Dossier : Le Français Langue Étrangère au lycée professionnel

L'accueil des élèves allophones en lycée professionnel : de la classe d'accueil à l'UPE2A ?

Marie Collinet, enseignante de FLS en UPE2A de lycée professionnel

Après quatre années d'enseignement du FLE (Français Langue Étrangère) à des publics scolaires, universitaires et professionnels en Géorgie, et des expériences en France au sein d'écoles de langue et d'organismes de formation continue, j'enseigne le FLS (Français Langue Seconde) au sein de l'Éducation Nationale depuis sept ans. J'ai d'abord enseigné en collège, dans une UPE2A (Unité Pédagogique pour Élèves Allophones Arrivants, appelée alors "module FLE") regroupant des élèves de six collèges du bassin annécien, inscrits dans des classes ordinaires. Depuis deux ans, j'enseigne le FLS et l'histoire-géographie dans un dispositif de type classe, l'UPE2A du Lycée Professionnel Amédée Gordini, à Seynod.

En arrivant dans ce dispositif, je me demandais comment faire face à des tâches nouvelles pour moi : aider des jeunes allophones à appréhender le système scolaire français, leur faire découvrir les formations professionnelles et les métiers, et acquérir le français dont ils auraient besoin pour la suite de leur scolarité. Je pensais pouvoir compter sur leur intégration aux enseignements du lycée, notamment professionnels, pour faciliter leur apprentissage du français, dans un aller-retour entre les compétences acquises dans les différents cours. La réalité à laquelle j'ai dû faire face était tout autre...

Le dispositif

Le dispositif, appelé "CLAP" (Classe d'Accueil de Lycée Professionnel) à sa création, existe pour la quatrième année. Cette classe a été mise en place pour répondre aux besoins de prise en charge en FLS des EANA (Élèves Allophones Nouvellement Arrivés) d'âge lycée souhaitant s'orienter dans une voie professionnelle ou ayant déjà démarré une formation professionnelle dans leur pays d'origine. Les objectifs sont l'acquisition du français, langue d'intégration scolaire, de matières générales (mathématiques, anglais, histoire-géographie) et la construction du projet professionnel et d'orientation, par la découverte des métiers et des formations.

Le lycée Gordini est un lycée professionnel industriel et automobile, qui propose cinq Bacs pro : Maintenance Automobile véhicules particuliers, Réparation des Carrosseries, Technicien d'Usinage, Technicien en Chaudronnerie Industrielle, Etudes et Définitions de Produits Industriels, et un CAP : Serrurier Métallier. Il accueille également une classe de 3e prépa pro de 24 élèves.

Les élèves de l'UPE2A sont des EANA âgés de 15 à 18 ans, débutants en français, ayant un projet ou ayant commencé un cursus professionnel. La capacité d'accueil est limitée à 15 élèves. Ce nombre est en général atteint très vite, rendant problématique la prise en charge des élèves qui arrivent en cours d'année. L'existence d'une "MLDS FLE" dans un autre LP du bassin annécien, les Carillons, permet d'en accueillir certains, mais pas suffisamment au vu du nombre d'arrivants en Haute-Savoie.

Cette année, nous avions douze élèves inscrits à la rentrée. L'un d'eux, sortant de 3e et ayant un très bon niveau de français, a immédiatement intégré une Seconde professionnelle Technicien d'Usinage dans un LP plus proche de son domicile, ce qui correspondait à son projet. Un élève mineur isolé pris en charge par l'aide sociale à l'enfance a quitté la classe au bout d'un mois. Cinq nouveaux élèves sont arrivés entre la rentrée et la fin du mois d'octobre, complétant l'effectif jusqu'à la fin de l'année. Malheureusement, une élève a quitté le dispositif en fin d'année, sa famille ayant décidé de repartir au Kosovo.

Le recrutement

Cette année, la classe rassemble 8 nationalités : deux Italiens, trois Portugais, trois Kosoviens, un Brésilien, deux Espagnols, un Polonais, deux Géorgiens et une Turque. Les situations administratives et sociales des élèves sont très variées, certains vivant dans des conditions précaires : hébergement en centre d'accueil pour demandeurs d'asile ou en hôtel. Comme dans toutes les UPE2A, les problèmes sociaux et administratifs interfèrent avec les apprentissages : pas de possibilité de travailler au calme à la maison, déménagements fréquents, lieux d'hébergement éloignés du lycée, problèmes de prise en charge des transports (pour beaucoup c'est le fonds social du lycée qui finance), sans parler des problèmes médicaux ou des absences fréquentes, les élèves étant sollicités par leurs familles comme interprètes pour les démarches administratives. La situation administrative des élèves influe non seulement sur leur scolarité au sein de l'UPE2A mais aussi sur leur poursuite d'études, empêchant certains de signer un contrat d'apprentissage et donc d'intégrer la formation de leur choix.

Le recrutement a été revu depuis la création du dispositif, qui accueillait également des élèves arrivés en France depuis un an ou plus. Ainsi, l'an dernier, la classe comprenait neuf élèves scolarisés en collège l'année précédente, ayant suivi tout ou partie de la 3e, certains ayant à leur entrée en CLAP un niveau de français conséquent. Ces élèves qui avaient déjà été intégrés dans des classes ordinaires se sont retrouvés en situation de régression, dans une classe fermée, qui répétait sur bien des points leur année de 3e. Certains auraient ainsi pu commencer une formation professionnelle une année plus tôt (avec un soutien en FLS) sans passer par le dispositif.

Cette année, l'accent a été mis dans les collèges sur le travail du projet d'orientation avec les EANA sortant de 3e, pour qu'ils aient une affectation dans une formation professionnelle. L'objectif était pour nous de recruter des élèves arrivants et débutants.

Les difficultés ont été d'un autre ordre : des élèves déjà au lycée dans leur pays d'origine ont eu l'impression d'être "rétrogradés" dans une classe de 3e. Deux élèves avaient commencé une formation professionnelle dans leur pays et souhaitaient la poursuivre. Or la classe ne propose qu'un enseignement dans des matières générales et pas de matières professionnelles. Leur cursus a donc été interrompu pendant une année. Enfin, l'âge a été cette année un autre écueil. En effet, six élèves auront atteint leurs 18 ans d'ici le mois de septembre 2014, où ils entreront dans des lycées, pour des formations de deux ou trois ans, avec trois ans de retard... Certains ont renoncé à des études plus longues à cause de ce facteur, qui de fait les oblige à une suite de parcours sans échec et sans contretemps. Les élèves ne peuvent pas, contrairement par exemple à l'UPE2A du LGT Charles Poncet de Cluses, entrer en classe de première à l'issue de leur année. Les élèves les plus avancés en français, dans leur projet ou en âge, sont de fait pénalisés.

Les enseignements

Les cours spécifiques

Les élèves ont des emplois du temps comprenant entre 20 et 24 heures de cours par semaine. Ils ont donc beaucoup moins d'heures que des élèves de LP, ne bénéficient pas de tout l'enseignement général (certaines disciplines sont absentes : sciences, PSE, gestion, LV2), et surtout d'aucun enseignement professionnel.

Ils suivent en cours spécifiques : 11 heures de FLS, 2 heures de mathématiques, 2 heures d'anglais, 2 heures d'histoire-géographie, 2 heures de travail sur l'orientation et 2 heures de technologie.

Le FLS

Le cours de FLS permet l'acquisition du français, langue de scolarisation, notamment écrit, en vue de la future intégration en classe ordinaire dans les matières générales et professionnelles, et de méthodes de travail. Les élèves passent tous l'examen du DELF (Diplôme d'Études en Langue Française) en fin d'année, qui certifie leur niveau de français dans cinq compétences (compréhension écrite, compréhension orale, production écrite, production orale en continu et production orale en interaction) selon le CECR (Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues). Cette année, 7 élèves sont inscrits au niveau A2 et 8 au niveau B1.

Les mathématiques

Le cours de maths spécifique est assuré en HSA par un collègue du lycée. Il permet d'acquérir le lexique de la discipline en français et d'atteindre un niveau de fin de 3e (pas toujours atteint en fonction du cursus scolaire antérieur). Ces deux heures ne suffisent pas pour proposer aussi un enseignement de sciences. Or, c'est souvent une discipline que nos élèves n'ont jamais abordée, et dont ils ont besoin s'ils souhaitent poursuivre dans des filières professionnelles industrielles.

L'anglais

Les 2 heures d'anglais spécifiques, elles aussi assurées en HSA par une enseignante du lycée, permettent d'atteindre un niveau A1, A2 ou B1 du CECR, des élèves arrivant totalement débutants en anglais. En revanche, aucune langue vivante 2 n'est proposée, ce qui posera problème aux élèves intégrant des formations dans le tertiaire.

L'histoire-géographie

J'assure les 2 heures spécifiques d'histoire-géographie, en HSA l'an dernier, dans mon service de 18 heures cette année. Il s'agit, étant donné le niveau de français des élèves, plutôt d'un travail sur les besoins langagiers et les méthodes de travail pour suivre dans la discipline - le lexique, les documents et outils, la langue des manuels, les types d'écrits demandés aux élèves - que de contenus disciplinaires proprement dits. Il serait intéressant de proposer aux plus avancés en français une intégration en classe ordinaire, par exemple en 3e prépa pro ou en CAP. Cela n'a pas été possible jusqu'ici pour des questions de créneaux horaires indistincts des cours de français dans ces classes, mais la question sera de nouveau posée pour l'année prochaine.

La technologie

Un collègue assure cette année 2 heures spécifiques de technologie, autour de deux thèmes principaux, les transports et l'habitat (réalisation de maquettes de véhicules et d'habitations). Le cours permet également l'acquisition de compétences en technologies de l'information et de la communication (TICE).

Par ailleurs, la classe a été accueillie au CDI pour une visite et un travail sur la recherche documentaire, puis a bénéficié de 4 séances de cours avec la professeur-documentaliste sur la maîtrise des TICE et leur utilisation responsable (en recherche d'informations, exploitation de données, communication...).

L'"orientation"

Enfin, en plus des divers événements organisés autour de la découverte des métiers et des formations, sur lesquels je reviendrai, j'ai cette année consacré deux heures de cours par semaine au travail sur le projet d'orientation.

Aidée du précieux ouvrage Parcours d'orientation en classe d'accueil de lycée professionnel1, j'ai d'abord travaillé sur le lexique des métiers, des secteurs professionnels.

Puis j'ai abordé la découverte du système scolaire français avec les documents du lycée (carnet de correspondance, règlements, emploi du temps), à l'occasion de l'élection des délégués de classe et d'interviews des personnels du lycée.

Puis, suite à une intervention en classe de la COP (conseillère d'orientation-psychologue), nous avons travaillé sur l'offre de formation professionnelle existant après la 3e, les élèves se familiarisant avec différents outils de recherche d'informations sur les métiers et les formations (questionnaires élaborés en classe, interviews de professionnels, sites internet, vidéos, notamment sur les sites de l'ONISEP).

Nous avons ensuite balayé les compétences langagières et communicatives nécessaires à la recherche de stages à partir de différents documents (conventions de stage, CV, lettre de motivation), puis en s'entraînant à l'oral sur l'entretien au téléphone et en direct.

Le travail de présentation personnelle classiquement effectué au début d'une progression en FLE a été approfondi et traduit tout au long de l'année par ces différentes productions écrites et orales. Les élèves ont également dû régulièrement faire le compte-rendu écrit et oral de leurs activités et démarches (rapports de stages, bilan des stages, présentation orale, compte-rendu de mini-stage).

Nous nous intéressons actuellement aux documents liés à l'orientation (fiches de voeux...).

Ce travail, effectué en parallèle avec la progression en FLS, et le fait d'y dédier cette année des heures dans l'emploi du temps, a été salutaire. Il a permis aux élèves de se repérer dans les choix qui s'offrent à eux, de construire pas à pas leur projet d'orientation en s'y impliquant et d'impliquer leurs parents, dont ils sont devenus les informateurs éclairés sur le système éducatif français.

Et, puisqu'on ne perd jamais de vue l'objectif premier de la maîtrise de la langue, ils ont pu acquérir en situation, dans le cadre d'une démarche qu'on peut qualifier d'actionnelle, des compétences langagières et sociales importantes pour leur intégration scolaire et leur insertion professionnelle future. Le seul bémol est le manque de créneaux pour pouvoir travailler individuellement avec chaque élève sur son projet, en particulier pour les moins autonomes, à penser dans l'organisation future.

L'intégration en classe ordinaire

L'EPS

Le gros de l'emploi du temps des élèves est donc constitué de cours spécifiques. Ils bénéficient par ailleurs d'une intégration en classe ordinaire en EPS, 2 heures par semaine. Cette année, ils sont répartis dans les deux classes de CAP du lycée, avec le même enseignant. L'expérience est très positive, l'intégration au groupe, les échanges avec les autres élèves, sont allés croissant tout au long de l'année. L'enseignant a souligné que la présence des élèves de l'UPE2A apaisait l'ambiance des classes et que leur motivation rejaillissait sur les élèves de CAP.

Les arts appliqués

En arts appliqués, à cause de groupes très chargés, les élèves sont intégrés cette année dans sept classes différentes, une heure par semaine. L'intégration et la participation aux activités proposées sont concluantes, mais la dispersion dans autant de groupes rend difficile la constitution des emplois du temps de l'UPE2A.

Autres disciplines

Enfin, en fonction des progrès des élèves, ils peuvent être intégrés au cas par cas en classe ordinaire dans d'autres disciplines : mathématiques, sciences et anglais. En anglais, deux élèves sont cette année intégrés dans une classe de seconde, une en première et une en terminale CAP. En mathématiques, un élève est intégré en Seconde. Quatre sont intégrés en maths-sciences en 3e prépa pro. Malheureusement, ils ne suivent pas toujours la totalité de l'enseignement de la discipline en classe ordinaire.

Seuls 6 élèves sur 15 sont concernés par cette intégration.

Le projet d'orientation

La construction du projet

En plus des cours dédiés, je travaille en étroite collaboration avec la COP du lycée pour la construction du projet d'orientation des élèves.

Ainsi, après une séance d'information collective en classe en début d'année, elle reçoit chaque élève en entretien, le plus tôt possible en fonction de ses progrès en français. Lors de ce premier entretien, elle leur fait passer sur support informatique un questionnaire d'intérêts professionnels, GPO52 en français pour ceux qui ont une maîtrise de la langue suffisante, EVI3 en langue d'origine pour les autres (existe en français, créole antillais, créole réunionnais, albanais, allemand, anglais, arabe, chinois, espagnol, finlandais, grec, indonésien, iranien, italien, luxembourgeois, malgache, portugais, roumain, russe, serbo-croate, suédois, swahili, thaïlandais, turc, vietnamien). Ces deux logiciels ont été achetés par le lycée et les postes informatiques du CDI en sont équipés. Cette première approche permet de déterminer ou de confirmer des domaines professionnels et d'aider les élèves dans leurs recherches de métiers et de formations. Tout au long de l'année, la conseillère d'orientation se rend disponible pour les élèves de l'UPE2A et les reçoit, à ma demande ou à la leur, lors d'autant d'entretiens que nécessaire, pour les accompagner dans leurs recherches d'informations et si besoin dans leurs contacts avec des établissements de formations. Nous faisons des points réguliers sur les projets des élèves, ainsi qu'avec la proviseure. Celle-ci préside les conseils de classe de l'UPE2A, auxquels assiste la COP.

Des tables-rondes sont organisées en avril, lors desquelles nous recevons toutes les trois les élèves et leurs familles pour finaliser les projets et aboutir à des voeux d'orientation réalistes. En effet, s'agissant d'EANA, les critères ne sont pas seulement les goûts et aspirations du jeune, ses compétences, ou son niveau scolaire. Bien souvent, des critères beaucoup plus pratiques déterminent le choix d'orientation : pas d'éloignement du domicile possible pour des raisons financières, la famille ne voulant pas revivre une nouvelle séparation dans le cas de parcours migratoire compliqués, ou refusant de laisser partir une fille à l'internat. Ainsi, nombre d'élèves se cantonnent à l'offre de formation existant sur le bassin annécien. D'autre part, situations administratives obligent, certains élèves souhaitant suivre une formation en apprentissage en sont empêchés parce que, demandeurs d'asile ou en cours de régularisation, ils ne peuvent signer de contrat d'apprentissage. Au contraire, les mineurs isolés doivent être indépendants financièrement à leur majorité et ne pourront envisager que des formations en apprentissage, ce qui réduit là aussi l'étendue des possibilités. Enfin, nous nous heurtons parfois aux représentations que les élèves ont des métiers, sans que nous comprenions leur origine, familiale ou culturelle, et qui nous obligent à réfléchir sur les nôtres. Ainsi, depuis deux ans, je rencontre des élèves qui ne considèrent pas l'hôtellerie et la restauration comme des métiers à part entière mais, en fonction de la réalité de leur pays d'origine, comme des jobs d'été, voire comme des travaux dégradants. J'ai donc voulu leur faire connaître l'étendue des métiers liés au secteur, et les formations existantes.

La découverte des métiers

Visites et rencontres

Nous avons, avec la proviseure et le chef des travaux, organisé en février une journée de visite du lycée hôtelier François Bise à Bonneville. Les élèves ont pu découvrir les formations proposées au lycée et l'organisation des études, visiter les salles de cours et les ateliers (bar, cuisine et salle de restaurant), assister à la préparation de plats par les élèves et déjeuner au restaurant d'application, où travaillaient également des jeunes en TP. La visite a donné lieu à la rédaction collective d'un compte-rendu, publié sur le blog du lycée Gordini4.

De même, nous nous sommes joints en mars à la classe de terminale EDPI lors d'une visite de l'entreprise Staübli (machines textiles, systèmes de connexion et robotique) à Faverges, dans le but de sensibiliser les élèves aux métiers et aux formations du secteur de l'industrie, en leur donnant un aspect concret. Là aussi, la visite a été l'occasion d'un travail de production écrite, chaque élève en faisant un compte-rendu avec ses impressions. Une synthèse a été mise en ligne sur le blog du lycée5.

Enfin, dans le cadre d'une animation sur l'agriculture biologique organisée au lycée par le chef du restaurant scolaire, les élèves ont participé avec d'autres classes à une rencontre avec Gabriel Marin-Lamellet, producteur laitier à Gruffy, qui fournit le lycée en yaourts bio. Ils ont pu appréhender la réalité de son métier et les spécificités de son activité, lui poser des questions et se sont montrés très intéressés.

Le choix de ces secteurs professionnels, bien sûr non exhaustif, a été déterminé en partie par leur importance dans la région, mais surtout par la méconnaissance qu'en avaient les élèves, qui ne les citaient jamais dans leurs projets professionnels.

Stages en entreprise

Pour se familiariser avec le monde professionnel et connaître différents métiers, les élèves font des stages de découverte en entreprise. Les trois premières années, ils faisaient un stage de trois jours puis deux d'une semaine. Devant la difficulté de trouver des entreprises, je suis passée cette année à deux stages d'une semaine, comme en 3e prépa pro. Le premier a lieu en général en janvier, le temps que les élèves aient suffisamment progressé en français pour que l'expérience soit intéressante, le deuxième en mars ou avril. Le travail de recherche est préparé en cours, mais les élèves doivent faire les démarches eux-mêmes, et je les aide s'ils en ont besoin. On se heurte là à des difficultés de différents ordres. Souvent, les élèves se mettent à chercher trop tard. Ou alors ils se contentent de déposer un CV dans une entreprise où ils ont eu un bon contact et d'attendre la réponse, sans anticiper sur une réponse négative. Idem quand ils sollicitent leur entourage. Rien que de très banal, jusqu'ici, pour des jeunes de leur âge. Mais les difficultés de langue et le manque de contacts font qu'il est souvent nécessaire de les aider plus que d'autres élèves, en sollicitant notre réseau, en appelant nous-mêmes les professionnels, en rappelant derrière les élèves pour lever des incompréhensions, voire en les accompagnant dans les entreprises. Activités chronophages pour lesquelles aucun temps n'est prévu dans mon service, et à réaliser avec les moyens du bord, en utilisant le téléphone du CDI ou mon portable... Là aussi, l'organisation est perfectible.

Une fois les stages trouvés, c'est en général très positif pour les jeunes, qui sont ravis de sortir de la classe et d'avoir une expérience concrète du monde professionnel. Ils sont dans l'ensemble curieux et soucieux de bien faire, d'apprendre, et les retours des tuteurs lors des visites ou sur les évaluations que je leur demande sont très favorables. Tous soulignent l'implication et le sérieux des élèves, leur volonté de communiquer et de dépasser leurs éventuelles difficultés en français, leur motivation plus grande que celle des stagiaires qu'ils ont l'habitude d'accueillir... Cette année, deux élèves ont eu une proposition de contrat d'apprentissage à l'issue de leurs stages.

La rédaction des rapports de stage et leur présentation sont des moments importants du travail en cours, et sont évaluées. Les productions écrites, de même que toutes celles rendant compte de la découverte des métiers et des formations sont rassemblées dans des dossiers personnels que les élèves présenteront devant un jury en juin, lors de l'épreuve orale du CFG (Certificat de Formation Générale), diplôme auquel ils sont tous inscrits. Le DNB est en effet inaccessible pour la plupart des élèves après une année en UPE2A, et le DNB série professionnelle implique l'évaluation dans des disciplines qu'ils n'étudient pas : sciences et technologie, PSE, histoire des arts, découverte professionnelle.

La découverte des formations

Salons

S'agissant de la découverte des formations, nous avons visité en janvier le salon "Prep'A" à La Roche-sur-Foron, organisé par la Conférence de l'apprentissage 74 et présentant les CFA du département.

Puis, fin mars, avec la classe de 3e prépa pro, l'UPE2A a participé au "RAP" (Rencontres de l'Avenir Professionnel), forum organisé tous les ans à Annecy. Les élèves ont pu y rencontrer des professionnels de différents secteurs et les représentants des établissements de formation de tout le département, et leur poser individuellement des questions.

Mini-stages

Enfin, les EANA ont comme les élèves de 3e des collèges la possibilité d'effectuer des mini-stages dans les lycées professionnels du bassin annécien. Ces mini-stages durent entre deux heures et une demi-journée. Leurs modalités sont variables en fonction des établissements. Certains, devant l'afflux d'élèves, organisent des séances d'information collectives et une visite, d'autres mettent les élèves en situation en atelier et les font travailler sur un mini-projet, en groupe ou au sein d'une classe.

Les élèves de la classe sont très demandeurs de ces mini-stages, ils en ont tous fait au moins un, et jusqu'à cinq, dans différents lycées. Ils ont beaucoup apprécié cet accès aux matières professionnelles, le seul dans l'année, et auraient souhaité être immergés plus longtemps dans les formations. Les lycées sont très sollicités par les collèges, d'où cette organisation, mais pour nous la question de la pertinence de mini-stages aussi courts se pose.

L'idéal pour nos élèves serait de faire plusieurs séances successives dans les matières professionnelles, dans le cadre d'une activité pédagogique construite et ciblée, autour d'un projet. Il serait alors possible d'exploiter cette expérience de façon approfondie au retour en cours de français, dans le cadre d'une progression en FLS intégrant les besoins langagiers des disciplines professionnelles, donc préparant mieux les élèves à leur future scolarité. Actuellement, ils font un compte-rendu écrit du mini-stage sur un canevas que je leur donne, mais ont du mal à comprendre en si peu de temps l'organisation des formations, les compétences qui y sont travaillées, et les pré-requis qu'elles demandent en français. Cette idée d'organiser une découverte des formations spécifique à l'UPE2A avait été évoquée l'an dernier avec les lycées, elle est à relancer pour l'année prochaine.

L'affectation et la suite de la scolarité

Les élèves sont orientés comme en fin de 3e, en suivant la procédure Affelnet. L'an dernier, tous sauf un, qui a décidé à sa majorité de déposer une demande d'asile et d'attendre la réponse pour envisager une formation, ont formulé des voeux d'orientation. Sur les 14, 13 ont obtenu leur premier voeu et un a obtenu son troisième voeu. Comme les années précédentes, il s'agissait d'un élève moins impliqué que les autres dans sa scolarité et son projet d'orientation.

Les retours sur leur scolarité cette année sont partagés. Certains réussissent très bien, d'autres ont changé de formation ou ont des difficultés. Ceux que j'ai rencontrés témoignent de leur manque de préparation face au nombre et à la variété des disciplines enseignées, des méthodes de travail et des types d'exercices, et à la charge de travail, différences majeures avec leur année en UPE2A...

Le suivi des EANA intégrés en LP

Depuis la création du dispositif, une partie du service de l'enseignante de FLS est consacrée à la prise en charge des EANA inscrits dans des formations des lycées (principalement professionnels) du bassin d'Annecy et ayant encore besoin de soutien en français.

Les deux premières années, 5 heures par semaine étaient dispensées, sur deux plages horaires, lundi matin et mercredi après-midi. Ces heures devaient permettre aux élèves de renforcer leur français notamment écrit pour faire face aux travaux demandés dans les différentes matières. Or, dès le début l'organisation de ce cours a été problématique, les élèves ne venant pas le mercredi après-midi et les lycées étant réticents à les laisser manquer des cours le lundi matin.

L'année dernière, je dispensais deux heures de cours le mercredi après-midi. Ces cours ont été interrompus en janvier et les heures utilisées pour la classe, car les élèves inscrits ne venaient pas. Ceux qui étaient présents avaient un niveau de français qui ne relevait pas d'une prise en charge en FLS. Leurs difficultés étaient plutôt du côté du lexique et de la méthodologie des disciplines, et relevaient à mon sens d'un accompagnement scolaire à mettre en place dans leurs établissements d'origine, ce qui a été fait pour certains.

Cette année, nous consacrons trois heures par semaine à ce cours, sur un créneau qui a été trouvé en concertation avec les lycées, le mardi matin. Seuls quatre élèves y sont inscrits, deux faux débutants, ayant un niveau A1 (A2 à l'oral pour l'un), et deux ex-élèves d'UPE2A ayant validé le DELF A2 l'an dernier mais ayant indéniablement besoin d'une continuité dans la prise en charge en FLS. Il est dommage que le cours n'ait pas pu toucher plus d'élèves dans leur cas.

En effet, le public reste difficile à identifier pour les établissements, tantôt demandeurs de prise en charge pour des EANA très avancés en français (ayant validé le niveau B1 du DELF, voire ayant obtenu le DNB) ou arrivés en France depuis très longtemps, tantôt refusant, comme cette année, d'envoyer des élèves ayant un petit niveau de français et en difficultés, pour ne pas leur faire manquer de cours. Nous continuons, avec la coordinatrice départementale pour la scolarisation des EANA et EFIV, à insister sur l'utilité de cette prise en charge pour des élèves dont le niveau de français reste fragile, qui ont encore besoin, parallèlement à leur intégration à une formation professionnelle, de temps pour continuer leur progression en français. Et à demander pour les autres que soient mises en place dans les LP des formes d'accompagnement personnalisé adaptées aux besoins des EANA plus avancés en français.

Il est prévu l'année prochaine de consacrer plus d'heures à ces cours, en proposant plusieurs séances par semaine. Au vu du nombre croissant de jeunes allophones affectés en LP en Haute-Savoie, cela permettra de répondre aux besoins de plus d'élèves. Le nombre d'heures de cours variera pour chacun en fonction de son emploi du temps et de ses besoins de prise en charge.

La question de l'organisation de ces cours est récurrente, et leur évolution ira de pair avec celle de tout le dispositif. Il est notable que dans l'esprit des acteurs concernés, ils ne font pas partie intégrante de l'UPE2A, mais prennent plutôt la forme d'une aide proposée aux lycées, en option. On reste sur un schéma cloisonné entre une année de prise en charge FLS lourde, dans une classe à part, puis une intégration totale, sans étayage. Pour résumer : un an de cours de FLS "hors-sol", qui ne s'intègrent pas à une scolarité complète et dont les élèves ont du mal à comprendre l'utilité puisqu'ils ne peuvent les réinvestir dans d'autres disciplines. Puis une "plongée dans le grand bain" sans bouée, où les acquis de l'année précédente ne suffisent pas à répondre aux demandes des enseignants dans toutes les matières. Il faut donc à mon sens repenser l'ensemble du dispositif, dans le cadre des recommandations officielles sur la scolarisation des EANA.

Conclusion : des pistes d'évolution

Un mois après mon entrée en fonction dans ce poste, ma découverte du caractère fermé de la classe et de l'inexistence des enseignements professionnels, paraissait le 2 octobre 2012 la nouvelle circulaire sur l'organisation de la scolarité des élèves allophones nouvellement arrivés6, qui adopte le terme "UPE2A" pour toutes les structures de scolarisation des élèves allophones arrivants et qui précise que "L'inclusion dans les classes ordinaires constitue la modalité principale de scolarisation". Plus loin, on peut lire :

Il n'est pas préconisé de modèle unique de fonctionnement pour l'UPE2A. Cependant, quelques principes pédagogiques sont impératifs :

- l'inscription de l'élève dans une classe ordinaire, le critère d'âge étant prioritaire (un à deux ans d'écart avec l'âge de référence de la classe concernée maximum) ;

- l'enseignement de la langue française comme discipline et comme langue instrumentale des autres disciplines qui ne saurait être enseignée indépendamment d'une pratique de la discipline elle-même.

Ainsi, les textes officiels préconisent la disparition des classes fermées au profit de dispositifs d'inclusion plus souples, tels ceux existant déjà au collège depuis de nombreuses années. Pour avoir enseigné dans un tel dispositif, je peux témoigner de leur plus grande efficacité, du point de vue de la maîtrise de la langue, de la socialisation, et de l'entrée dans la culture scolaire et dans la langue de scolarisation, qui sont nos objectifs finaux.

Pourquoi alors garder ce type de dispositif (CLAP ou MLDS spécifique FLE), pour des élèves de plus de 16 ans, plus autonomes que des collégiens, aspirant à une intégration scolaire et professionnelle rapide ? Pourquoi les y maintenir alors qu'ils sont témoins de l'intégration en classe ordinaire et des progrès plus rapides de leurs petits frères et soeurs ? Pourquoi ne pas leur donner accès dès leur arrivée à un emploi du temps plus conséquent, qui corresponde à l'horaire scolaire des lycéens ? Pourquoi risquer que des élèves, après une année "préparatoire", qu'ils peuvent considérer comme perdue, choisissent leur orientation en fonction de la durée de la formation et pas en fonction de leurs intérêts ?

Pourquoi ne pas les inscrire en classe ordinaire, leur permettre d'y suivre l'enseignement des disciplines, et d'en sortir pour suivre des cours de FLS en fonction de leurs besoins, plus d'autres cours spécifiques le cas échéant ? Ce système existe dans les UPE2A des lycées généraux, comme à Charles Poncet à Cluses, où les EANA sont répartis sur deux ou trois divisions de Seconde, avec un système de mise en barrette des classes. Jusqu'ici, le nombre de places limitées, notamment pour les matières professionnelles, dans les classes de LP, n'a pas permis cette évolution. Mais l'intégration des EANA dans les matières générales est possible, l'expérience l'a prouvé.

Ainsi, ils pourraient être inscrits dans une classe ordinaire où ils suivraient tous les enseignements généraux, notamment scientifiques, et dont ils sortiraient pour les cours de FLS. Les élèves déjà sûrs de leur projet ou ayant commencé un cursus dans leur pays d'origine seraient intégrés également dans les matières professionnelles. Pour les autres, on pourrait organiser une découverte professionnelle en repensant l'utilisation des heures spécifiques (6 HSA en plus des 18 HP de l'enseignante de FLS). On pourrait par exemple organiser de véritables séquences en atelier, pour découvrir les unes après les autres, comme en 3e prépa pro, les différentes formations du lycée, voire des lycées du bassin, proposer des cours de gestion et de PSE, tous enseignements donnant du sens à l'implantation de ce dispositif dans un LP.

L'intégration en cours d'année en classe ordinaire serait prévue, le dispositif rendu le plus modulable possible. Cela permettrait de plus que, comme l'envisagent les textes, l'horaire scolaire des EANA soit identique à celui des autres élèves inscrits dans les mêmes niveaux, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

Enfin, et toujours selon les préconisations de la circulaire, l'enseignement du français comme langue de scolarisation ne serait plus la responsabilité du seul professeur de l'UPE2A, un des écueils majeurs du dispositif actuel (et la plus grande difficulté du poste), mais de l'ensemble de l'équipe enseignante. Le travail spécifique sur l'organisation de la langue serait bien du ressort de l'enseignante de FLS, mais dans un aller-retour avec les autres cours. L'enseignante pourrait s'appuyer sur les apprentissages réalisés en classe ordinaire par les élèves. Les compétences langagières nécessaires aux différentes disciplines pourraient être travaillées en cours de FLS. Les élèves seraient alors plus motivés par l'étude de la langue, puisqu'elle aurait une utilité directe dans leur scolarité. C'est déjà le cas pour le français lié à l'orientation et au monde professionnel, ce serait le cas pour tout, et on pourrait alors réellement parler de "français, langue de scolarisation". D'autre part, les élèves auraient plus de contacts avec leurs pairs, ce qui, on le voit en collège, accélère de beaucoup les progrès en compréhension et production orale. Actuellement, ils constituent un groupe à part dans le lycée, et utilisent le français principalement pour communiquer entre eux. Ils peuvent donc très bien se contenter toute l'année d'une interlangue très approximative, le français du groupe, qui fossilise des erreurs propres à chacun et qui ne leur suffira plus quand ils seront en intégration.

Les élèves auraient aussi accès aux actions d'aide ou d'accompagnement personnalisé "ordinaires" existants au sein du lycée.

Le dispositif leur assurerait une plus grande autonomie, en leur permettant d'avoir une idée plus complète de la réalité de la scolarité au lycée et en leur donnant dès leur arrivée différents outils qui contribueront à sa réussite.

Les élèves seraient bien des élèves du lycée, intégrés à ses différentes activités (et non plus "la classe de Marie" ou "tes élèves", selon les expressions en cours au LP). Et l'UPE2A pourrait devenir celle de tous les LP d'un bassin, comme les UPE2A des collèges, avec une plus grande collaboration entre les établissements.

On pourra certainement trouver nombre d'autres idées plus pertinentes pour faire évoluer ce dispositif, dont les difficultés ont été évoquées tout au long de ce texte. Il semble en tout cas urgent de mettre à plat l'existant et de réunir tous les acteurs potentiellement impliqués. Je pense qu'il est possible d'aboutir à une organisation plus efficace et plus intéressante pour les élèves, dans le cadre des textes organisant la scolarité des EANA, et avec les moyens dont nous disposons.


(1) Parcours d'orientation en classe d'accueil de lycée professionnel, Scéren CNDP-CRDP, Paris, 2012.

(2) Voir le site de l'éditeur : http://www.delta-expert.com/GPO/web/?demo

(3) Voir le site de l'éditeur : http://www.ecpa.fr/ressources-humaines/test.asp?id=1860

(4) http://chezamedee.canalblog.com/archives/2014/03/20/29482464.html

(5) http://chezamedee.canalblog.com/archives/2014/04/06/29604111.html

(6) http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=61536

Lire au lycée professionnel, n°74 (06/2014)

Lire au lycée professionnel - L'accueil des élèves allophones en lycée professionnel : de la classe d'accueil à l'UPE2A ?