivez. D'une part, le bénéfice est linguistique : on apprend mieux la langue 2 si on l'utilise pour faire quelque chose, pour apprendre quelque chose avec cette langue. Mais il est aussi bénéfique à la langue maternelle, puisque en écho, cela donne une réflexion intuitive d'abord, puis qui peut être explicitée, un regard sur la langue maternelle qui permet de mieux la connaître, de voir mieux son fonctionnement. Le bénéfice est aussi culturel, cela a été dit, et dans votre cas, celui d'une langue régionale, cela permet de garder son patrimoine culturel, linguistique, de connaître ses origines, comme le disait le recteur Nique tout à l'heure très clairement. Le bénéfice moins connu est le bénéfice cognitif. Le fait de travailler en deux langues dans la classe fait que, pour des raisons psychocognitives, attention, mémorisation, etc. cela favorise l'apprentissage, y compris dans les matières non linguistiques mais enseignées en deux langues, comme l'histoire et géographie, la biologie. J'insiste beaucoup sur ce bénéfice cognitif, parce qu'on a tendance à l'oublier : on apprend mieux en deux langues. Je passe rapidement sur le bénéfice en termes de mobilité professionnelle, comme on peut l'évoquer à propos du catalan, parlé de l'autre côté de la frontière. Il faut dire aussi, parce que cela échappe alors que c'est utile sur le Web, que cet enseignement bilingue, défini comme je l'ai fait, peut porter des appellations variées : sections européennes, fondées sur la même idée, mais surtout cela peut s'appeler en anglais CLIL (Content and Language Integrated Learning) soit l'enseignement de contenus et de langue intégrés), traduit en français en EMILE (Enseignement d'une Matière Intégrée à la Langue Etrangère) ; en espagnol, on a l'AICLE (Aprendizaje Integrado de Contenidos y Lenguas Extranjeras). Sous ces noms variés, il s'agit bien d'utiliser cette langue étrangère, non officielle, non nationale, pour apprendre.

Donc cela se développe. La plupart des enseignements bilingues en Europe sont en anglais comme langue 2, sauf évidemment au Royaume-Uni. Mais le français se développe aussi comme langue 2 : à Prague, l'an dernier, lors d'une réunion de tous les pays qui ont des sections bilingues avec le français comme langue 2, on comptait à peu près 500 établissements en Europe où le français est utilisé comme langue 2 en enseignement bilingue, scolarisant à peu près 60 000 élèves, 60 000 élèves qui donc apprennent une partie des matières en français. La première étape, ancienne, plus de cinquante ans, concernait la Bulgarie, la Turquie (Istanbul essentiellement) ; vinrent ensuite l'Allemagne, l'Italie, la Finlande ; et actuellement, il y en a dans tous les pays d'Europe, sauf exceptions comme le Royaume-Uni ou la Norvège. Il ne s'agit pas des lycées français, même si de fait il s'y agit d'un enseignement bilingue puisque la langue nationale y est omniprésente. Les dispositifs sont aussi très variés. Cet enseignement peut démarrer dès le primaire, ou peut démarrer plus tard. La DNL, la discipline non linguistique enseignée en français, peut varier : en Allemagne, l'histoire a été choisie, suite au traité de l'Elysée, pour la réconciliation franco-allemande ; en Bulgarie, longtemps, c'était tout sauf l'histoire. Les programmes peuvent être des programmes nationaux, avec une partie faite en français, ou des programmes intégrés, où l'on mêle programmes du pays et programmes français. Donc un développement, préconisé par Bruxelles et surtout Strasbourg comme une nécessité.

Quel regard, maintenant, du CECR, du Cadre européen commun de référence, et des instances européennes, et quelles recommandations face à cette situation ? Il faut dire d'abord que ce CECR, datant de 2001, mais dont on a peu parlé au départ, rencontre un succès que ses auteurs mêmes n'avaient pas prévu. Tous les pays s'en sont emparé. En France, les programmes officiels des langues, étrangères comme régionales, font référence au CECR, pour les niveaux, etc. Il faut bien savoir que le CECR insiste aussi sur une pédagogie dite actionnelle, forme de pédagogie de projet, où on se sert de la langue que l'on apprend pour faire autre chose que de la langue pour la langue ; le CECR est clairement en faveur de la diversité linguistique, des langues régionales en particulier, en lien avec la Charte. Et le CECR a une audience considérable, la nécessité de la diversité linguistique est bien ancrée maintenant. L'idée qui a prévalu un temps que l'anglais puisse devenir la langue internationale est abandonnée, y compris au Royaume-Uni où le gallois par exemple est devenu la langue prioritaire au Pays de Galles, à côté de l'anglais, que certains même se vantent de ne pas connaître ; la situation est identique en Ecosse, en Irlande, sans compter les. Etats-Unis où l'espagnol menace un peu l'anglais. Le CECR insiste aussi sur le fait que l'enjeu est de développer les compétences plurilingues, une éducation plurilingue, je dirai une éducation linguistique : comme on fait à l'école une éducation physique, une éducation musicale, il me paraît normal de développer une éducation linguistique qui va permettre d'aborder d'autres langues, comme l'éducation musicale permet d'aborder plusieurs types de musique. Et on ne peut pas développer des compétences transversales, de type "méta", si l'on n'a pas plusieurs langues à sa disposition. C'est avec plusieurs langues présentes naturellement, le français évidemment, le catalan naturellement en Catalogne par exemple, et puis l'anglais qui est présent de nombreuses manières dans notre univers, que l'on développe une éducation linguistique. Et il faut y croire ; les I.O. maintenant contiennent des instructions pour le primaire en matière de langues régionales, mais je l'aurais bien vu dans le chapitre "français", accolé, en liaison, alors que cela apparaît encore comme une discipline : il s'agit de langues, le français, l'anglais, les langues régionales, il devrait s'agir d'éducation linguistique. Le CECR insiste et de nombreux colloques tournent autour de la question : comment passer de l'enseignement bilingue à l'enseignement plurilingue ? Comment développer ces compétences transversales métalinguistiques qui débouchent sur une véritable éducation linguistique ? En même temps, par conséquent, le CECR dit qu'il faut cesser de considérer qu'il faut parler comme le natif, connaître avec les quatre compétences à la fois, expression, compréhension, réception, production. Et dans ce contexte, des concepts nouveaux émergent, par exemple le concept d'intercompréhension. La DGLFLF, maintenant, délégation générale de la langue française et des langues de France, - voyez le site de la DGLF, ministère de la Culture -, a produit des plaquettes sur l'intercompréhension des langues, tout à fait intéressantes : chacun parle sa langue et l'autre le comprend ; et il y a eu des programmes européens là-dessus naturellement. D'autres concepts, comme celui de répertoire linguistique, de biographie langagière, deviennent des objets importants de recherche didactique. Enfin le CECR répète que tout cela est accessible à n'importe quel enfant, contre la tendance à réserver ces enseignements à des élites. Des évaluations faites au Québec, où la situation existe depuis longtemps, ont montré que, dans le cadre d'un enseignement en immersion, comparable à l'enseignement bilingue, les enfants de milieu défavorisé étaient largement aussi bons que les enfants de milieu favorisé, au niveau de l'oral bien sûr, puisque pour l'écrit ils n'ont pas les mêmes conditions d'étude que les enfants de milieu favorisé. Il n'y a donc pas de raison de dire que deux langues c'est trop pour ces élèves, malgré l'opinion encore très largement répandue. On apprend mieux à lire en deux langues et j'ai pu le démontrer lors de mes passages dans les écoles françaises à l'étranger, où on apprend à lire en deux langues, voire en trois langues comme à Barcelone : on apprend mieux à lire quand on a deux langues à sa disposition, n'en déplaise au simplisme de certains.

Quelles conséquences au niveau didactique ? Première conséquence, pour atteindre cette éducation plurilingue, il faut travailler les mises en relation entre les langues, l'intercompréhension, les comparatifs contrastifs, donner l'équivalent, interpréter, traduire quand c'est possible. Mise en relation, décloisonnement, intégration, contre l'idée qui était dominante suivant laquelle il ne faudrait pas mélanger les langues : l'apprenant, lui, ne fait pas de séparation ; ce qu'il apprend de nouveau, il le réfère à ce qu'il sait déjà, dans tous les domaines, y compris dans celui des langues. A nous de travailler sur cette interlangue et de la gérer. Beaucoup de programmes se sont mis en place au niveau de Bruxelles, Rom4, Galatea, Romcom maintenant, parcours romans, de nombreuses recherches dans ce champ de l'intercompréhension et d'intégration. Umberto Eco disait : "on peut se comprendre puisqu'on parle tous mal le latin". Donc ne pas avoir peur de développer des alternances de langue, des macroalternances au niveau de la programmation générale d'un mois, d'un trimestre, mais surtout des alternances séquentielles, des microalternances : sur un sujet, un document dans une langue, une partie dans une autre, le titre dans les deux langues, etc., faire vivre les deux langues, en synergie, apportant l'une à l'autre, s'éclairant l'une l'autre, sans compter la microalternance non programmée, où l'on répète dans la langue 1 ce qu'on vient de dire dans la langue 2, si l'on sent que cela n'a pas été compris. Il faut cesser de se méfier des métissages, et gérer ce contact entre les langues, la nécessaire interlingualité qui se met en place : il y a plusieurs langues en contact, il faut gérer ce contact plutôt que de le fuir.

Il faut aussi des matériels nouveaux, des livres bilingues comme il en existe déjà, le portfolio qui peut se modifier à volonté.

En conclusion, on va de plus en plus vers cette perspective d'éducation plurilingue, d'éducation linguistique. Il faut gérer le contact entre les langues de chaque contexte, langue régionale dans votre cas, langue du pays voisin ailleurs, travailler dès le primaire dans le sens de cette éducation plurilingue. Pour cela, il faut beaucoup de formation, alors que nous avons tous été conformés davantage au "chacun sa discipline". Il faut développer le concept d'intégration, de mise en relation contre le concept de juxtaposition, y compris pour des raisons d'horaires, d'emplois du temps qui ne peuvent contenir à l'infini des disciplines juxtaposées. Terminons sur le mot de Rafaele Simone : "Langues romanes de toute l'Europe, unissez-vous !"

  • Duverger Jean, "On n'apprend à lire qu'une fois", dans Les Actes de lectures, n° 31, septembre 1990.
  • Duverger Jean, "L'enseignement bilingue, Repères et enjeux", dans Revue internationale d'éducation - Sèvres, Enseignement, bilingues, CIEP, 1995.
  • Duverger Jean, Maillard Jean-Pierre, L'enseignement bilingue aujourd'hui, Albin Michel, coll. "Bibliothèque Richaudeau", 1996.
  • Duverger Jean, (coord) "Actualité de l'enseignement bilingue", Le français dans le monde, Recherches et applications, 192 pages, janvier 2000.
  • Duverger Jean, L'enseignement en classe bilingue, Hachette, coll. "F"., 2005.
Lenga e país d'òc, n°47, page 9 (12/2007)
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