Dossier : Le langage comme outil de création

Les "Mystères d'Harris Burdick" ou comment faire écrire des élèves ?

Catherine Bergeron, professeur-documentaliste

Toute la séquence a été menée en partenariat avec Mme Hamdi, professeur de lettres-histoire-géographie.

La classe de première MF (menuisier fabricant) est une classe de 14 garçons en CAP 1re année. L'écriture est pour eux un monde difficile à atteindre et à cerner. Ils travaillent le bois avec enthousiasme et dextérité mais se sentent souvent démunis face à la "fabrication" d'un texte.

Et notre rôle d'enseignant est avant tout de leur prouver que tous les élèves ont les capacités de créer avec des mots. C'est pourquoi, nous avions envie d'emmener cette classe sur le chemin de l'écriture et de la création.

D'où l'idée d'utiliser un support. J'ai présenté au professeur de lettres ma nouvelle acquisition, Les Mystères d'Harris Burdick de Chris Van Allsburg (L'École des Loisirs, 2009), ouvrage en édition portfolio, c'est-à-dire, composé de 14 grandes images en noir et blanc.

Nos objectifs étaient, grâce à ce support visuel, de ne pas laisser les élèves seuls face à une feuille blanche, stimuler leur imaginaire, susciter leur curiosité et faire appel à leurs émotions.

Bref, balayer leur appréhension des mots...

Trois étapes dans le déroulement de cette séquence ont permis de mettre en valeur trois formes de créations : littéraire, artistique et théâtrale.

La création littéraire

Présentation

La première séance devait les surprendre, les interpeler. Ils se sont donc présentés avec leur professeur au CDI, où j'avais mis en scène Les Mystères d'Harris Burdick : toutes les images étaient suspendues par des épingles à linge à du raphia de couleur et réparties dans le CDI. Leurs premières réactions ont donc été la surprise et l'interrogation. Nous les avons laissés déambuler librement à travers le CDI afin qu'ils prennent le temps de regarder chaque image.

De retour aux tables, je leur ai dévoilé Les Mystères d'Harris Burdick en résumant ce qu'explique l'auteur dans son introduction. Chris van Allsburg raconte en effet (mais est-ce vrai finalement ?) qu'il a découvert ces dessins chez Peter Wenders, un homme à la retraite qui travaillait autrefois chez un éditeur de livres pour enfants. Ce dernier lui dit que, 30 ans plus tôt, un homme, appelé Harris Burdick, s'était présenté à son bureau avec 14 illustrations qu'il avait dessinées lui-même pour illustrer les histoires qu'il avait inventées. Il laissa à Wenders les dessins pour voir si celui-ci appréciait son travail et lui dit qu'il reviendrait le lendemain avec les histoires correspondant à ceux-ci... Mais il ne revint jamais et "jusqu'à ce jour, Harris Burdick demeure un mystère impénétrable".

Mais que racontaient ces histoires ? Mystère... Harris Burdick a quand même laissé quelques indices : sur chaque dessin, un titre et une phrase.

Consignes

Les élèves ont vite compris le travail que nous allions leur demander. Les consignes ont été réduites au minimum. L'idée était d'éviter les contraintes pour leur montrer que l'écriture est une forme de liberté. Que la création libère des mots, des émotions, des souvenirs...

Ils devaient donc écrire un récit, réaliste ou fantastique, de 15 lignes environ avec simplement "l'obligation" de reprendre la phrase et le titre écrits sous le dessin. Nous les avons ensuite invités à déambuler à nouveau dans le CDI pour choisir leur image, celle qui les interpelait le plus.

Le choix a été très rapide, peu ont hésité. Tous avaient été touchés par une image en particulier.

Nous nous sommes rendu compte que quelques images n'avaient pas été choisies et que d'autres avaient au contraire suscité l'intérêt de plusieurs élèves. Et tant mieux ! Car il était très intéressant de découvrir la diversité des histoires qui surgiraient d'une même image.

Déroulement

Tous les élèves sont immédiatement "partis" dans l'écriture, se sont engagés tout de suite dans la création. Et ceci, car leur curiosité avait été éveillée et certainement aussi car un choix leur avait été laissé. Ils se sont emparés de l'espace de liberté que nous leur avions volontairement offert.

Tous... sauf un. Qui n'a pas écrit et qui n'écrira pas durant toute la séquence malgré nos efforts pour l'aider. Deux autres ont eu simplement besoin de "déclencheurs" d'écriture. Nous les avons donc fait parer sur l'image en leur posant de simples questions. Qui voit-on ? Où cela se passe ? Quel détail surprend ?... Notre rôle était également d'aider pour la première phrase, la plus difficile en général pour les élèves.

Une fois leur histoire écrite (deux séances d'une heure), nous leur avons montré que la création littéraire se travaillait : nous avons donc revu avec chacun d'eux la façon d'améliorer l'orthographe, la grammaire, la ponctuation, le vocabulaire et l'expression de leur texte afin que celui-ci soit mis en valeur.

Une fois corrigés, les textes ont été tapés et imprimés.

La création artistique

Nous avons proposé aux élèves lors de la séance suivante de choisir un panneau de couleur de format A3. La consigne était simple : au recto, coller la photocopie de l'image choisie et au verso coller leur texte en faisant autour une illustration en lien avec leur histoire, dessiner un objet, un personnage, un lieu...

Nous leur avons dit que, cette fois-ci, ce ne serait plus seulement les images d'Harris Burdick qui seraient exposées et suspendues, mais aussi leurs textes. Leurs mots, leurs histoires qu'ils avaient réussis à faire sortir d'eux-mêmes ! Leurs créations. En effet, ils avaient vraiment fait "l'action de donner l'existence" puisque telle est la définition du mot "création" dans le dictionnaire Le Robert.

Le CDI allait alors être le théâtre de leur exposition...

La création théâtrale

Présentation

Mais aussi le théâtre de la lecture à voix haute de leur texte.

Nous souhaitions en effet insister aussi sur l'oral dans ce travail. Nous voulions que chaque élève partage sa création avec ses camarades de classe. Nous avions envie qu'ainsi leur texte soit mis en valeur car "mis en bouche".

Cette lecture à voix haute, cette "mise en scène" des textes, a été préparée.

L'idée était de ne pas mettre en difficulté ces élèves qui n'ont pas confiance en eux, et qui, comme nous le disions précédemment, ne sont pas à l'aise avec les mots.

Nous leur avons donc expliqué que la lecture à voix haute allait être l'occasion de donner corps, de donner vie à leur texte. Que lire, c'était offrir à l'autre son texte, c'était le "recréer" pour le donner à entendre. Et que pour cela, le débit, le volume, le ton, la diction, l'articulation, tout était important pour que ce moment de lecture soit l'occasion de donner du sens à leur histoire. Ils devaient prendre ces quelques minutes d'expression orale qui leur étaient accordées pour s'impliquer, s'affirmer, montrer qu'ils étaient parvenus à créer quelque chose avec des mots.

Déroulement

La collègue de lettres a travaillé la lecture une heure en classe.

La séance suivante, le CDI s'est transformé en un espace scénique : les tables étaient poussées, les chaises disposées en demi-cercle pour accueillir les spectateurs et un espace libre devant pour symboliser la scène sur laquelle l'acteur/lecteur devait jouer...

Avant la "représentation" (à huis-clos, c'est-à-dire, devant les élèves de la classe seulement), qui allait être aussi l'occasion d'une évaluation, nous les avons répartis en deux groupes. Ma collègue et moi nous sommes occupées chacune de sept élèves que nous avons préparés une nouvelle fois avant leur "montée sur scène" : travail de la diction, de la respiration et de la gestion du stress donc de la maîtrise de sa voix et de son corps, et prise en compte du public que l'on ne doit jamais oublier.

Après ce temps d'échauffement tous les élèves se sont réunis et sont passés un par un sur scène.

Un grand moment d'émotion pour tous, acteurs et spectateurs. Et surtout deux moments forts. Un élève a avoué qu'il n'avait jamais lu devant quelqu'un, jamais ! De plus, il ne maîtrisait pas bien le français. On a pu voir l'effort incroyable qu'il a fourni pour aller jusqu'au bout sans se décourager.

Il s'est d'ailleurs arrêté au milieu du texte submergé par la difficulté de lecture et le stress, mais a refusé l'aide qu'on lui proposait et a terminé seul. Il a été applaudi. Un autre élève a lu un texte très poétique mais aussi très personnel. L'image avait semble-t-il fait surgir chez lui des souvenirs mais aussi des réflexions sur la vie et l'avenir. Tout le monde a senti que cet élève avait dû vivre des moments difficiles.

Évaluation

Comme énoncé plus haut, ce travail se devait d'être évalué. Avant leur restitution orale, nous avons donc remis à chacun une grille avec les trois pôles d'évaluation retenus, correspondant aux trois formes de création. Pour la création littéraire, nous avons tenu compte de la syntaxe de l'orthographe, de la grammaire et de l'originalité du contenu. À l'oral, pour la création théâtrale, nous avons évalué la lecture distincte, la lecture expressive, la prise en compte du public et la gestion du stress. Enfin, pour le travail artistique, nous avons pris en compte l'aspect esthétique du panneau réalisé et la cohérence de l'illustration avec le récit imaginé.

L'ensemble des travaux a été exposé à l'entrée du CDI afin que ceux-ci soient vus par les élèves et les différents adultes du lycée.

Il sera aussi exposé lors de la journée portes ouvertes de l'établissement.

Cette exposition a permis de clore un travail de longue haleine fourni par les élèves.

Nous voulions par ce biais leur monter la valeur de leur travail et leur prouver qu'ils pouvaient en être fiers.

Annexe

Les quatre jeunes qui voulaient aller dans un endroit où personne ne les connaissait.

Dans ce monde de folie, grandir n'est pas facile. Ainsi ces petits enfants partirent découvrir le monde afin de trouver une réponse à cette folie des adultes.

Naviguant au gré du vent, ils partirent chercher la vérité. Car, ne trouvant personne sur terre qui leur donna la réponse, ils décidèrent de trouver la réponse dans l'océan.

Car s'il y avait une réponse c'est là qu'ils la trouveraient...

Aussi la réponse leur apparut comme une goutte d'eau. Ils comprirent qu'à chaque question il n'y avait pas une réponse mais des milliers de réponses possibles.

Tel le nombre de gouttes d'eau dans cette immensité qu'est l'océan de la vie.

Francis Mavunza (1re MF)

Lire au lycée professionnel, n°73 (03/2014)

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