Questions d'ensenhament

Le patois

Robert Lafont

Le terme de "patois", on le sait de façon claire, ne désigne pas de réalité spécifique ; en particulier, il ne constitue pas une catégorie à part, qui ferait référence à la situation française par exemple. Il recouvre au contraire un phénomène tout à fait repérable, dont la théorie de la diglossie rend parfaitement compte. Il s'agit donc bien, dans ce cas, d'une construction idéologique dont le but est de donner une certaine image de la réalité linguistique : image qui dissimule le fonctionnement historiquement situé de cette réalité, et en propose un autre, à un autre niveau d'intervention.

L'emploi du terme de "patois", synthétiquement, recouvre plusieurs types de manipulations. Il sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée ; cette dépossession s'accompagne d'une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n'a plus de position géographique, mais une simple position socio-culturelle ; elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante qui l'englobe et la dépasse de tous côtés [...] Le patois institue un jugement dépréciatif à propos de la langue B et, complémentairement, il définit celle-ci comme un langue spéciale, réservée à l'intimité, à la famille, donc apte à assurer certaines formes de communication plus immédiates, plus "chaleureuses" ou savoureuses.

La production, puis la diffusion du concept de patois, entre le XVIIe siècle et aujourd'hui, ont encadré le développement du processus diglossique lui-même dont les diverses phases ont été ainsi entérinées et systématisées. On voit bien comment cette mise en place d'une idéologie a pu se substituer à une analyse des pratiques linguistiques, puisqu'elle donnait de ces pratiques une sorte de pré-analyse qui dispensait d'aller y voir de plus près. Si bien que l'idéologie ainsi considérée comme une approche scientifique de la réalité a pris la place de cette réalité : la diglossie franco-occitane, de cette façon, n'était plus justifiable d'une étude linguistique (sociolinguistique) et les idéologies diglossiques qui la recouvraient ne paraissaient pas devoir être soumises à une étude critique de type socio-historique. Les deux démarches s'annulaient dans le concept de patois dont le fonctionnement multiforme était assez puissant pour occuper à lui seul tout le champ scientifique.

Source : "La diglossie comme conflit : l'exemple occitan", 1981, in Le dire et le faire, Université Paul Valéry, Montpellier.

Lenga e país d'òc, n°50, page 79 (04/2011)
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