Estudis

Parole

Marcela Delpastre

Comme un cheval sort de la mer, tout frissonnant d'écume. Et comme la rosée s'arrache de la nuit, blanche, glaciale et nue.
Comme une fille qui descend, tremblante, de son lit, pour respirer le clair de lune. Comme la feuille lentement monte de la racine.
Ainsi tu viens de moi. Des profondeurs obscures. Ainsi tu viens de moi. Je n'avais qu'à te dire. Ainsi tu nais de moi : je n'avais qu'à fleurir.
Mais de toi je ne savais rien. Ni l'heure ni le jour. Ni le parfum ni la figure. Mais de toi je ne savais rien. Et ni que je devrais te dire.
Mais de toi je ne savais rien ! Je ne t'ai pas sentie mûrir. T'ai-je portée de si longtemps comme la graine du printemps, et de quelles semailles ?
T'ai-je nourrie, depuis quel temps, de mon sang, ou de ma mémoire ? Cette blessure, était-ce toi qui me mordais - cette brûlure,
était-ce toi qui me tordais, comme le fer dans la fournaise, amour ! du nom d'amour fut ma douleur, était-ce toi cette coupure ?
Etait-ce toi qui me saignais, bouche gluante ? Etait-ce toi qui me creusais, l'angoisse longue et lente ? Etait-ce toi qui m'emportais,
quand je portais le faix de ma souffrance ? Et toi qui me pleurais quand je pleurais l'automne et ses tourments ?
Je ne te savais pas. Tu sors de moi comme un cheval sort de la mer. Je ne te savais pas. Ni que j'étais la mer.
Ni que j'étais le ciel avec les vents d'hiver, la nuit pour les voyages de la sève, une profonde terre, et tes racines dans le noir.
Je ne te savais pas, mais je devais te dire, afin que tu fleurisses, afin que tu bondisses, afin que tu éclates de joie et d'eaux vives.
Et que tu te répandes au-dessus des moissons, par-dessus les forêts, et que tu touches ce coeur d'homme, la terre noble où te planter,
la terre tendre où te semer - parole, parole pour qui j'ai parlé, ma voix plus que la mienne, parole ma douleur, cri de l'éternité.

Source : L'Araignée et la rose

Lenga e país d'òc, n°52, page 35 (09/2012)
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