Bastisons narrativas

La "Reborsiera", una "maquina diabolica" ?

Philippe Gardy

On sait que le titre d'un récit constitue à peu près toujours un point de vue sur ce récit. Ainsi, pour ne parler que de l'oeuvre narrative de Robert Lafont, Li camins de la saba, à travers une métaphore qui renvoie sans doute aussi à une expérience personnelle formatrice, désigne la naissance d'une vocation d'écrivain occitan ; Li maires d'anguilas (les dytiques), désigne, par le nom d'un insecte aquatique des marais de Camargue, capable de s'attaquer aux têtards ou aux alevins, la cruauté d'une fable narrative où rôdent la mort et l'esprit de vengeance ; Tè tu tè ieu fait allusion au jeu pervers, proche du fantastique, auquel se livre l'un des héros du roman, etc. Avec La Reborsiera, le titre choisi par l'écrivain semble cette fois à double, voire à triple fond, comme le serait le tiroir d'un meuble de famille destiné à garder un "secret"...

Ce nom servant de titre, en effet, désigne, dans le récit, une embarcation qui va se trouver au centre de l'histoire racontée par un narrateur qui en est également le protagoniste essentiel. Mais contrairement à ce qui peut se produire dans ce genre de situation, l'embarcation n'était pas déjà baptisée quand elle entre en scène dans le récit. C'est le narrateur qui s'est chargé de la faire construire, et a également choisi son nom par la même occasion : "... la grand nau concebuda, fustejada, bastida e armada de mon eime e de ma man, a la quala metere per nom "la Reborsiera"..."(9). Tout le livre, de la sorte, va se dérouler autour de cette "nef", dont il arbore le nom sur sa page de titre et dont, sur cette même page, le dessin de Claude Fabre, ami nîmois de l'écrivain, préfigure la découverte pour le lecteur, avant de la confirmer, une fois le livre refermé. De la même façon que le narrateur, Patron Aubin, fait fabriquer ce bateau à Belem, au Brésil, après en avoir longuement mûri les plans, l'auteur de l'ouvrage déroule les fils de son récit à partir de cette construction, qui en constitue finalement le centre et l'origine. Si bien que les deux finissent par se confondre, en ne constituant qu'en seul et même "objet" : écrire La Reborsiera pour l'auteur et imaginer sa construction pour le narrateur paraissent être les deux faces d'un projet unique, d'une machine commune à l'un et à l'autre. Celle-ci, sans représenter nécessairement le but ultime de leurs tentatives respectives, les réunit, jusqu'à devenir, au fond, le véritable motif de leur entreprise. Comme si tout le reste, aussi important fût-il, n'était que secondaire par rapport à son surgissement au centre du récit.

La "machine" : de sa conception à sa réalisation

La phrase citée un peu plus haut dit l'importance de la "Reborsiera" pour le narrateur, Patron Aubin, et souligne la force des liens qui les unissent l'une à l'autre. Pas moins de quatre verbes, au participe passé, caractérisent ces liens, qui sont de quatre ordres différents et complémentaires. Cette "grande nef" a été imaginée dans ses moindres détails par Aubin, elle a ensuite été par lui élaborée pièce à pièce, avant d'être, par lui toujours (ou sous ses ordres), assemblée, de façon à ce qu'elle prenne sa forme définitive ; et c'est encore Aubin qui l'a armée, c'est-à-dire pourvue de tous les équipements nécessaires à son exploitation. Cette suite de verbes étroitement associés les uns aux autres est encore précisée par les deux expressions adverbiales qui la caractérisent : par mon esprit et par ma main. Et c'est le baptême du navire qui est venu sceller cette relation de quasi-identité entre Aubin et la "Reborsiera" : en le nommant, son concepteur a achevé d'en faire un autre soi-même, son image, destinée à le prolonger et à donner corps à ses pensées.

Suivons pour commencer les différentes étapes de cette conception et de la construction qui s'en est suivie.

Celles-ci sont le fruit d'un échec : Aubin n'a pas réussi à franchir, alors qu'il remontait l'Amazone depuis Belem, un passage particulièrement difficile. "Lo grand projecte aviá fach quincanela au lindau de son apoteòsi" (75). Cet échec lui a interdit de pénétrer dans des contrées qui constituaient l'objet de son expédition, mais il n'a pas voulu renoncer à son projet pour autant : "... aviáu reformat mon grand projecte amb una idèa d'arts mecanicas" (75). Mais pour ce faire, il ne peut rester en Amérique, et se voit contraint de retourner au point de départ de cette expédition, l'Espagne : "Mai de passar de l'idea a la matèria leis Indias me'n donavan pas lo mejan. Lo fer i era de manca, e mai lei ferrieras e lei ferriers" (75). C'est donc à Séville que tout va recommencer, sur des bases nouvelles : "... amainagere una farga e tota una tiera de talhiers de mon imaginacion" (78).

Qu'avait donc imaginé Aubin ? Une machine, outre le fait qu'il avait un temps voulu devenir horloger, qui combinerait les deux activités auxquelles il avait auparavant consacré son existence en travaillant, dans un moulin à eau, puis dans un moulin à vent. De là, en effet, lui était née "la passion dei ròdas e deis engranatges" (78). De ces expériences et des réflexions qu'elles avaient pu entraîner chez lui, Aubin avait tiré une règle qui allait présider à l'élaboration de la "Reborsiera" : "Per ieu lo giblament mestre, aquò era l'inversion" (79).

Pour mettre en oeuvre concrètement un tel principe, et de la sorte venir à bout de la force extraordinaire du vent qui l'avait empêché à un certain moment de remonter le fleuve, Aubin imagine un dispositif qui, alliant le mécanisme de la roue mue par le vent à celui de la roue entraînée par l'eau, serait capable, inversant les rôles habituels de chacun, de domestiquer l'énergie formidable du vent et de transmettre celle-ci à la roue. De ce résultat spectaculaire Aubin décrit et résume le fonctionnement à travers une formulation imagée : "... la ròda granda batriá l'aiga dins un vam mascle a luòga d'estre femininament aigabatuda" (79). Vingt-quatre mois au total sont alors nécessaires, pour d'abord dessiner sur plans tous les éléments de ce mécanisme compliqué, et ensuite les faire fabriquer et les préparer en vue de leur futur assemblage, de l'autre côté de l'océan Atlantique.

Le récit, à ce moment, fait l'économie de tous les événements qui ont pu se dérouler entre le départ de Séville, l'arrivée à Belem et le montage du navire à partir des pièces détachées qui avaient été préparées et inventoriées en Espagne avant leur embarquement. On passe ainsi pratiquement sans transition du navire imaginé au navire prêt à naviguer, du rêve à sa transposition dans la réalité : au début du chapitre IV, après l'évocation d'une traversée difficile, une année ayant encore passé "per far fustejar la matèria de carenatge" (81) et recruter l'équipage, la "Reborsiera", de projet en devenir, se transforme en acteur principal du récit, imposant désormais à tous les autres acteurs sa silhouette bien particulière.

Cette apparition "en vrai" du navire, comme surgi de nulle part, est révélatrice, au-delà de la stratégie narrative dont elle est l'indice, de l'importance qu'il faut accorder à la machine conçue par Aubin, c'est-à-dire par le romancier lui-même. C'est elle qui nous est donnée à nous lecteurs comme l'objet premier du récit : bien qu'elle ne soit qu'un moyen en apparence, celui destiné à franchir les turbulences créées par le vent à un endroit précis du fleuve Amazone, elle constitue peut-être en réalité la visée ultime du narrateur, dont toute la mécanique narrative, dans ce cas, ne serait qu'un subterfuge, ou qu'un prétexte.

Mais qu'en est-il de cette machine, au jour du départ ?

Sa caractéristique essentielle semble être qu'il s'agit d'une nef n'entrant dans aucune catégorie connue : "... semblava pas un vaisseu, ni de fluvi, ni de mar" (83). Elle ne possède pas de mât, à proprement parler, mais, à sa place, des "ailes" pourvues d'une abondance de toile tel qu'aucun moulin n'en a jamais porté jusque-là. Ces ailes, de plus, ne se trouvent pas disposées sur le pont, mais en hauteur, car il avait fallu trouver un espace pour loger, aussi bien à tribord (donc du côté droit) qu'à bâbord, deux grandes roues à palettes. Pour équilibrer cet édifice inhabituel, une grande quantité de sable a en outre été disposée "en carena", c'est-à-dire dans la partie immergée du navire. Aubin projette d'ailleurs, à son retour, de remplacer tout ce sable par l'or qu'il pense pouvoir trouver pendant son expédition. Aubin, dans la description qu'il fait de son chef-d'oeuvre terminé, revient finalement, pour y insister, sur sa singularité et en particulier sa double nature, puisque le moulin à vent et le moulin à eau s'y rejoignent et s'y entraident. C'est également à cela, semble-t-il, qu'étaient sensibles, à leur manière, les habitants de Belem : pour eux la "Reborsiera" est une "maquina diabolica" (82), et Aubin traduit ce sentiment à la fois hostile et sans doute épouvanté en assimilant la créature de son imagination à "un gimerre d'infern".

La "Reborsiera" sur le fleuve : le temps des épreuves

Au début de sa navigation, le navire n'a pas encore totalement quitté la mer. Il n'est donc pas nécessaire, pour qu'il se meuve convenablement, de mettre en branle le mécanisme conçu par Aubin. Mais ce commencement ne dure guère : une fois passé sur l'autre rive du fleuve, la gauche, l'équipage se trouve aussitôt confronté à la difficulté qui a fait échouer la précédente expédition. "Aquí començava la part pus penosa dau viatge, entre lo recoide ont se perdiá l'aire dau fluvi grand e lo ponch ont Natura era benleu a roncar sa foliá, pariera coma l'aviáu coneguda quasi quatre ans aperabans." (82-83).

L'épisode est bref, mais intense : "un moment esfraiós" (83). Tout s'y joue en quelques instants : ceux nécessaires pour que la machine conçue depuis de longues années se mette en mouvement et exécute selon les plans d'Aubin la manoeuvre qui devait permettre au navire d'être plus fort que la Nature. C'est là bien sûr l'occasion d'un "morceau de bravoure" pour le narrateur, un peu comme dans une épopée : celui de la bataille décisive, où tout se joue en peu de temps, mais où le temps, justement, se dilate, et prend un goût d'éternité. Rien d'étonnant à ce que ce soit le motif épique pas excellence depuis l'Antiquité, de la tempête, qui soit ici mis en oeuvre : "Ges de tempesta qu'aguesse patida en caravela sus lei mars grandas se pòt pas comparar a aquela qu'a luòga de nos escampar au diable nos suçava au paradís" (84). Rien d'étonnant non plus à ce qu'Aubin se compare, dans le récit de cette aventure, à un nouvel Ulysse, "que s'avasta ai Serenas" (84). Car la "Reborsiera" ne trahit pas son concepteur, au contraire. À partir de l'ordre inhabituel pour un marin donné par Aubin, "Engrana !" (83), tout se déroule comme prévu, quoique dans un vacarme quasi indescriptible. Les ailes de toile du moulin à vent se gonflent en s'appropriant la force du vent, tandis que les roues à aubes battent l'eau et que ces deux mouvements conjoints permettent à la nef, pourtant très lourdement chargée, de survoler la rivière "a flor d'aiga, coma una ironda" (84), en n'essuyant que très peu de dégâts. À cet égard, la "Reborsiera" représente une manière de perfection : "L'estrechura era dins nòstra esquina a bolegar eternament lei brondas. L'engeni uman veniá de forçar Natura a se violar ela amb sa pròpria violéncia." (84).

L'obstacle franchi, le navire poursuit paisiblement sa route fluviale. Mais cette paix qu'Aubin avait pu croire paradisiaque ne dure guère. En fait, d'autres épreuves l'attendent, auxquelles la nef va être associée, puisqu'elle va devoir franchir à deux autres reprises des passages difficiles comparables à celui dont elle est sortie victorieuse. Ces deux franchissements marquent dans la vie d'Aubin, comme dans celle du navire, des moments cruciaux : au fur et à mesure que la quête du premier s'éloigne de son objet, la découverte du paradis et de l'or qui s'y trouverait, la "Reborsiera" perd de sa superbe pour finir anéantie par l'ultime épreuve qu'elle doit affronter.

Le deuxième obstacle à vaincre survient quand Aubin quitte la colonie calviniste où le franchissement victorieux de la première épreuve les avait, lui et les siens, conduits contre toute attente. Continuant la "remonta dau fluvi" (93) après avoir réglé leur compte aux hérétiques, ils croisent de grandes barques chargées de corps suppliciés et découvrent, dans un méandre marécageux du fleuve, tout un cimetière de ces mêmes barques. Sans chercher à en savoir davantage sur l'origine de ces massacres, Aubin reprend son périple et constate, alors que le soleil se lève à peine, "qu'una tempesta bolegava lei brondas" (97). Il met son équipage en ordre de bataille, envoie l'ordre qui avait été si bien exécuté la première fois ("Engrana !"), et derechef la "Reborsiera" parvient à se jouer des vents déchaînés. "La nau trauquèt la tempesta" (97). Le navire et l'équipage ont davantage souffert qu'auparavant, mais la récompense est là : "... eriam passats, en traucant la segonda aurassa, non pas de l'Infern au Paradís, mai dau piéger de la condicion pecadoira, segon nòstra fe, a l'Eden tot fresc pastat dei mans dau Creator" (99).

Cette arrivée "au païs deis òmes nus" (99) ne représente cependant pas l'ultime étape de la quête d'Aubin. Car ce Paradis se révèle vite n'être en fait qu'un "sembla-Paradís" (101), derrière lequel se trouve la main de Satan. Après en avoir brûlé les habitants sur un bûcher, Aubin et son équipage - ils ne sont plus que dix - décident une nouvelle fois de partir et, bien que ne disposant plus des forces nécessaires à une telle épreuve, s'apprêtent à affronter "un tresen pas de l'aura" (109). Après quelques hésitations sur ses chances de réussite, Aubin choisit de faire une dernière fois confiance à la "Reborsiera". Ici encore, le récit (109-110) devient morceau de bravoure, à la hauteur des risques encourus. Or non seulement les calculs d'Aubin pour résister au vent se révèlent faux, mais les divers mécanismes - roues et engrenages destinés à recueillir puis domestiquer la force du vent - ne fonctionnement plus comme auparavant. Aspiré par le souffle, "coma se lo ceu nos chucava" (110), l'équipage assiste, pièce après pièce, au démembrement du navire. Ce dernier, néanmoins, débarrassé de tous les rouages qui faisaient jusqu'alors sa force, ne s'écrase pas comme on pouvait le redouter : les ailes du moulin lui permettent pendant un long moment de se laisser porter par le vent : "Eriam sus l'aura mofla parier un radeu sus l'aiga" (111). Quant à l'atterrissage final, lui aussi, grâce à l'ingéniosité du dispositif imaginé au départ, s'il a pour conséquence la destruction du navire transformé un temps en oiseau, il préserve la vie de ses derniers passagers : "Ne fogueriam sauves amb de bràvei secotidas" (112).

Parvenu dans le pays d'"En-delà-dau-Ceu", Aubin n'est cependant pas au bout de ses peines : au terme d'un terrible concours de circonstances, il finit par se retrouver seul dans ce pays nouveau, cette "Vilafranca deis Indias" qu'il avait fondée et de laquelle il s'était efforcé, avec l'aide d'un prêtre basque qui l'accompagnait dans son expédition, d'extirper, sans y parvenir vraiment, l'hérésie. "I aguet dins l'òrdre deis eveniments la deca d'un temps fòrça breu : coma s'aviáu engranat la mecanica de la Reborsiera un batre de parpela tròp tard au pas de l'aurassa" (121).

Seul, donc, et totalement isolé : Aubin, privé de tout interprète, ne peut plus communiquer avec son entourage. La seule possibilité de s'exprimer qui lui reste encore est désormais le soliloque : "... consignar per escritura sus beu pergamin de peu de garris lo compendi ò epitòme deis aventuras pus marcantas d'una existéncia" (122).

Une machine à plusieurs visées

La "Reborsiera" est un engin complexe, une vue de l'esprit dont les finalités sont d'abord pratiques chez le héros narrateur, alors même qu'on pourrait davantage la considérer comme l'un des desseins centraux du romancier. Voire comme son dessein premier. Le récit tout entier n'aurait-il pas été conçu pour rendre possibles et nécessaires son invention et sa mise à l'épreuve ? Si la destinée d'Aubin, depuis sa Provence natale jusqu'aux bords les plus reculés de l'Amazone, constitue sans aucun doute possible le sujet de La Reborsiera, celle-ci ne peut se concevoir sans la machine qui a rendu tout cela possible : c'est bien autour d'elle, par elle, et finalement sans elle (mais dans son souvenir ineffaçable) que la mécanique narrative du récit s'ordonne, fonctionne, et se dissout, entre espoirs et échecs.

La nef conçue par Aubin n'apparaît que tardivement dans le récit, si l'on excepte, bien sûr, la mention qui en est faite, rétrospectivement, dans la première phrase du texte. C'est seulement à la fin du chapitre 3 (le livre en compte 5) que l'idée en est esquissée : "... aviáu reformat mon grand projecte amb una idea d'arts mecanicas" (75). Mais cette apparition n'est tardive que par un certain artifice narratif : la "Reborsiera" est en réalité directement issue des trois premiers chapitres du livre, dont elle est à la fois la conséquence (ou le produit) et, pour ainsi dire, la représentation. C'est pour être substituée à un premier navire que celle-ci apparaît en effet progressivement. Aubin a déjà tenté de remonter l'Amazone, mais son entreprise a échoué. Le gouverneur de Belem avait fait préparer pour cela à son intention une "barca" (68). Mais après quelques péripéties, cette première expédition avait tourné court. Face à un "estrechiment [...] un deis efiechs de la natura mai sosprenents" (72), la barque, comme soulevée par un mur de vent déchaîné, s'était retrouvée prise dans un arbre de grande taille que charriait le fleuve dans le sens de la descente, avant d'être arrêtée par les racines d'autres arbres, sur la rive. Cette tempête empêchant de remonter le fleuve en ce lieu précis constituait pour Aubin un mystère d'autant plus inexplicable que, contrairement à ses espérances, elle semblait ne jamais connaître de fin : une seconde tentative, effectuée vingt-deux jours après la première, s'était révélée tout aussi infructueuse.

"La Reborsiera" a donc pour objet de pénétrer ce mystère, d'en dissiper les effets maléfiques, et, par là, de permettre à Aubin de réaliser son "grand projet". Mais là n'est pas le seul rapport qu'elle entretient avec les trois premiers chapitres. Elle constitue aussi une sorte de résumé de l'existence passée d'Aubin, à laquelle elle emprunte l'essentiel de ses caractéristiques. Les deux systèmes de propulsion de la nef et leur mise en communication, en particulier, renvoient à trois moments clés de son enfance et de sa jeunesse. "D'oncles n'ai agut tres" (12). Chez son oncle Ranquet, de l'Illa (L'Isle-sur-la-Sorgue), par lequel il a été recueilli, à l'âge de trois ans, après la mort de son père et le remariage de sa mère, il a "appris l'eau" (13), et a su comment "... amb aquela fòrça naturala que la Creacion de Dieu bota a nòstre servici, se fai mòrdre un engranatge dins un autre, e, fin de la fin, se mòvon lei rodelas de roire qu'esquichan lo drap, l'espessisson, lo paran" (13). Après la mort de Franquet, fauché par la peste ("la grand marrana"), il s'est rendu chez Beneset, un autre de ses oncles, "molinier de gran sus lo Plan d'Aups" (14). Là, il s'est initié au "beu misteri deis engranatges [que] fasiá passar la fòrça dau ceu dins lei mòlas de peira granuda". Enfin, dans l'atelier de l'oncle Franquet, adoptif celui-là (cf. p. 15), un Avignonnais de la Banasterie, entre le rocher des Doms et le palais des Papes, Aubin a découvert l'art d'"engivanar d'aquélei mecanicas que veguère aquí per lo primier còp e que se dison de relòtges" (24). Ce Franquet avait en outre convaincu Aubin qu'il portait en lui "coma una legitima a far valer la compreneson de l'aiga e de l'aire" (29). Et c'est encore à son contact qu'Aubin avait éprouvé "lei primiers lanç de l'amor non pas de Dieu, mai de la carn", et qui plus est de celle des hommes plutôt que de "l'estre gastat de la femna" (29).

De ces "tres ans entre tres oncles" (31), la "Reborsiera" porte la marque, dans sa conception même et dans son fonctionnement, de telle sorte qu'elle apparaît comme la synthèse de pratiquement tout ce qui a marqué l'existence d'Aubin depuis sa naissance. L'art de l'horloger, la technique des engrenages et des roues, afin de domestiquer la force des vents ou celle de l'eau, tout cela converge dans cette étrange nef, qui apparaît comme un double décalé du héros narrateur. Sans oublier, en Andalousie, la découverte émerveillée des posaracas, ces norias à la fois simples et hautement perfectionnées, témoignages "de l'industria dau pòble per tirar l'aiga dei potz e per l'escampar" (51).

La première partie du récit, avant l'invention du navire, contient déjà en grande partie cette invention, mais en pièces (encore) détachées, à la façon d'une potentialité qui peut aussi être comprise comme la marque d'un destin auquel on ne peut pas se soustraire. La seconde partie, quant à elle, quand la remontée de l'Amazone devient envisageable à partir du point périlleux où le héros a dû provisoirement renoncer, constitue un autre dédoublement, dont le sens a simplement été inversé, de ce même navire : lancé à contre-courant vers la terre promise, Eldorado ou Paradis terrestre, c'est de lui que naissent les espoirs et les illusions perdues du narrateur, jusqu'à la catastrophe ultime, celle dont le post-scriptum des derniers paragraphes évoque la survenue. Cette péripétie désespérante annule d'ailleurs, d'une certaine façon, toutes les péripéties antérieures : la machine narrative, qui avait jusqu'alors plus ou moins bien fonctionné, se grippe tout à coup, et c'est dans les malheurs qu'avait connus la Provence avant son départ que Patron Aubin se trouve de nouveau plongé, alors même qu'il aurait pu croire s'en être suffisamment éloigné pour ne plus avoir à les redouter. Cette annulation est finalement logique : la "Reborsiera" ayant disparu, c'est tout ce dont elle était la représentation qui s'est évanoui avec elle, sauf, bien sûr, le souvenir des années passées. Plutôt qu'une ligne droite, qu'on aurait pu croire conduisant vers un autre monde, ou à tout le moins une autre face du monde connu, la vie du narrateur se trouve assimilée à un déplacement circulaire, une sorte d'illusion au second degré. Croyant avoir franchi de multiples obstacles, Aubin n'en finit pas d'être déçu, jusqu'à la révélation de la tromperie finale : il est en quelque sorte revenu à son point de départ, mais il porte toujours avec lui le poids, mais aussi les bonheurs passagers que a lui réservés entre temps tout le chemin parcouru.

La "Reborsiera" est donc à la fois un but à atteindre, et une illusion : tout concourt, dans un premier temps, à la rendre réelle et à la faire fonctionner - parfaitement. Mais, dans un second temps, celui de sa destruction progressive, elle revient au néant qui avait précédé sa conception, puis son élaboration. Elle est une sorte d'objet tout aussi réel qu'irréel, une chimère représentative du génie de l'homme, certes, mais aussi d'une certaine propension à engendrer le malheur, à faire ce qu'il faut pour qu'il advienne, y compris quand on cherche à s'en éloigner, ou à le faire disparaître. Si la nef imaginée par Aubin est à la hauteur de ses espérances, elle est aussi l'image de ses malheurs, de ses échecs. Tout en étant son double, elle est elle-même un "être" double, duplice, comme l'est le monde qu'elle traverse ou qu'elle permet de "découvrir". Ses pouvoirs sont équivoques, car tout ce qu'elle permet d'atteindre est également porteur d'une part d'ombre, qui finit toujours par se révéler, voire par triompher. Telle est sans doute la raison d'être du proverbe "reborsier" placé en exergue du livre : "Dieu pòrta peira", variante lafontienne teintée d'humour, peut-on penser, du proverbe remis dans le bon sens, mais tout aussi lafontien, "Lo diable pòrta pèira".

De la mort à la mort : à rebours

Aubin avait quitté sa Provence natale pour échapper à son destin, et, en particulier, pour échapper à la mort. Cette dernière avait déjà eu raison de ses trois oncles : les deux premiers tués par la peste ("en estrenas de la malandra" (16)) ; et le troisième assassiné et pendu près de Pertuis "per una banda de Reformistas" (24). Et lui-même l'avait frôlée non loin de là, "près de Malamòrt, ont ieu ère agut estat per morir" (28). Mais Dieu l'avait finalement sauvé, par miracle (21-22), tandis qu'il était poursuivi par ces mêmes "Reformistas damnats" (22). Mais c'est cette même mort qui n'a eu de cesse de le poursuivre comme son ombre, aussi bien en Europe que de l'autre côté de l'océan, jusqu'à cette peste, "la malandra que coneguere antan en Provença" (124), qui fait son apparition dans les dernières lignes du récit et le laisse encore plus seul qu'auparavant, au milieu des cadavres, dans un pays dont il ne parle pas la langue. Et une fois encore, "pòde que metre tornarmai ma vida entiera dins l'agach de Dieu nòstre Paire" (124).

Mais revenons à la "Reborsiera". Cette nef placée sous le signe du rebors porte dans son nom les signes de sa fonction pratique et symbolique. Sa raison d'être réside dans sa différence, jugée radicale par son concepteur : elle se situe dans son esprit, littéralement, à rebours de tous les autres navires disponibles ou imaginés par les hommes. "Per ieu lo giblament mestre, aquò era l'inversion" (79), conclut Aubin au terme d'un exposé détaillant les tenants et les aboutissants de ce qui n'est encore en bonne partie qu'une vue de l'esprit. Et un peu plus loin : "... ensajave [...] d'invertir ma desfacha sus lo fluvi en victòria contra lo vent" (79). Cette insistance signifie sans doute que la "Reborsiera" puise son originalité, au-delà des apparences, dans le principe majeur qui aurait guidé, de l'aveu même d'Aubin, son élaboration : celui de cette "inversion", seule capable de rendre possible une victoire contre les éléments hostiles qui se sont opposés au passage du premier navire envoyé sur l'Amazone. En elle, tout doit pour ce faire fonctionner "de l'envers, en principi d'imparitud", de telle sorte que, rappelons-le, "... la ròda granda batriá l'aiga dins un vam mascle a luòga d'estre femininament aigabatuda" (79). Si ce navire chimérique est destiné à affronter la réalité, en ce qu'elle peut avoir de plus surprenant, de plus inattendu, il est d'abord la projection de celui qui l'a imaginé. À sa propre image, il résume son existence passée, mais intègre aussi en son principe ce qui a constitué une autre découverte faite par son créateur : celle de son attirance sexuelle pour les hommes, qui s'oppose frontalement à tous les enseignements qu'il a pu recevoir et auxquels il voudrait se conformer, et fait de lui une sorte de hors-la-loi. Les leçons amoureuses de Monsen dau Vernegue, auquel il pardonnait "tot per amor" (32) et la fin tragique du même ("... mon bon mestre en dos tròç sus de lençòus ont aviáu conegut tant de jòias e qu'eran venguts una mar de sang" (34)) sont autant de moments intenses ("aqueu temps de felicitats estadissas" (33)) qui ont marqué à jamais l'existence d'Aubin et dont la "Reborsiera" peut être considérée à la fois comme le souvenir sublimé et comme la représentation naïve et cependant poussée à son plus haut degré d'élaboration.

Par sa configuration si particulière, ni conçue pour le fleuve ni davantage pour la mer (82), ce vaisseau réunit en lui toutes les hantises du héros, qui sont aussi toutes les réussites de sa vie, et, parce que les unes ne vont pas sans les autres, ses échecs, ses déceptions, ses souffrances. La pierre de Dieu et celle du Diable, en fin de compte, sont rassemblées et confondues dans une seule et même "créature" à la fois chimérique, ce "gimerred'infern", précisément, auquel eurent tôt fait de l'assimiler les "badaires de Belem" au moment de sa construction. La "Reborsiera" est capable, par sa structure "à rebours", de remonter les fleuves les plus impétueux, à contre-courant donc, et en cela elle exprime, de façon à la fois métaphorique et cependant bien réelle, au coeur de la fiction, ce qui se fait, se vit, mais peine à se dire et souvent se refuse. Le personnage de Dàvid, ancien esclave devenu fidèle à Aubin tout au long de ses aventures parsemées de douleurs et d'espoirs, est sans doute le symbole le plus clair de ces hésitations, de ces renoncements et de ces retournements que les deux "moulins" conjugués veulent exorciser en rendant positive l'alliance apparemment impossible (et interdite) de leurs énergies et de leurs rouages.

À tous ces égards, on a bien affaire à l'une de ces "machines désirantes", porteuses de vie et de mort, qui rassemblent en une construction faite d'étrangeté et de familiarité mêlées les obsessions du romancier. La "Reborsiera" est ainsi tout à la fois un portrait plus vrai que nature d'Aubin, et celui, projeté sur la scène d'un récit qui mène jusqu'à lui, du romancier. Ce dernier s'y regarde et s'y reconstruit, pour tendre vers quelque chose qui serait lui-même au-delà de la simple réalité. Un portrait retouché et débarrassé de ce qui détournerait l'attention. Non pas tant pour faire plus vrai, mais pour laisser voir ce qu'il ne faudrait pas montrer, ou encore ce que l'on ignore, et qui, ainsi, difficilement, finit, plus ou moins, par émerger.

La nef d'Aubin fait partie de ces bricolages ingénieux et un peu fous qui aident à franchir les obstacles en s'en nourrissant. On s'y retrouve, mais on s'y perd. On s'y agrippe, mais ce sont eux qui finalement disparaissent et peu à peu s'éloignent, tels des rêves brisés, partis à vau-l'eau. La chimère ne dure qu'un temps, mais son souvenir demeure, estompé. C'est sans doute en cela que la "Reborsiera" est aussi une machine narrative, un lieu fourre-tout où se rejoignent et se télescopent des scènes et des figures, à travers contraintes et instants de liberté. Elle préexiste au récit, et son sillage se prolonge au-delà de sa destruction malencontreuse : c'est elle, en réalité, qui traverse de bout en bout la narration d'Aubin, jusqu'à sembler en avoir été le prétexte, la semence, et c'est elle encore qui règne sur lui jusqu'à la fin, comme un écho qui n'en finirait pas de se prolonger et de se réactiver, après les dernières phrases écrites par le narrateur.

Pas étonnant, dans ces conditions, que l'on croie reconnaître dans la nef imaginée par Aubin quelques-unes des scènes majeures qui peuplent l'imaginaire lafontien. À commencer par Aubin lui-même, ou plutôt Patron Aubin ("Ieu, Patron Aubin"..., tels sont les premiers mots du récit), sous la figure (et le patronyme) duquel on devine celle d'un autre marin, ou plutôt marinier celui-là, le Patroun Apian du Pouèmo dóu Rose de Frédéric Mistral. Lui aussi commande un navire, le Caburle, qui descend et remonte le Rhône, des Roches de Condrieu jusqu'à Beaucaire ; lui aussi doit un jour affronter l'inconcevable, en l'occurrence ce Crocodile, bateau à vapeur en apparence symbole de la modernité partie à l'assaut de l'"ancienne batellerie", et finir, éperonné par ce monstre, au fond du fleuve. Dans les deux cas, leurs embarcations respectives, qu'ils croyaient maîtriser au point qu'elles ne faisaient presque qu'un seul corps avec eux, se brisent et se dispersent au fil du fleuve. Et si la vie continue, sous le signe du silence et de l'absence, on ne sait rien de ce qu'elle pourrait être, après la catastrophe, quoique le récit lafontien pousse plus loin l'évocation des temps d'"après", sans pour autant donner d'indications quant à un avenir précis, d'ores et déjà obscurci par la survenue de "la malandra que coneguere antan en Provença".

Sous leur forme sonore, Aubin et Apian se ressemblent, comme si le premier était, un siècle ayant passé, le descendant, ou l'ombre, du second (dans le temps de l'écriture, mais pas dans celui de la fiction, bien sûr). La "Reborsiera", comme le Caburle, rassemblent les fragments épars d'une existence. Mais la première est aussi une sorte de monument né de l'obstination de son créateur, une machine à infléchir le destin, à lutter contre les éléments. Un plaisir d'écrivain aussi : le livre et la nef sont étroitement solidaires, l'un n'allant pas sans l'autre. Le récit fait écrin au bateau, tandis que le bateau entraîne le récit derrière lui après l'avoir engendré... Cet étrange compagnonnage a valeur d'évidence. Mais il étonne aussi. Que sont-ils l'un pour l'autre ? Vers quoi veulent-ils diriger notre regard de lecteurs ? Une chose néanmoins paraît à peu près assurée : à vouloir remonter le fleuve, et plus encore à chercher à s'affranchir des obstacles que l'on rencontre alors sur sa route, l'on risque bien de voir disparaître ce que l'on croyait pouvoir atteindre.

On pourrait trouver d'autres "sources" au récit de Robert Lafont. Rappeler son goût pour le conte, et, en particulier, le conte philosophique. Il y a du Voltaire dans les récits lafontiens de la période que La Reborsiera semble avoir plus ou moins inaugurée, à partir du début des années 1990 (pour celle-ci, l'auteur a choisi de ne faire figurer aucun genre à la suite du titre, alors qu'il venait de publier, un peu plus d'un an auparavant, chez le même éditeur, un recueil de "fuelhs" à la première personne, La confidéncia fantasiosa). On pourrait aussi aller voir du côté du récit, africain quant à lui, de Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres (Heart of Darkness, 1899-1902), et aussi des films qu'il a pu susciter, jusqu'à Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, qui en transpose le canevas en Asie, pendant la guerre du Vietnam. On fera alors un sort particulier à celui de Werner Herzog, Aguirre, la colère de Dieu (1972), qui se passe précisément en Amérique du Sud, et qui est antérieur de presque vingt ans au récit de Lafont.

Mais il vaut peut-être mieux aller y voir dans une autre direction, surprenante sans doute, mais pour cette raison même plus éclairante au bout du compte. Je songe à l'un des maîtres livres de Joris-Karl Huysmans, À rebours (1884). Au chapitre IV de ce roman "décadent", le personnage principal, Jean Floressas des Esseintes, tandis qu'il neige au dehors, s'en va rejoindre, dans une armoire de sa salle à manger conçue à cet effet, son "orgue de bouche". Cet étrange et ingénieux instrument fait partie de tout l'arsenal de procédés imaginés et mis en oeuvre par le héros de Huysmans pour voyager à l'intérieur de lui-même, sans pratiquement quitter la maison où il habite. Connu aussi comme "orgue à liqueurs", l'"orgue à bouche" de Huysmans avait fasciné Lafont - c'est en tout cas le souvenir que j'en conserve, à partir des cours qu'il donnait au début des années 1960 au lycée de Nîmes, puis à la Faculté des Lettres de Montpellier, où il enseigna, quelques années plus tard, à côté de l'occitan, la stylistique française. Formé "de petites tonnes, rangées côte à côte, sur de minuscules chantiers de bois de santal, percée de robinets d'argent au bas du ventre" (éd. Grojnowski, p. 83), cet instrument dispense, grâce à un mécanisme astucieux, des cocktails toujours différents. Si bien que le héros de Huysmans, ayant apprivoisé totalement les capacités de son ingénieuse invention, "était parvenu, grâce à d'érudites expériences, à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de muettes marches funèbres à grand spectacle, à entendre, dans sa bouche, des soli de menthe, des duos de vespétro et de rhum" (p. 84).

S'il existe une parenté entre la voluptueuse machine de des Esseintes et celle dont Lafont a fait bénéficier Patron Aubin, ce n'est pas tant terme à terme, mais plutôt dans la forme d'imaginaire dont l'une et l'autre partagent les capacités d'enchantement et les pouvoirs de transporter celui qui sait les utiliser au-delà de soi. Ces voyages sont intérieurs dans le cas du premier, extérieurs dans celui du second. Mais ils se rejoignent par l'ingéniosité du mécanisme qui les rend possibles, et dont les deux héros peuvent ainsi jouir, chacun en son temps et selon sa propre histoire personnelle. De cet orgue quasi magique, n'occupant qu'une place certes importante, mais après tout secondaire, dans le roman fin de siècle de Huysmans, Lafont conteur paraît avoir tiré un enseignement majeur : c'est bien à travers la conception assez folle d'une machine de cette sorte que le héros peut exister et vivre pleinement son existence, y compris au-delà des mers ; et c'est à travers elle aussi que le romancier affirme sa présence et peut faire fonctionner sa propre "machine d'écriture". À rebours.

Car tout cela, au fond, nous ramène à l'intitulé du récit lafontien. Nommer un navire "La Reborsiera" revient à s'inscrire dans toute une tradition maritime. Il n'y a pas loin de celle-ci à, par exemple, "La Boudeuse". C'est ce nom que porte depuis 2003 une goélette construite au Pays-Bas en 1916, et rebaptisée ainsi à l'initiative de Patrice Franceschi. Ce qui lui permit notamment, reconfigurée aux chantiers de Camaret, de... remonter l'Amazone, tout en entretenant le souvenir d'une autre "Boudeuse", puisque tel était déjà le nom de la frégate sur laquelle Bougainville entreprit son tour du monde, à partir de 1766, avant, de retour en France, de publier en 1771 sa Description d'un voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flute l'Etoile en 1766, 1767, 1768, et 1769. Mais si "La Reborsiera", à sa manière, "boude", comme la frégate de Bougainville, elle est quant à elle "reborsiera"... comme l'était déjà le grand-père du narrateur, Antonin, dans l'un des premiers récits, largement autobiographique, de Lafont, Li camins de la saba. "Coma l'ai aimat, aqueu grand reborsier !", s'exclame le narrateur dans les dernières lignes du livre, alors même qu'il évoque la mort d'Antonin et son enterrement, auquel, en 1936, il n'avait pas pu assister. Cet Antonin est une figure du passeur de langue, dont le récit, régulièrement, fait resurgir l'image, dans un jeu de va et vient entre le présent de l'écriture (une "cronica de l'an 1958", comme l'annonçait avant la parution du livre un bulletin de souscription) et un passé déjà lointain. "Parlava gaire que la lenga d'òc. Es d'eu sustot que la tène. Amb ma grand, qu'èra de Banhòus, se servián d'un mieg-provençau pron flac e simple. Mai se l'escotaviatz de durada, l'aguessiatz primier butat sus la dralha de si sovenirs, son parlar s'assaborava e i veniá sus li bocas de paraulas odorosas d'en Cevenas, une vertut d'arbre campèstre dins lo dire." (p. 49-50). Passeur de langue, donc, messager d'un autre monde, mystérieux et attirant, Antonin est ainsi, et avant tout, un maître "reborsier". Semblable en cela à la fiction que le romancier Lafont installe dans la tête de Patron Aubin (Aubin / Antonin ?...), laquelle ouvre les chemins confondus de la vie qui continue contre les adversités et ceux de l'écriture (d'òc) qui, vaille que vaille, creuse son sillon.

À rebours. On sait que tel n'était pas le titre qu'avait choisi Huysmans au départ pour son roman, qui devait s'appeler Seul. Avec ce changement, remarque Daniel Grojnowski, l'écrivain "s'est contraint à un cahier des charges particulièrement difficile à satisfaire" (p. 8). Tel ne fut probablement pas le cas de Robert Lafont, qui, sous bénéfice d'inventaire de versions antérieures à celle qui fut imprimée, semble avoir noué son récit autour du navire imaginé par Aubin et, plus encore, autour de son nom. Aller à contre-courant, se retourner, dompter à rebours les forces naturelles qui agitent le monde par le moyen d'une mécanique fruit du génie humain..., tout cela donne un sens au récit, et, par là, à l'existence d'Aubin, qui ne renonce jamais malgré l'adversité. "Dieu pòrta la peira" : ce proverbe "reborsier" placé en exergue, nous renvoie, on l'a vu plus haut, au proverbe "à l'endroit", "Lo diable pòrta pèira", dont Lafont, dans un article de 1984, a appliqué les enseignements aux deux mots de Provence et d'Occitanie, montrant par là que pour un mal, on peut obtenir un bien. "Tant i a que podem filosofar sus los misteris de l'identitat : lo rei de França farga l'occitanitat, quin escàndol !", écrivait-il alors en conclusion de sa démonstration sur les origines du mot et de la notion d'Occitanie, avant de rappeler que "... lo diable pòrta pèira, çò que seriá plan mistralenc". Allusion, entre autres, au fait que Mistral avait placé ce proverbe en exergue de son récit en vers Nerto (1884), que Lafont ne mettait pas au premier rang des oeuvres du poète de Maillane, peut-être, comme il l'écrivait en 1954, parce que Mistral y affirmerait "qu'il a la foi, et qu'en lui règne l'ordre [...] Non, Satan ne plaira plus ! Nerte est une apologie de la religion" (p. 212), mais dont il avait assurément médité la thématique "diabolique". Dans ces conditions, on pourrait proposer de lire La Reborsiera comme le rebours de la voie mistralienne de 1884 : il conviendrait alors de tenter le diable, comme l'a fait Aubin, pour, et ce serait l'essentiel, aller sinon au bout de soi-même, en tout cas le plus avant possible dans ses desseins et dans ses désirs.

La "machine" flottante et volante serait la représentation de cette intention, sa matérialisation, rejoignant en elle les obstinations d'Aubin et celles du romancier.

Bibliographie

  • Patrice Franceschi et Nicolas Clérice, La Boudeuse en Amazonie : Carnets d'expédition, Grenoble, Glénat Livre, 2005.
  • Philippe Gardy et Claire Torreilles (éditeurs, Frédéric Mistral et Lou pouèmo dóu Rose, Actes du colloque de Villeneuve-lès-Avignon (10 et 11 mai 1996), Toulouse, CELO / Bordeaux, William Blake and Co, 1996.
  • Frédéric Mistral, Lou pouèmo dóu Rose [1896], édition de Claude Mauron et Céline Magrini, Paris, Aralia, 1997.
  • Joris-Karl Huysmans, À rebours [1884]. Préface de Marc Fumaroli, Paris, Folio classique n° 898, 1977.
  • Joris-Karl Huysmans, À rebours, présentation par Daniel Grojnowski, Paris, GF (n° 1170), 2004.
  • Robert Lafont, Mistral ou l'illusion, Paris, Plon, 1954.
  • Robert Lafont, Li camins de la saba. Cronica, Nîmes, Institut d'études occitanes, 1965.
  • Robert Lafont, "Occitània : l'origina, o "lo diable pòrta pèira"", Amiras / Repères occitans ("Occitanie : destinée d'un mot"), n° 7, mars 1984, p. 48-54.
  • Gérard Peylet, La littérature fin de siècle de 1884 à 1898. Entre décadence et modernité, Paris, Vuibert, 1994.
Lenga e país d'òc, n°50, page 157 (04/2011)
Lenga e país d'òc - La "Reborsiera", una "maquina diabolica" ?