Practicas

Pratiquer la lecture à haute voix

Marie-Jeanne Verny

Entretien avec Myriam François.

Qu'est-ce que la lecture théâtralisée? Quel peut être son usage pédagogique? Ce sont quelques-unes des questions que je me posais dans ma recherche de nouvelles pratiques pour faire aimer le texte littéraire. Je reste convaincue qu'apprendre une langue vidée de tout substrat esthétique est un exercice stérile et appauvrissant. L'accès au texte littéraire, même quand celui-ci peut sembler à première vue complexe, est irremplaçable pour donner à une langue la profondeur absente des pratiques purement communicatives, l'un n'étant bien entendu pas exclusif de l'autre.
Lenga e País d'òc présente régulièrement des pratiques destinées à aider les maîtres dans la pédagogie du texte littéraire. Il en est une qui me semble, pour l'avoir expérimentée moi-même comme stagiaire, particulièrement efficace parce qu'elle met les élèves en situation active. Il s'agit de la lecture théâtralisée. Proche du théâtre avec lequel elle partage l'objectif de la présentation finale d'un petit spectacle, elle est cependant moins exigeante, parce qu'elle n'impose pas la mémorisation du texte, mais seulement une bonne appropriation intime de celui-ci.
J'ai donc vécu deux expériences partagées avec Myriam François de la compagnie Art Théâtre. La première en tant que stagiaire (3 jours de stage intensif dans le cadre des Rencontres occitanes en Provence en 2004), la deuxième en tant qu'enseignante : suite à une commande de la Direction des affaires culturelles de la mairie de Montpellier, j'avais demandé à Myriam de préparer avec mes étudiants de licence d'occitan un petit spectacle sur le bestiaire dans la poésie occitane, ceci dans le cadre du Printemps des Poètes 2005. Cette dimension du projet est importante pour les élèves ou étudiants: le montage du spectacle leur donne l'occasion de faire sortir la langue de l'école, de montrer à un public extérieur leurs compétences, de faire partager à ce public les émotions, les étonnements ou les rires suscités par la mise en voix de tel ou tel texte.
Pour Lenga e País d'òc j'ai posé à Myriam François quelques questions sur cette pratique.

LPO: Pourquoi la lecture théâtralisée ?

Myriam François : Tout d'abord, je modifierais le terme "lecture théâtralisée", je préfère employer : "Lecture à haute voix" et l'on peut rajouter selon les circonstances "mise en espace".

Je m'intéresse à ce travail depuis toujours mais j'ai eu le temps de m'y consacrer de manière plus assidue depuis 1999 lorsque j'ai travaillé sur ma première lecture en français, rencontre d'un artiste avec un écrivain, les entretiens de Charles Juliet avec Bram Van Velde. Je ne sais pas si l'intimité de ces personnages m'a fait percevoir l'intériorité que peut apporter la lecture; j'ai eu envie de mettre en évidence la discrétion et la simplicité de ces artistes et là j'ai eu envie de rester derrière les mots et de ne faire entendre qu'eux. Le comédien n'existe plus, il est le haut-parleur d'un artiste qui s'exprime par l'écrit ou la peinture (pour Bram Van Velde). Une dizaine d'adaptations de lectures ont suivi après cette première expérience. Le travail est demeuré toujours le même : s'en tenir à la signification du mot, ne pas jouer le mot, le lire tout simplement avec l'intelligence du coeur.

LPO: Quelle mise en train avant la lecture proprement dite ?

M. F. : Il est nécessaire d'être concentré, de bien connaître le texte qui va être lu et bien avant, de l'avoir choisi et de l'aimer. Il faut s'échauffer la voix : quelques exercices de respiration, de décontraction du visage, des bâillements, des exercices de vira-lenga, enfin un peu de technique... Mais surtout il faut y croire et se dire qu'on va partager avec le public la découverte d'un auteur, d'un texte, moments d'échanges vrais. Si on rajoute la dimension de l'occitan, cette langue est faite pour être lue à haute voix, elle sonne, elle chante et sa musicalité aide à la compréhension. C'est un atout pour la faire connaître et au-delà inciter le public à la lecture et à la découverte d'auteurs.

LPO: Comment s'opère le choix des textes ?

M.F. : En ce qui me concerne, je vais vers les auteurs ou les artistes que j'aime mais il y a des fois où la proposition de lecture vient de quelqu'un d'autre et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à découvrir des textes que je n'aurais pas forcément choisis. J'ai découvert l'oeuvre de Niki de Saint-Phalle, l'oeuvre romanesque de Vlaminck. Lorsque j'ai animé les ateliers de lecture des Rencontres occitans en Provence, la première année, j'ai fait découvrir le texte d'Adeline Yzac: Un tren per tu tota sola, et la deuxième année, les textes ont été proposés par Marie-Jeanne Verny qui animait l'atelier de littérature et nous avons choisi ensemble les textes avec les participants à l'atelier.

LPO: Comment se fait le montage ?

M. F. : Lorsque je propose une lecture à haute voix, j'imagine immédiatement les lecteurs, homme ou femme, jeune ou plus âgé, le nombre de lecteurs, la présence d'une musique ou pas, l'illustration visuelle, l'intervention musicale, la mise en espace. Et à partir de là, j'élabore l'adaptation. Bien sûr, transparaît dans mes choix mon approche intuitive du texte. Par exemple pour Un tren per tu tota sola, il m'est apparu évident qu'il fallait une jeune musicienne pour accompagner la lecture. Celle-ci pouvait évoquer le personnage jeune dont il est question dans la nouvelle et l'instrument était plutôt un instrument à cordes, violoncelle ou alto qui pouvait donner l'esprit yiddish au fur et à mesure que le narrateur remonte dans son enfance.

Lorsqu'on adapte une lecture, il faut aller à l'essentiel et cela demande de choisir un angle dans le texte proposé. Il faut tenir compte du temps et de la capacité d'écoute d'un public. En général, une lecture n'excède pas une heure. Toutefois, à l'issue de ces lectures, le public semble ne pas avoir vu passer le temps. Je pars du principe qu'il vaut mieux déclencher une petite frustration chez le public plutôt que de le lasser ou l'endormir...

LPO: La gestion du groupe : quels problèmes? Quelles solutions ?

M. F. : Chaque groupe est différent et la manière de l'appréhender aussi. J'essaie de respecter les participants dans ce qu'ils sont et de prendre chez eux ce qu'ils m'offrent.

Faire travailler un groupe d'étudiants dans le cadre de la faculté relève de l'exploit car la durée est souvent trop courte pour aller au coeur du travail. Je n'ai pas le temps de développer chaque étape comme je le voudrais et je vais donc au plus pressé. Chaque personne est différente et la manière d'appréhender la lecture aussi. L'idéal serait d'avoir un peu plus de temps avec chaque participant avant d'envisager le choeur de lecture. J'ai toujours regretté, que ce soit à l'école, au collège, au lycée et à la faculté, qu'on accorde aussi peu d'intérêt à la lecture et je me rends compte que les étudiants ne s'investissent pas dans ce travail car ils ne le considèrent pas comme important. Et pourtant, le fait de lire à haute voix oblige à dépasser sa timidité, à se faire confiance, à consentir à donner aux autres, à écouter les autres, à avoir un regard et une oreille critiques. Tout ceci demande beaucoup d'énergie et d'engagement de la part de tout le monde, intervenant ou étudiants, donc de l'écoute, de la concentration.

Les solutions : un travail plus régulier d'atelier, un lieu plus adapté qu'une salle de cours, la ponctualité des participants et une réelle envie de s'engager dans ce travail.

LPO: Le travail proprement dit de l'animateur d'atelier de lecture théâtralisée : est-il accessible à tout enseignant intéressé? Quels conseils donner ?

M. F. : Peut-on parler de spécificité dans ce domaine? Je pars du principe "chacun son métier" mais dans le domaine de la lecture, il n'y a pas de règles absolues, quelques techniques tout au plus. La lecture appartient à tout le monde avec plus ou moins de facilité suivant les individus. Tout enseignant intéressé peut aborder la lecture avec ses élèves et les aider à mieux lire à haute voix. Cependant l'apport d'une personne extérieure qui a pour compétence des approches plus techniques par son métier d'acteur peut amener un regard nouveau et une manière plus intérieure et plus physique d'aborder la lecture. Il appartient à la personne qui anime un atelier de lecture de transmettre ce plaisir de lire, lire à haute voix de surcroît et je vous renverrai à la réponse précédente pour les conseils. J'ajoute qu'il est important dans le domaine occitan d'aller toujours vers plus de professionnalisme. Bien souvent, au nom de l'occitan, on manque d'exigence et la langue perd de sa crédibilité. Il faut savoir à qui on destine ces lectures à haute voix et leurs objectifs. Pour étayer mes propos voir la dernière question.

LPO: Quelques exemples de finalisations de spectacles de lectures théâtralisées?

M. F. : Lorsque j'ai animé l'atelier de lecture des Rencontres occitanes d'été à Seyne-les-Alpes, j'avais des personnes d'âges divers qui étaient là pour partager un moment estival en occitan. Il n'était nullement question de produire une lecture destinée à un public. C'était uniquement une veillée à partager avec l'ensemble des participants : un moment de lecture permettant de faire découvrir des textes. Le stage durait trois jours à raison de quatre heures par jour, il a fallu faire vite pour obtenir un résultat sans brusquer les participants tout en ayant une exigence de qualité. J'ai tenu compte des demandes de chaque personne et j'ai pris en compte ce que chacun me proposait. Nous avons présenté des poèmes sur le thème bestiari occitan. Nous avons même réussi à mettre en voix sous forme de choeur certains de ces poèmes et chacun a su s'approprier des textes et les donner à haute voix.

Il me semble important d'arriver toujours à un résultat qui rassemble l'ensemble des participants. Il faut que les personnes qui ont fait le choix de participer à cet atelier de lecture repartent en ayant eu le sentiment d'avoir partagé un moment agréable, d'avoir découvert ou redécouvert la lecture et d'avoir surmonté leur peur de lire à haute voix. Tout ceci bien sûr dans un cadre très libre de vacances d'été !

En 2004, Dans le cadre de ART-Cie, nous avons proposé une lecture pour la sortie de Vidas e engranatges de Florian Vernet, il s'agissait de quelques nouvelles en occitan et en français. Le public que nous avons rassemblé était, pour une part, bilingue, pour l'autre uniquement francophone. Il y avait deux lectrices, Anne Thouzellier et moi, plus un lecteur, Marc Pastor. Nous avons traduit certains textes en français pour ne pas laisser en chemin le public francophone et nous avons mêlé l'occitan et le français. Certains textes étaient soutenus par de la musique. La lecture était sobre, sans artifice, quelquefois répartie entre deux lecteurs. Seul comptait le sens et surtout notre volonté de donner envie au public de découvrir la littérature occitane d'aujourd'hui. Le pari fut gagné car nombreux furent ceux qui achetèrent l'ouvrage de Florian Vernet même s'ils ne comprenaient pas l'occitan.

J'aime tout particulièrement cet acte de lire à haute voix; c'est rendre hommage aux poètes, aux écrivains, aux artistes qui souvent écrivent dans l'ombre, c'est faire acte d'humilité en restant derrière les mots et c'est donner au public ce plaisir de replonger dans l'enfance, de retrouver ce temps où on lui lisait des histoires.

Lorsque j'ai adapté les lettres de Derain et les romans de Vlaminck pour le Musée de Lodève, à l'issue d'une lecture, une auditrice m'a dit : "Quel bonheur! Quand on arrive, on vient écouter l'histoire de deux artistes plutôt étrangers, quand on repart, on a l'impression de quitter des copains." Ce n'était pourtant qu'une lecture !

Lenga e país d'òc, n°45, page 31 (06/2006)
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