Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 2. La ville perçue

La ville, objet d'admiration ou de répulsion ?

Joël Jauze, professeur lettres-histoire, académie de Nantes, LP Charles Cros (Sablé-sur-Sarthe, 72)

Le thème de la Ville m'a semblé être un thème porteur, suffisamment polémique pour qu'un dialogue s'engage, capable de mobiliser l'attention des élèves, assez riche pour fournir des oeuvres extraites des champs littéraires préconisés. Des auteurs, des artistes se sont exprimés à son sujet au fil des siècles et tout particulièrement au moment des révolutions industrielles lorsque l'espace urbain a pris le pas sur l'espace rural. Les élèves, eux aussi, ont une opinion tranchée selon qu'ils ont le goût pour la ville ou pour la campagne.

La séquence dont le déroulé est présenté ci-dessous s'inscrit dans l'objet d'étude Des goûts et des couleurs, discutons-en. C'est une séquence mineure composée de 5 séances, prévue pour être traitée en 3 semaines, c'est-à-dire en 9 heures approximativement.

Déroulé de séquenceRenvoi aux I.O.
Séance d'accroche (à dominante étude de la langue et écriture)
Activités élèves
a) Chaque élève élargit le champ linguistique (lexical et/ou sémantique) défini par la grille de l'objet d'étude, à l'aide du dictionnaire, d'Internet... Pour chaque entrée (beau/laid, utile/inutile, plaisant/ennuyeux) on attend 3 mots ou expressions. Échanges avec la classe, validation ou rejet des propositions individuelles. Cette "banque de mots" élaborée collectivement sera enrichie par les lectures faites tout au long de la séquence ; les élèves disposeront de la liste constituée lors de l'évaluation finale.
b) Écriture d'un texte. Pas de consigne de longueur. Utilisation d'un lexique approprié. Au choix, vous traiterez l'un des quatre sujets suivants :
  • Vous habitez à la campagne et vous aimeriez vivre en ville. Dites pourquoi.
  • Vous habitez à la campagne et vous n'aimeriez pour rien au monde emménager en ville. Dites pourquoi.
  • Vous vivez en ville et vous en êtes satisfait. Dites pourquoi.
  • Vous vivez en ville mais vous rêvez de déménager à la campagne. Dites pourquoi.
Champ linguistique : beau/laid, utile/inutile, plaisant/ennuyeux.
Lexique de la perception et de la sensibilité, de la plaisanterie et de l'humour, de l'adhésion et du refus.
Exprimer à l'écrit une impression un ressenti, une émotion.
Séance 1 (à dominante lecture)
Corpus de documents.
Activités élèves
Qu'est-ce qui justifie la constitution de ce corpus ? En quoi ces documents se ressemblent-ils et se différencient-ils ? (Quel regard porte l'homme sur la ville ?)
Analyser et interpréter une production artistique
Périodes : la Renaissance, Modernité et "Esprit nouveau".
Être curieux de différents langages artistiques.
Séance 2 (à dominante oral)
Le corpus sauf l'article de Télérama.
Défense d'une oeuvre.
Activités
Chaque élève choisit dans le corpus constitué l'oeuvre avec laquelle il est le plus en phase. Il dispose de 5 minutes pour justifier son choix.
Exprimer à l'oral une impression, un ressenti, une émotion
Lexique de la perception et de la sensibilité, de l'adhésion
Séance 3 (à dominante recherche documentaire et lecture)
Les poèmes de du Bellay et de Verhaeren.
Activités élèves
Situer les poèmes dans leur contexte et identifier les canons qu'ils servent : en quoi ces deux poèmes sont-ils influencés par leur époque ? Lecture comparative des deux poèmes.
Situer une production artistique dans son contexte, identifier les canons qu'elle sert ou qu'elle dépasse.
Séance de décroche (à dominante écriture)
Retour sur l'ensemble des documents du corpus et les productions initiales des élèves.
Activités élèves
En s'appuyant sur le groupement, les élèves disent comment le regard sur la ville a changé au fil des siècles et si l'étude a fait évoluer ou a conforté leur propre perception.
Construire une appréciation esthétique à travers un échange d'opinions, en prenant en compte les goûts d'autrui.
Être conscient de la subjectivité de ses goûts.
Travail préparatoire à la compétence d'écriture
Les élèves recherchent, sur leur temps libre, dans les quotidiens locaux, sur Internet, dans des guides touristiques... des informations sur les atouts de la ville dans laquelle ils vivent ou dont ils sont le plus proches.
Évaluation sommative
Compétences de lecture
Tableau À l'approche de la ville, Edward Hopper + le corpus de la séquence.
1) De quel document ce tableau vous semble-t-il le plus proche ? Justifiez votre réponse.
2) De quel document ce tableau vous semble-t-il le plus éloigné ? Justifiez votre réponse.
Compétences d'écriture
Un de vos camarades qui vit à la campagne déteste la ville. Dans un mail qu'il vous a envoyé, il vous a fait part de ses sentiments. Vous lui répondez.
Rédigez un courrier électronique de 20 à 25 lignes, en respectant les étapes suivantes :
  • vous mettez en relief les atouts spécifiques de la ville où vous habitez ;
  • vous concédez que la campagne présente des aspects dignes d'intérêt ;
  • vous exprimez et justifiez votre préférence pour la vie en ville, d'une manière générale.
 

    Corpus de documents

  • Poème : "Toi qui de Rome émerveillé contemples", dans Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome, 1558.
  • Poème : "L'âme de la ville", dans Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires, 1895.
  • Poème : "La Ville", dans Saint John Perse, Images à Crusoé, 1904.
  • Tableau : George Grosz, Metropolis, 1916.
  • Bois gravé extrait de Frans Masereel, La Ville, 1925.
  • Poème : "À New York", dans Léopold Senghor, Éthiopiques, 1956.
  • Court métrage "14e arrondissement", dans Paris Je t'aime, film composé de 18 courts métrages se déroulant dans différents quartiers de Paris, 2006.
  • Reportage : "Detroit, la ville qui rétrécit", dans Le Siècle des villes, dossier de Télérama, décembre 2010.

Cette séquence n'a pas été testée en classe. À l'épreuve des élèves, il est fort probable qu'elle sera amendée. Le commentaire que j'en fais se trouvera donc amputé des réflexions qu'une confrontation avec la classe aurait fait émerger.

La première séquence, majeure, consacrée à cet objet d'étude, est centrée sur la Tour Eiffel et la discussion esthétique qui la concerne. Elle s'inscrit dans le champ littéraire de la "Modernité".

Cette seconde séquence, sur la Ville, est une "étude" diachronique qui porte essentiellement sur trois périodes, dont deux périodes de rupture : la Renaissance (avec du Bellay comme représentant de la Pléiade), la fin du XIXe et la première partie du XXe (à l'intérieur desquels s'inscrivent les champs littéraires de la Modernité et de l'Esprit Nouveau) et enfin l'époque actuelle, celle qui concerne nos élèves.

L'objectif de cette séquence et de l'objet d'étude est triple : d'abord, les élèves manifestent leurs goûts, les expriment ; ensuite, ils s'interrogent, par la médiation des oeuvres distribuées, sur les goûts de ceux qui les ont précédés et de leurs contemporains ; enfin, par la connaissance et la prise en compte des goûts des autres (dans son acception spatiale et temporelle), ils sont capables d'établir un dialogue, de respecter les choix d'autrui, voire de moduler leur jugement.

Sans ouverture culturelle, pas de dialogue possible ou, tout au moins, un dialogue limité à la confrontation avec les goûts des condisciples : l'expression du ressenti, de l'impression, de l'émotion ne trouverait pas alors un écho suffisant pour alimenter l'échange d'opinions.

Le groupement de documents associe littérature, peinture, cinéma, presse écrite ; en littérature, le genre convoqué est la poésie, conformément aux prescriptions des champs littéraires de la colonne "connaissances" : les poètes de la Pléiade, Apollinaire, Cendrars, Jacob.

La séquence a pour ambition de contribuer à l'acquisition des quatre compétences définies par le BO (l'oral, l'écrit, la lecture, la construction d'une identité culturelle).

Commencer la séquence par une activité d'étude de la langue peut surprendre : dans la séquence majeure consacrée à la Tour Eiffel, la production écrite initiale a vite tourné à vide, faute de vocabulaire. "Enseigner le lexique est une nécessité qui se fonde sur une réalité : nombre d'élèves en lycée professionnel disposent d'un vocabulaire limité, ce qui [...] explique la faiblesse de leurs productions. Développer le vocabulaire des élèves est donc un objectif prioritaire à se fixer pour [...] qu'ils puissent s'exprimer avec plus d'aisance" (Ressources, baccalauréat professionnel. Étudier la langue, 2009). Quelle sera l'utilité de cette banque de mots, en libre accès et librement construite par les élèves au fil de la séquence ? Il faudra attendre que la séquence ait été donnée aux élèves et que les productions écrites de l'évaluation finale aient été lues pour en apprécier l'efficacité. L'activité d'étude de la langue est complétée par une activité d'écriture pour laquelle les élèves sont censés réinvestir tout ou partie de la liste des mots qu'ils auront collationnés. Il me semble essentiel de ne pas imposer, à ce stade de la séquence, de consigne de longueur. Sans doute une dérive du collège, la première question que bon nombre d'élèves posent est : "on écrit combien ?" comme si le critère prenait le pas sur les autres consignes. D'autres élèves sont inhibés par le critère de longueur et ne décolle pas. La production écrite initiale illustre le second point de la colonne "capacités" de la grille officielle : exprimer à l'écrit un ressenti. Conformément aux recommandations officielles, la séance d'accroche part de l'élève, de son point de vue.

Avec la séance 1 et le corpus qui lui est associé, l'élève va pouvoir "construire une appréciation esthétique en prenant en compte les goûts d'autrui". Comme pour les autres séquences, il s'agit de voir ailleurs (dans le temps et/ou l'espace) ce que d'autres que moi ont ressenti lorsqu'ils ont été confrontés au même problème ou à la même question que celle que je me pose. Ainsi, les élèves construisent leur identité culturelle.

Dans la séance 2, il leur faut expliquer ce que disent les oeuvres pour expliquer pourquoi elles sont leurs préférées La tendance actuelle, aussi bien en français qu'en histoire-géographie, est d'inciter les élèves à parler... pas une parole limitée à la prononciation d'une phrase, d'un bout de phrase ou d'un mot en réponse à une question de prof mais à construire un véritable discours, à fournir une réponse structurée et à étayer ce qu'on affirme par des justifications. La séance 2 a cette visée.

La séance suivante marque une étape dans l'étude des textes. L'oeuvre est étudiée pour elle-même mais l'activité de lecture documentaire ouvre sur les contextes de production et de réception, ancre l'oeuvre dans son temps, au-delà des questions esthétiques. Ainsi, "grâce aux oeuvres présentées [...] [les élèves] sont à même d'enrichir leurs propres références".

La séance de décroche fait écho à la séance d'accroche : de la parole centré sur le "je" de la séance initiale, on peut s'attendre à une évolution vers un propos décentré où le "je" prend en compte l'autre, qu'il soit le camarade de classe, le poète de la Pléiade ou celui de la Modernité. La confrontation avec les textes, avec la presse, avec les oeuvres, outre un apport culturel, doit rendre l'élève conscient de la subjectivité de ses goûts. Il importe peu que son point de vue sur la ville ait changé : ce qui compte, c'est qu'il soit capable d'énoncer une appréciation esthétique "dans une démarche de respect" vis-à-vis du goût d'autrui.

L'évaluation reprend le corpus étudié pendant la séquence. Par cette prise en compte du travail fourni, l'élève sérieux devrait s'y retrouver. Fort de ses lectures, des "arguments" relevés, d'une banque de mots, on est en droit d'attendre que cet élève se tire honorablement de l'épreuve finale.

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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