Questions d'ensenhament

La seconde révolution pédagogique

Robert Lafont

Elle était sans doute contenue dans la première. Mais ne s'en est pas dégagée encore. Il n'est pas trop tard pour le faire : l'époque pèse sur nous et nous y invite. La première, traversée de bien des événements et modelée par bien des influences, est évidente dans la pratique d'un C. Freinet qui brise le long silence de l'enfant, éduqué à écouter, à imiter, à répéter, et lui donne la parole. De cette merveilleuse prise de parole découlent toutes les conséquences que l'on sait, qui fondent une pédagogie résolument moderne, illimitée du côté de l'invention.

L'une des conséquences les plus immédiates est le respect de l'être de culture qu'est l'enfant, présent dans la classe non seulement pour être intégré à des schémas culturels que d'autres ont dessinés pour lui, autoritairement, très loin, très haut, dans un Ministère, mais pour développer la culture où il a été inséré dès sa naissance, celle de son milieu. L'étude du milieu est un acte de grande portée intellectuelle et morale : elle explicite cette évidence qu'il n'y a pas de société sans culture et que la hiérarchie des cultures est suspecte. La démocratie peut être enfin vécue à l'École.

Mais il n'est pas d'invention à qui l'ordre social n'impose ses bornes, la récupération attend toutes les révolutions. Je n'ai pas à apprendre aux éducateurs qui ont suivi Freinet comment la société française, - définissons-la comme elle est : la société étatico-bourgeoise - a tracé les frontières qui contenaient l'innovation pédagogique : il fallait bien, même si l'on éveillait l'enfant à lui-même et à sa libre expression, le préparer à l'intégration sociale, aux examens par exemple.

Viure, n° 3, 1965, et n° 20 1970.

L'argument est né que les méthodes dites actives amenaient aussi sûrement que les autres aux examens. Et c'est vrai ; mais c'est vrai latéralement, comme une récompense et une garantie qui peut accompagner, excuser le renversement des perspectives pédagogiques, sans en être l'essentiel.

L'essentiel, c'était la subversion culturelle. À cette subversion le milieu réagissait tantôt positivement, tantôt négativement. Car le milieu, comme l'école, est à la fois le cadre d'une vie et des aliénations qui pèsent sur elle. Le milieu, les familles, les collègues peuvent applaudir à la prise de parole de l'enfant. Ils peuvent aussi vouloir bâillonner cette voix, qui est la leur, et qui met en péril l'ordre auquel il est obligatoire de croire. On sait bien que celui qui souffre de l'autorité a deux chemins ouverts devant lui : ou contester l'autorité ou la mieux asseoir en y prenant place.

Rien n'illustre mieux cette contradiction que le problème des langues "locales". Freinet, lui-même éduqué en provençal, persuadé de la valeur de la culture reçue de son milieu populaire, a rencontré ce problème. Dans les années 40 et 50, certains de ses amis ont élaboré une pratique du texte libre en breton ou en occitan.

Ils ont réhabilité dans l'école la langue du lieu, et aboli, dans les îlots de simple vérité, le scandale d'une école qui fait honte à l'enfant de la façon dont son père parle, qui déculture en disant cultiver et détruit la matière qui lui est confiée. Ils ont rencontré la sympathie. Mais aussi naturellement l'hostilité : comment imaginer qu'on renverse facilement le préjugé inculqué à des générations successives, qu'on abolit une honte qui fonctionne à l'intérieur même de l'usage du "patois"?

C'est pourtant cela qu'il faut faire, ou passer du côté des "flics" de la culture. Tel est le second moment de la révolution pédagogique.

Il est ouvert mondialement, ici comme en Amérique, en Afrique ou en Asie. Partout nous assistons au réveil de la conscience des peuples, à l'autonomisation des milieux culturels. L'entrée de la civilisation mondiale se joue sur deux données : une homogénéisation totale des comportements, dont on sait bien qu'elle est l'outil des nouveaux impérialismes ; une fraternité des cultures libérées d'entraves, assumées par les peuples divers et adultes. Entre ces deux voies de la modernité, la voie ancienne de cosmopolitisme abstrait est écrasée. L'internationalisme passe désormais par les "patois" en reconquête de destin. Il est simplement curieux qu'on étonne ou choque quand on le dit en France. Pourquoi la France serait-elle protégée d'un fait universel ?

Ainsi donner la parole en occitan à un petit Occitan, en breton à un petit Breton, est un acte infiniment grave. Grave parce qu'on lui ouvre ainsi une réflexion avec le monde à partir de son expérience immédiate : il y a un malheur en lui qu'il faut transformer en bonheur et cela, c'est une expérience de libération populaire qui se répand à travers nos continents.

Grave, surtout parce que le sort d'une langue ne peut être disjoint du sort d'une communauté. Étudier le milieu, avec l'arme pédagogique de la langue malheureuse, c'est aujourd'hui en pays d'oc reconnaître le malheur historique de ce milieu : la destruction par les puissances extérieures, par le pouvoir de l'argent, d'une assise socio-économique à qui l'on interdit du même coup l'évolution, l'adaptation, l'innovation. C'est mettre en lumière les subterfuges par quoi l'opération s'enveloppe et se fait accepter, l'abandon au pouvoir lointain, l'épingle tirée du jeu, l'exil, tous les mécanismes d'une collaboration d'un peuple à sa propre mort. Le premier subterfuge étant, bien sûr, le refus de soi, l'auto-punition culturelle, le complexe du "patois"...

Henri Giordan, Robert Lafont et Fausta Garavini à Fontfroide en 1973.

Est-ce trop grave ? Cela risque de briser les écrans dont certaines écoles s'entourent, vivant d'un éveil seulement enfantin, en communauté douillette. Mais il est des moments où il n'est plus permis d'oublier que l'enfant va être un homme, qu'il est déjà un enfant d'homme. Et que le sort des hommes se joue ici comme ailleurs, qu'on est au monde en ce pays.

Freinet dessinait déjà le mouvement par lequel le maître cessait d'être le soldat d'une occupation des esprits. Son intuition se prolonge certainement ces années-ci par le passage à un militantisme de la vérité culturelle.

Source : Lutte occitane n° 14, 15 mars-15 avril 1974.
Article reproduit de "Défense des Cultures Régionales" n° 4 - supplément à L'Éducateur du 15 novembre 1971

Lenga e país d'òc, n°50, page 55 (04/2011)
Lenga e país d'òc - La seconde révolution pédagogique