Camins de la critica

Un capital exceptionnel d'oeuvres littéraires

Robert Lafont

Parmi toutes les langues dites minorées du monde, l'occitan est exceptionnel par la générosité de sa projection en littérature. Non seulement parce que la création qui se moule en lui est, aux XIIe et XIIIe siècles, à l'origine des littératures de l'Europe moderne, mais aussi parce qu'il semble répondre par des vagues de création successives aux attaques qu'il subit en son usage oral. Littérature réflexe, la littérature d'oc l'est non seulement parce qu'elle renvoie leur image aux modèles dominants, mais parce qu'elle installe dans l'espace même où joue la dominance un contre-espace de création, qui tente et souvent réussit à s'architecturer pour son compte. Une fois de plus, entre affirmation close et négation obtuse, le champ est ouvert et s'alargit de la reconnaissance d'une littérature perpétuellement en question et donc toujours en réponses. [...]

Ainsi, pendant que la littérature de langue française se suspendait à l'institution royale, [...] celle de langue occitane devait survivre suspendue à ce seul désir d'exister qui va susciter des vocations velléitaires, le plus souvent arrêtées. Le fantasme d'être est leur être, le désir leur institution, et ce jusqu'à nos jours.

Mais, somme toute, cela ne leur réussit pas si mal. Aucune autre langue minoritaire d'Europe, répétons-le, ne peut alléguer le capital d'oeuvres littéraires qu'a produit le domaine d'oc en son ou ses langages, qui jusque vers 1870 dépasse la générosité de la veine catalane. Ses pulsions fortes sont précisément dans les moments d'offensive maximale contre l'usage social de l'occitan : la création baroque répond à l'introduction du français écrit, et partiellement du français oral dans les "provinces du Midi", le Félibrige à la campagne scolaire contre les patois. On ne s'étonnera pas que le fantasme compense les malheurs du réel vécu. Mais il est peu attendu qu'il finisse par se constituer en espace pour son compte.

Car, comme il existe un "territoire" qu'est la littérature française, il existe, - disons-le encore, tout compte fait - un espace de la littérature d'oc. La diglossie accouche d'une textualisation propre, qui finit par acquérir une part du statut qu'ailleurs crée la dominance. Paradoxalement, les études faites depuis les années cinquante, sous ce signe de la diglossie, ont refondé la littérature d'oc comme veine créatrice dans la mesure où elles l'invalidaient comme monument.

Source : Postface de Dix siècles d'usages et d'images de l'occitan, Dir. Henri Boyer, Philippe Gardy, L'Harmattan, 2001.

Lenga e país d'òc, n°50, page 139 (04/2011)
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