Dossier : Le langage comme outil de création

"Jamais plus tu ne me verras tel que tu me voyais"

Un atelier d'écriture poétique en classe de CAP

Virginie Crambuer, professeur-documentaliste au lycée professionnel Jean Jaurès de Grenoble

Mise en place d'un partenariat sur le thème "sciences et poésie" avec plusieurs structures régionales

Cette année, deux enseignantes de CAP, Lynda Aguib, professeur de lettres-histoire, et Pascale Trouvé, professeur de mathématiques, ont décidé de monter un projet interdisciplinaire sur l'année, proposant à leurs élèves de 1re EVS (1re année de CAP option "Employé de vente spécialisé") dans un premier temps de découvrir les sciences par le prisme de l'art, puis d'aborder la poésie (notamment l'OuLiPo) dans son rapport avec les sciences pour, en dernier lieu, faire écrire aux élèves des textes poétiques sur les sciences.

Ce projet, comprenant des sorties culturelles (expositions, lectures, spectacles...) et des activités pédagogiques variées, a été organisé en partenariat avec plusieurs structures régionales : la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, et les salles de spectacle L'Heure Bleue (Saint-Martin-d'Hères - 38) et L'Hexagone (Meylan - 38).

Le thème choisi, lien entre sciences et poésie, se retrouve cette année dans diverses manifestations de la région grenobloise :

  • le spectacle Bionic Orchestra 2.0 à MINATEC (pôle d'innovation dans les micro- et nanotechnologies), dans le cadre de la Biennale Art et Sciences organisée par L'Hexagone du 3 au 13 octobre 2013 ;
  • le Festival international annuel de poésie, organisé par la Maison de la Poésie à L'Heure Bleue du 22 au 24 novembre 2013, qui avait pour thème "sciences et poésie" (voir la revue Bacchanales n° 49, Tous azimuts, poésie et sciences) ;
  • le Printemps des Poètes, avec pour thème "au coeur des arts", qui se déroule du 8 au 13 mars 2014 ;
  • le spectacle visuel et musical Cosmophonies, avec Hubert Reeves, à L'Hexagone le 27 mars 2014.

Ces événements doivent constituer autant de temps forts du projet, en parallèle d'activités pédagogiques sur site (atelier langue des signes à L'Heure Bleue) et en classe ou au CDI : rencontrer et échanger avec des poètes qui animeront des ateliers d'écriture poétique, monter un petit spectacle de lectures de poésie, écrire des petits poèmes en lien avec les sciences, réaliser une exposition avec des origamis ou des arbres à poèmes.

C'est dans le cadre du partenariat avec la Maison de la Poésie que les élèves ont pu participer à des ateliers d'écriture animés par deux poètes, Pierre Soletti et Yves Gaudin.

Un projet ambitieux pour un public en échec scolaire

Ce projet ambitieux, initié cette année, s'inscrit dans l'axe "ouverture culturelle" du projet d'établissement du lycée. Il est né du souhait des deux enseignantes de lettres-histoire et maths-sciences de travailler en interdisciplinarité, en proposant à leurs élèves de CAP d'aborder les sciences et la poésie sous un angle original. Mais il s'agissait aussi, alors qu'ils sont le plus souvent en échec scolaire et n'ont pas nécessairement choisi de leur plein gré la filière professionnelle, de leur donner une image positive des sciences, de la poésie et de l'écriture, mais aussi et surtout d'eux-mêmes, en les rendant acteurs du projet, et en leur permettant de s'exprimer à l'écrit tout en se familiarisant avec la prise de parole en public de façon ludique.

Or, pour ces élèves, assister à un spectacle ou une lecture de poèmes, lire de la poésie, et surtout en écrire, ne va pas nécessairement de soi. Comment peut-on les intéresser, les motiver, les faire participer, les valoriser par ce biais ? Sans oublier le fait que nombre d'entre eux viennent de SEGPA (section d'enseignement général et professionnel adapté), et ont même parfois une langue maternelle autre que le français. Alors écrire, et plus particulièrement dans une langue que l'on ne maîtrise pas bien, peut constituer une source de difficultés, voire de démotivation. Enfin, à un âge où souvent on manque de confiance en soi, réciter, devant tout le monde, un texte que l'on a, qui plus est, écrit soi-même, est là encore loin d'être évident.

Ce projet mêlant poésie et sciences et s'étendant sur l'année scolaire pouvait donc sembler très ambitieux, et s'avérer difficile à mener si les élèves ne se montraient pas coopératifs. L'organisation en temps forts permettrait-elle de remotiver les élèves sur des moments précis ? Comment les élèves allaient-ils réagir aux différents spectacles et activités pédagogiques ? Comment les poètes animant les ateliers d'écriture allaient-ils s'y prendre pour les intéresser, et qu'allaient-ils leur apporter ? Voici quelques éléments de réponse avec l'un des temps forts du projet, les ateliers d'écriture en partenariat avec la Maison de la Poésie et sa médiatrice culturelle, Katia Bouchoueva, et animés par Pierre Soletti, poète, et Yves Gaudin, poète et rhapsode.

Ateliers d'écriture : la poésie comme moyen d'expression... et d'acceptation

En parallèle du travail en classe (lecture de poésies) et des sorties pédagogiques et culturelles à L'Heure Bleue (atelier sur la langue des signes, Festival de poésie) et à L'Hexagone (spectacle Cosmophonie avec Hubert Reeves), le projet comprend des ateliers de lecture et d'écriture poétique qui ont eu lieu en classe et au CDI en compagnie de deux poètes en résidence à la Maison de la Poésie, Pierre Soletti et Yves Gaudin. En tant que professeur-documentaliste, j'ai donc pu assister à quelques-unes de ces séances, qui furent l'un des temps forts du projet.

La venue de Pierre Soletti au lycée correspondait à un souhait des professeurs de préparer les élèves au Festival de poésie à L'Heure Bleue, auquel ils allaient assister quelques jours plus tard. Le but était de leur faire rencontrer au préalable un des poètes qui allaient intervenir sur scène, afin de leur donner des repères, pour qu'ils ne soient pas trop perdus le jour J.

Si en début d'heure certains élèves rechignaient à l'idée de venir au CDI pour écouter un poète, lire de la poésie, le courant est pourtant tout de suite passé entre les élèves et lui. Il semble que le phénomène d'identification y soit pour beaucoup : en retraçant son parcours, et en se présentant comme quelqu'un "qui n'aimait pas l'école", le poète a réussi à capter l'attention des élèves en les interpelant sur le fait qu'on peut très bien avoir été un mauvais élève, et malgré cela s'intéresser à la poésie, au langage, aux mots, à la musique des mots...

Pierre Soletti avait apporté quelques-uns de ses livres, les élèves ont donc pu l'écouter réciter ses poèmes mais aussi feuilleter ses ouvrages. Les avoir entre les mains a certainement apporté un plus, mais bien souvent les élèves, absorbés par leur lecture, ne l'écoutaient plus, ce qui est dommage.

Cette intervention a permis à la classe de découvrir la poésie originale de Pierre Soletti : dans ses textes, souvent très courts, le poète joue surtout sur le rythme et la sonorité des mots, et les rimes ne sont pas systématiques.

Rencontrer un auteur vivant a aussi permis aux élèves de désacraliser la littérature, et plus particulièrement la poésie : il n'y a pas que des auteurs morts ! La poésie, c'est un art vivant, susceptible d'intéresser et plaire à tout le monde, même si on n'est pas un très bon élève en classe. Et les textes poétiques peuvent être très vivants aussi, très vifs, incisifs, comme ceux de Pierre Soletti.

Et si cette rencontre a permis de préparer les élèves à la sortie au Festival de poésie, elle a également constitué un bon préambule aux ateliers d'écriture, sur plusieurs séances, avec le poète et rhapsode Yves Gaudin.

En effet, dès la première séance avec Yves Gaudin au CDI, je me suis rendu compte que cette fois, même les élèves "boudeurs" semblaient motivés, et tout à fait disposés à venir travailler avec un poète autour de la poésie. Mais il y a eu en plus un effet de surprise, dû à la personnalité d'Yves Gaudin et son approche originale de la poésie.

Si lui aussi s'est présenté comme quelqu'un qui n'aimait pas l'école, il a beaucoup insisté sur le fait que "la poésie l'a sauvé". Au gré de ses multiples voyages, il a appris des poèmes dans des dizaines de langues différentes. Utilisant à bon escient les langues d'origine des élèves, il leur a donc déclamé, sous leurs yeux ébahis, des poèmes en français, anglais, arabe, turc, portugais, espagnol, italien... Il leur a aussi fait traduire un petit poème (haïku) en japonais, en les aidant à repérer les sons (mots) récurrents, et en les mimant. Ils ont ensuite mimé ensemble un poème en utilisant la langue des signes. Puis, pour en impliquer quelques-uns plus personnellement, il a aussi demandé à une élève de compter en portugais, à une autre de dire quelques mots en serbo-croate...

Après cela, il leur a proposé une activité mêlant écriture et lecture à haute voix : écrire sur une feuille son nom, date, heure et lieu de naissance, puis lire cette phrase dans la posture de son choix, avec l'intonation que l'on veut (chuchoter, crier...), voire même dans une autre langue de son choix, ce qui a semblé bien les amuser.

Ensuite, un autre exercice d'écriture : commencer une phrase par "et depuis je...", et la compléter par des verbes d'action que l'on trouvera en feuilletant des ouvrages dans le rayon poésie du CDI, ce qui permettait ainsi aux élèves de bouger, se déplacer dans les rayonnages.

Il est intéressant de noter que le poète avait demandé aux élèves de lui envoyer des petits textes entre les séances, par l'intermédiaire de leur professeur de français, et que ceux-ci ont en majorité joué le jeu. Ce qui fait que lorsqu'il est revenu quelques semaines plus tard, Yves Gaudin avait de la matière sur laquelle se baser pour continuer de travailler avec eux. De plus, il se souvenait de tous leurs prénoms, ce qui a été très apprécié. Mais le plus valorisant est certainement le fait qu'il ait lu quelques textes d'élèves devant leurs camarades, ce qui a instauré une nouvelle forme de respect entre eux, au sein de la classe.

Lors d'une autre séance, il a proposé de nouvelles activités de lecture : par exemple lire un poème en suivant le tempo donné par un élève (qui marquait le rythme en tapant des mains), ou bien faire lire à deux élèves cachés (hors de leur champ de vision) le poème d'un autre. Puis les élèves ont enchaîné sur des exercices d'écriture, par exemple partir d'un lieu et d'un moment, ou bien terminer une phrase commençant par "mon prochain poème sera...".

Quelques semaines plus tard, les élèves ont retravaillé en classe avec le poète durant 3 séances de 2 heures pour préparer avec lui un petit spectacle d'une trentaine de minutes présenté au CDI devant des enseignants, le personnel de direction du lycée et deux représentants la Maison de la Poésie.

Cette petite représentation a été intitulée "Jamais plus tu ne me verras tel que tu me voyais", avec au programme les lectures de leurs textes, individuellement ou collectivement selon les cas, sur un fond musical (oriental, électronique, hip-hop...) Notons qu'Yves Gaudin a lui aussi lu un poème qu'il avait écrit pour l'occasion, et qu'il a participé aux lectures chorales, tout en étant le chef d'orchestre du spectacle : signes pour le volume ou le changement des musiques, signes aux élèves pour monter sur scène, articuler, élever la voix, etc.

Cette représentation fut l'occasion de retrouver quelques-uns des exercices d'écriture auxquels j'avais pu assister, et quelques textes que j'avais déjà entendus, mais elle fut surtout l'occasion de voir des élèves enchantés de faire part de leurs créations : lectures en rap, en arabe, poèmes mimés en langue des signes, lectures chorales, clamées ou chuchotées... Bref, un beau panorama de tout ce qui avait pu être construit au cours de cet atelier entre le poète et les élèves...

"Désormais, jamais plus tu ne me verras comme tu me voyais" !

À chaque atelier, à chaque poème, en chaque humain rencontré, je vis comme une réalité cet écrit anonyme accroché à un arbre dans un parc de Buenos Aires.

Ma récente rencontre avec ces élèves de CAP du lycée Jean Jaurès était au coeur de cette parole écrite ! Elle y était et y est toujours, lorsque je relis nos poèmes ébauchés ensemble et les extraits d'auteurs choisis et recopiés par chacun de nous. Un choix qui, pour ces jeunes, bouillonne d'envie de vivre dignement, de s'extirper de préjugés dont ils sont souvent les victimes dès leur plus jeune âge.

Voilà ce que je vis avec eux, ce que nous échangeons ensemble et cela me redonne une force, une confiance que nous partageons jusqu'à ne plus avoir ni peur, ni honte d'élever notre propre voix, même si elle n'est pas si propre que cela ! Elle se tient debout et entame une marche vers l'autre, connu, inconnu, à reconnaître...

Et cette voix est celle des poèmes nôtres, à visage découvert, à pas cadencés, dansés ou même maladroits, mais toujours d'une sincérité libératrice et absolument vitale pour que l'avenir vraiment soit !

Yves Gaudin

Analyse des objectifs et choix pédagogiques

Il est encore trop tôt pour analyser le projet dans sa globalité puisqu'il se déroule sur l'année scolaire. Le lien entre poésie et sciences, les sorties pédagogiques et culturelles, les ateliers d'écriture, le montage d'un spectacle, la création d'origamis sont autant de temps forts passés mais aussi à venir.

Nous pouvons toutefois souligner qu'un projet comme celui-ci est voué à s'adapter aux contraintes logistiques : certaines sorties ou rencontres ont dû être annulées, notamment la venue au lycée du poète Frédéric Forte, spécialiste de l'OuLiPo.

Les enseignantes, qui souhaitaient laisser carte blanche aux poètes venus animer des ateliers d'écriture avec les élèves, ont donc dû faire preuve d'adaptation. Ainsi l'OuLiPo a plus été étudié en classe, ce qui a laissé à Pierre Soletti et Yves Gaudin la liberté de mener les ateliers d'écriture comme ils le souhaitaient, en fonction de leur personnalité, de leur sensibilité et de leur rapport à la classe.

Si pour l'instant le thème des sciences et des mathématiques a surtout été abordé lors du Festival de poésie à L'Heure Bleue, il sera au coeur de la prochaine sortie des élèves à L'Hexagone pour le spectacle Cosmogonies, en mars. Après ce spectacle, les élèves seront invités à écrire des petits poèmes autour des sciences, et à créer des origamis.

L'un des objectifs des enseignantes était d'organiser des sorties permettant d'établir un lien entre sciences et poésie. Ce n'est pas anodin : sortir les élèves de l'école, c'est les amener à voir d'autres choses, autrement, c'est leur faire rencontrer d'autres personnes dans d'autres lieux, et pas seulement dans le cadre du travail scolaire. C'est les amener à s'ouvrir au monde extérieur.

Par ailleurs, leur choix de créer des temps forts sur un projet assez long permet de cibler des objectifs plus précis sur certains moments : acquérir une culture scientifique, se familiariser avec les arts de la scène et la poésie, être acteur du projet en écrivant soi-même. En outre, cela permet aussi aux élèves de se mobiliser plus particulièrement à ces moments-là, sur des activités variées : Festival de poésie, ateliers d'écriture, spectacle, créations personnelles...

Les enseignantes et moi-même avons pu constater l'enthousiasme des élèves pour ce projet, qui leur a entre autres permis d'aborder les sciences et la poésie d'une manière originale, d'une part dans l'action d'écrire et pas seulement dans la lecture de textes, et ce malgré leurs difficultés avec l'écrit et avec la langue française, d'autre part en rencontrant des "vrais" poètes et en échangeant avec eux.

Finalement c'est le facteur humain qui me semble le plus important. Il s'est créé un véritable lien entre les élèves et Yves Gaudin, de par leur correspondance au cours des séances, mais aussi parce qu'il a tout de suite su instaurer un climat de mise en confiance, de mise en valeur de tous les élèves, qui a permis à chacun de se dépasser soi-même, et de dépasser ses préjugés sur les activités scolaires, la langue, l'écriture et la poésie. En parallèle, cela a créé une nouvelle ambiance dans la classe, une certaine forme de cohésion entre des élèves qui ont pu, pour certains se livrer un peu à travers leurs textes, pour d'autres créer des gimmicks (par exemple "je n'ai pas très bien entendu" dans le poème de Samuel) et susciter ainsi le respect de leurs camarades de classe.

Conclusion

Pour conclure, c'est un beau projet, ambitieux certes, et qui a su évoluer au fur et à mesure de son avancement. Les enseignantes, qui doivent prévoir leur projet sur papier six mois à l'avance ont su s'adapter aux diverses contraintes d'organisation, aux méthodes de travail et à la personnalité des différents intervenants.

Les élèves ont été sensibilisés à la fois aux sciences et à la poésie, ils ont rencontré deux poètes et écrit leurs propres textes avec eux, ont assisté à un Festival de poésie, vont assister à d'autres spectacles mêlant arts et sciences. Leur enthousiasme et leur motivation montrent d'ores-et-déjà que le projet est une réussite : ils sont très demandeurs, et attendent la suite des événements avec impatience.

Le nom donné par Yves Gaudin à leur petite représentation, "Jamais plus tu ne me verras comme tu me voyais", est donc approprié à plus d'un titre : les élèves voient les sciences et la poésie sous un autre angle, ils voient le poète différemment, se voient différemment eux-mêmes et entre eux, et nous, enseignants, pouvons aussi poser un regard différent sur les élèves qui ont montré une réelle envie, une motivation, et surtout des talents dans bien des domaines, y compris l'écriture et la mise en scène.

La prochaine étape du projet, outre la sortie pour le spectacle Cosmophonies, sera la participation de la classe au 16e Printemps des Poètes (du 8 au 23 mars 2014). Une nouvelle occasion de se mettre en scène et de montrer tous leurs talents devant un public plus large cette fois-ci. Un nouveau challenge à suivre...

Lire au lycée professionnel, n°73 (03/2014)

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