Estudis

1907 en Languedoc-Roussillon

Jean Sagnes, historien, professeur émérite à l'Université de Perpignan

Avec l'arrivée du chemin de fer dans les années 1850, la monoculture de la vigne s'installe en Bas-Languedoc. Désormais les vins locaux s'écoulent sur l'ensemble de la France. Il s'ensuit une première période de prospérité sous le Second Empire qui est interrompue au début des années 1870 par la terrible crise du phylloxéra qui touche la totalité du vignoble français. Celui du Languedoc-Roussillon se reconstitue dans les années 1890 grâce à la greffe de cépages français sur des souches américaines. Il s'ensuit une seconde période de grande prospérité dans la dernière décennie du siècle.

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C'est dans ce contexte qu'en 1900 les prix des vins du Midi s'effondrent. Malgré une brève remontée en 1902-1903, les cours se maintiennent à un bas niveau pendant une décennie. Cette crise a de graves conséquences : le revenu des propriétaires s'effondre, la terre se déprécie, le chômage touche les ouvriers agricoles, les activités industrielles et commerciales tributaires de la viticulture sont atteintes, la population régresse.

Face à la crise économique et sociale, le monde de la vigne se divise et, en 1903-1904, une vague de grèves ouvrières sans précédent en France touche les campagnes viticoles. Après avoir dû céder notamment sur la durée du travail, les propriétaires réussissent pourtant à refaire l'unité du monde viticole autour du thème de la fraude sur les vins présentée comme la cause unique de la mévente alors que la surproduction et les importations ont certainement plus d'importance. Contre la fraude, terme qui recouvre pêle-mêle des pratiques illicites et d'autres qui sont tout à fait légales, c'est l'union sacrée qui est présentée comme la seule stratégie valable.

Après une première tentative de protestation en 1905, celle-ci prend corps en mars 1907 autour d'un leader charismatique, Marcellin Albert, cafetier et vigneron du village d'Argeliers dans l'Aude. Le comité de défense viticole d'Argeliers prend les choses en main et rapidement tous les autres comités reconnaissent son autorité. Aussitôt, autour du thème unificateur de "à bas la fraude", des foules de plus en plus nombreuses se rassemblent dans les principales villes de la région pour obtenir une intervention législative de l'État : 80 000 personnes à Narbonne le 5 mai, 120 000 à Béziers le 12 mai, 170 000 à Perpignan le 19 mai, 220 000 à Carcassonne le 26 mai, 300 000 à Nîmes le 2 juin et enfin plus de 500 000 à Montpellier le 9 juin. Le gouvernement du radical Clemenceau laisse se dérouler un mouvement pacifique qui rassemble toutes les couches sociales de la région (propriétaires, ouvriers agricoles, commerçants) mais il s'inquiète du soutien que lui apportent les royalistes et les socialistes. Il faut signaler également la solidarité qui se développe dans d'autres départements viticoles situés pour l'essentiel dans l'aire occitane mais aussi en Algérie. Mistral sollicité se contente pourtant d'envoyer un simple télégramme. Au sud des Pyrénées, le poète barcelonais Joan Maragall exalte le mouvement mais sa voix reste isolée.

Au soir du 9 juin, Albert, poussé par le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul, décrète la démission des municipalités, le refus de payer l'impôt et le regroupement des départements viticoles dans une fédération.

Pour le gouvernement, qui a mis en discussion un projet de loi contre la fraude sur les vins, les vignerons se mettent ainsi hors la loi. La décision est prise d'arrêter les leaders, ce qui provoque à Narbonne de violentes émeutes : six civils sont tués par l'armée. En réaction, toute la région s'embrase : à Perpignan, la préfecture est incendiée, à Paulhan le sous-préfet de Lodève est séquestré, à Agde, enfin, les soldats du 17e Régiment d'infanterie, à recrutement régional, se mutinent et marchent sur Béziers.

Pourtant, alors que l'on croyait aller vers un affrontement général, en quelques jours la situation se dénoue. Les leaders des comités de défense viticole prônent l'apaisement, les mutins regagnent leurs casernes tandis que les députés votent, le 29 juin, une première loi réprimant la fraude sur les vins dans le négoce mais aussi à la propriété et une seconde le 15 juillet sur le mouillage des vins. Le gouvernement joue aussi l'apaisement : les soldats mutins ne passent pas en conseil de guerre (ils sont simplement envoyés à Gafsa dans le Sud-Tunisien pour la fin de leur temps réglementaire), les leaders du mouvement sont libérés dès le mois de septembre sans être traduits en justice. Enfin, le 22 septembre 1907, les comités de défense viticole constituent la Confédération générale des vignerons. Si le calme revient alors, ce n'est qu'en 1910 que les cours du vin se relèvent à la suite d'une mauvaise récolte qui a réduit l'offre sur le marché.

Le souvenir de ces événements, ainsi replacés dans leur contexte historique et débarrassés de toute hagiographie et de toute mythologie, mérite à plusieurs titres d'être rappelé pour leur centième anniversaire. Ces événements représentent tout d'abord une étape importante dans l'intervention de l'État pour réguler l'économie de marché dans le domaine agricole, politique qui amène dans les années trente le vote d'un ensemble de lois connues sous le nom de Statut de la viticulture puis la création de l'Office du blé. En second lieu, ce mouvement apparaît comme un des premiers, sinon le premier, mouvements de défense régionale dont la seconde moitié du XXe siècle offre de multiples exemples. Par ailleurs, ce mouvement débouche sur la constitution d'une organisation syndicale, la CGV (Confédération générale des vignerons), ayant l'ambition de regrouper l'ensemble de la profession viticole du Midi et dont l'existence contribue à réguler la protestation viticole tout au long du XXe siècle. Enfin, ces événements ont montré aux pouvoirs publics les failles de leur conception du maintien de l'ordre par l'utilisation d'une armée de conscription peu préparée à ce rôle et de surcroît à recrutement régional. Désormais, les conscrits sont de plus en plus souvent affectés loin de leur région d'origine mais l'on ne franchit pas encore le pas consistant à mettre sur pied des corps spécialisés dans le maintien de l'ordre.

Ces événements n'ont jamais cessé de constituer tout au long du XXe siècle le terreau d'une création artistique et littéraire attestant de leur place dans la conscience collective régionale et nationale.

Gloire au dix-septième

Légitim' était votre colère,
Le refus était un grand devoir.
On ne doit pas tuer ses père et mère,
Pour les grands qui sont au pouvoir.
Soldats, votre conscience est nette :
On n'se tue pas entre Français ;
Refusant d'rougir vos baïonnettes
Petit soldats, oui, vous avez bien fait !

Refrain
Salut, salut à vous,
Braves soldats du 17e ;
Salut, braves pioupious,
Chacun vous admire et vous aime ;
Salut, salut à vous,
A votre geste magnifique ;
Vous auriez, en tirant sur nous,
Assassiné la République.

Paroles de Montéhus, musique de Chantegrelet et Doubis.
http://drapeaurouge.free.fr/17eme.html

Ludovic Massé, longtemps instituteur avant de se consacrer à temps plein à la littérature, est considéré comme un des principaux romanciers de la terre roussillonnaise durant la première moitié du XXe siècle. Le Vin pur, roman de la vigne, fait partie d'une trilogie consacrée à la terre et au travail, que l'auteur dénomme lui-même Géorgiques et où l'on trouve également Ombres sur les champs (1934), roman du blé, et La flamme sauvage (1936), roman de la "montagne chargée de forêts". Le Vin pur est l'histoire de Jeantet Paric, fils de bûcheron du Capcir, et de sa descente vers la plaine viticole de la Salanque après une étape importante pour sa formation d'homme en Haut-Conflent. Jeantet Paric est ainsi successivement tâcheron, forgeron et vigneron et c'est dans ce dernier métier, au domaine du Verdet à Clairac en Salanque (village fictif où l'on peut reconnaître Claira), qu'il se réalise pleinement mais la crise viticole vient ruiner ses efforts pour constituer ce havre de prospérité dans le travail auquel il aspire. Ce roman est dédié à de très grands propriétaires viticoles créateurs d'un apéritif fameux : "Madame et Monsieur Albert Dauré, dont le nom éclaire et illustre un des plus glorieux chapitres de la tradition du vin".

Lenga e país d'òc, n°46, page 5 (04/2007)
Lenga e país d'òc - 1907 en Languedoc-Roussillon