50 ans d'occitanisme

Le grand bruissement de la pensée

Robert Lafont

Nous sommes entrés dans une époque planétaire et multiculturelle. La sociolinguistique m'a appris que la langue épouse le marché des biens et la circulation des hommes. Je ne m'étonne donc pas qu'une langue universelle, qui est l'anglais, suive le mouvement de la globalisation capitaliste. J'en ai la preuve sur l'ordinateur où j'écris et sur l'internet où je reçois des messages du monde entier. Je crois aussi que la globalisation est plus que capitaliste. L'antimondialisme parle anglais. Je n'ai ni à m'en féliciter ni à le regretter, mais je ne peux l'éviter. Je ne vais pas livrer des combats d'un autre temps et laisse un impérialisme rétro de francophonie se battre et se débattre contre le cadet anglo-saxon.

Mais la linguistique m'a aussi appris que l'homme est polyglotte dès son enfance et que seule l'aberration nationaliste, autre forme du tribalisme, l'enferme dans le monolinguisme. L'histoire culturelle m'a révélé que l'esprit voyage à travers les langues comme à travers l'espace et que l'homme le mieux cultivé est celui qui le saisit dans l'échange. La sociolinguistique a nuancé ces convictions d'une théorie des langues en contact et des fonctions qu'elles se partagent. J'ai étudié ces contacts et y ai vu beaucoup d'injustice, en particulier l'assurance bornée française qui a jeté et maintenu l'occitan dans l'obscurité d'un cachot patoisant. J'y ai vu aussi de quoi justifier et expliquer les remontées de la lumière. Je me suis mis ainsi à réfléchir à la fonction d'un nouvel occitan.

Nous ne sommes plus au temps où le dialecte servait à vendre des oeufs ou un veau au marché du bourg, où il était la langue de repliement de l'ouvrier devant l'arrogance du bourgeois. Au temps où chacun avait son patois local pour les plaisirs du confinement et la jouissance du dialectologue. Nous avons perdu les charmes de l'intimité. Nous ne les retrouverons pas. Je ne réentendrai pas la voix de mon grand-père. Mais nous avons un devoir là où nous sommes : de signifier le lieu dans le temps, c'est-à-dire de faire en ce lieu avenir du passé et de concourir de cette façon au grand bruissement de la pensée de Babel.

Source : Vingt lettres sur l'histoire,
Vent Terral, 2005, p. 946

Lenga e país d'òc, n°50, page 11 (04/2011)
Lenga e país d'òc - Le grand bruissement de la pensée