Dossier : Le langage comme outil de création

Lire Rabelais au lycée professionnel : les figurations du langage poétique dans tout son éclat

Julien Lebreton

Si Dante Alighieri, (qui, en italien, signifie "porteur d'ailes") s'élance vers le ciel et le paradis, Rabelais semble faire l'inverse, déclarant par la bouche de sa pontife Bacbuc, que rien n'est "comparable à ce qui est en terre caché. Pourtant est equitablement le soubterrain dominateur presques en toutes langues nommé par epithete de richesses" (Cinquiesme Livre, chap. XLVII, p. 8401), et montre à l'évidence partout son goût pour l'ici-bas, le bas-ventre, le monde souterrain, le secret. Rabelais aime à jouer avec les secrets du langage.

Dans les romans de Rabelais, une langue poétique marquée se dévoile, en premier lieu par un rythme cadencé, puis un rythme à la fois binaire et ternaire, et même quaternaire qui s'enfle, pour enfin mieux jaillir, époustouflant et majestueux, parfois soutenu de répétitions. Ainsi, chez Rabelais, il y a une marche cadencée des mots. Que l'on songe par exemple à la "controverse merveilleusement obscure et difficile" entre les seigneurs de Baisecul et Humevesne dans Pantagruel (chap. X-XIII), passage hautement poétique à bien des égards. L'on peut certes y voir une remembrance des fatrasies du Moyen Âge, une satire des procès. Mais ce sont surtout les mots qui, libérés, s'organisent à leur idée, échappent à l'emprise de ceux qui les prononcent, entrent en divagation. Les mots ont pris le pouvoir, et ils ont également pris possession de la phrase elle-même, ils ont pris l'initiative de la folie et de la sagesse. S'ils déconcertent le lecteur, donnent l'impression de la folie, ils aboutissent néanmoins à la sagesse, car le procès se termine de manière satisfaisante pour les plaideurs. Tout est permis avec les mots, et il est possible de subodorer dans ce passage une nouvelle interprétation, puisque la syntaxe est préservée : ne serait-ce pas les phrases qui, selon les propos de Georges Courteline, mènent les mots en promenade ?

Quoique libres, ils deviendraient prisonniers de la structure grammaticale. Certes, mais cette armée des mots, se rebellant, s'en iraient à la débandade de leur sens, exhibant ainsi leur puissance. Tout en endossant le rôle de la mère sotte, Pantagruel prononce une sentence aussi inintelligible que la cause même : "Semblablement est declairé innocent du cas privilegié des gringuenaudes, qu'on pensoit qu'il eust encouru de ce qu'il ne pouvoit baudement fianter par la decision d'une paire de gands parfumés de petarrades à la chandelle de noix, comme on use en son pays de Mirebaloys" (p. 261). Au-delà d'une accumulation de coq-à-l'âne abstrus, les plaidoiries coruscantes des deux seigneurs ne manquent guère de cohérence interne, une fois débusquées quelques rustiques plaisanteries alvines et certaines cérémonies pseudo-sabbatiques qui se déroulaient les jours du Mardi Gras et du Mercredi des Cendres.

Les mots sont libres, néanmoins le poète en demeure le seul maître. Il dispose pour ainsi dire, de tout un clavier quasi infini de mots et de tournures, d'alliances de mots, dont il peut jouer à sa guise. De ce point de vue, Rabelais apparaît tel le chantre des mots où se confondent toutes les traditions et tous les espoirs de renouveau. L'extraordinaire vitalité du langage rabelaisien et sa composante ludique ne doivent pas nous étonner en un siècle qui aimait tant jouer même dans les situations les plus dramatiques. Elles épousent dans leur déroulement une structure logique quasi irréprochable, garante de l'effet burlesque du contraste entre l'agencement raisonnable des propos et leur teneur, on ne peut plus déraisonnable. Au demeurant, dans Pantagruel, le chapitre VI en est un exemple éclatant.

CHAPITRE VI
Comment Pantagruel rencontra un Limosin, qui contrefaisoit le langaige Françoys

Quelque jour je ne sçay quand Pantagruel se pourmenoit après soupper avecques ses compaignons par la porte dont l'on va à Paris, là rencontra un escholier tout jolliet, qui venoit par icelluy chemin : et après qu'ilz se furent saluez, luy demanda, "Mon amy dont viens tu à ceste heure ?" L'escholier luy respondit. "De l'alme inclyte et celebre academie, que l'on vocite Lutece."

- Qu'est ce à dire ? dist Pantagruel à un de ses gens.

- C'est (respondit il) de Paris.

- Tu viens doncques de Paris, dist il. "Et à quoy passez vous le temps vous aultres messieurs estudiens audict Paris ?" Respondit l'escholier. "Nous transfretons la Sequane au dilucule, et crepuscule, nous deambulons par les compites et quadriviers de l'urbe, nous despumons la verbocination Latiale et comme verisimiles amorabonds captons la benevolence de l'omnijuge omniforme et omnigene sexe feminin, certaines diecules nous invisons les lunapares, et en ecstase Venereique inculcons nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces meritricules amicabilissimes, puis cauponizons es tabernes meritoires, de la pomme de pin, du castel, de la Magdaleine et de la Mulle, belles spatules vervecines perforaminées de petrosil. Et si par forte fortune y a rarité ou penurie de pecune en nos marsupies et soyent exhaustes de metal ferruginé, pour l'escot nous dimittons nos codices et veses opignerées, prestolans les tabellaires à venir des penates et lares patriotiques." À quoy Pantagruel dist. "Que diable de langaige est cecy ? Par dieu tu es quelque heretique."

- Seignor non dist l'escolier, car libentissiment dés ce qu'il illucesce quelque minutule lesche du jour je demigre en quelcun de ces tant bien architectez monstiers : et là me irrorant de belle eaue lustrale, grignotte d'un transon de quelque missicque precation de nos sacrificules. Et submirmillant mes precules horaires elue et absterge mon anime de ses inquinamens nocturnes. Je revere les olimpicoles. Je venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes. Je serve les prescriptz decalogicques, et selon la facultatule de mes vires, n'en discede le late unguicule. Bien est veriforme que à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lend à supereroger les eleemosynes à ces egenes queritans leurs stipe hostiatement.

- Et bren bren dist Pantagruel, qu'est ce que veult dire ce fol ? Je croys qu'il nous forge icy quelque langaige diabolique, et qu'il nous cherme comme enchanteur." À quoy dist un de ses gens. "Seigneur sans doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians, mais il ne faict que escorcher le latin et cuide ainsi Pindariser, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en Françoys : par ce qu'il dedaigne l'usance commun de parler." À quoy dict Pantagruel. "Est il vray ?" L'escolier respondit. "Seignor missayre, mon genie n'est poinct apte nate à ce que dict ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule Gallicque, mais vice versement je gnave opere et par vele et rames je me enite de le locupleter de la redundance latinicome."

- "Par dieu (dist Pantagruel) je vous apprendray à parler. Mais devant responds moy dont es tu ?" À quoy dist l'escholier. "L'origine primeve de mes aves et ataves fut indigene des regions Lemovicques, où requiesce le corpore de l'agiotade sainct Martial."

- "J'entens bien, dist Pantagruel. Tu es Lymosin, pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisian. Or vien çza, que je te donne un tour de pigne." Lors le print à la gorge, luy disant. "Tu escorche le latin, par sainct Jan je te feray escorcher le renard, car je te escorcheray tout vif." Lors commença le pauvre Lymosin à dire. "Vee dicou, gentilastre. Ho sainct Marsault adiouda my. Hau hau laissas a quau au nom de dious, et ne me touquas grou." À quoy dist Pantagruel. "À ceste heure parle tu naturellement." Et ainsi le laissa : car le pauvre Lymosin conchioit toutes ses chausses qui estoient faictes à queheue de merluz, et non à plein fons, dont dist Pantagruel. "Sainct Alipentin, quelle civette ? Au diable soit le mascherable, tant il put." Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remord toute sa vie, et tant fut alteré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et après quelques années mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine et nous demonstrant ce que dit le Philosophe et Aule Gelle, qu'il nous convient parler selon le langaige usité. Et comme disoit Octavian Auguste qu'il faut eviter les motz espaves en pareille diligence que les patrons des navires evitent les rochiers de mer.

Pantagruel roy des Dipsodes, restitué à son naturel, avec ses faictz et prouesses espoventables : composez par feu M. Alcofribas abstracteur de quinte essence, publié probablement en 1532, met en scène, sous forme de roman d'aventure, le personnage de Pantagruel : enfance, tour de France, études à Paris, expérience de la guerre... Roman d'éducation de forme quelque peu décousue, Pantagruel, permet à Rabelais d'aborder de nombreuses questions d'actualité et de poser les fondements de ses croyances humanistes, résumées dans la missive de Gargantua, au chapitre VIII. Entre autres centres d'intérêt, la langue et son utilisation constituent l'une des préoccupations de Rabelais. Les différences des tonalités, des formes, des modes, l'appel au dialogue, les jeux récurrents d'énumérations, calembours, épitrochasmes, comme aux chapitres I et VII, mettent en relief des goûts pour une exploitation parfois emphatique du lexique et des tournures. Mais cette démesure, derrière l'aspect ludique et provocateur, est révélatrice d'une manière de procéder qui passe par des mises en situation hyperboliques pour mettre l'accent sur des données humaines trop conventionnelles et trop conformistes pour être efficacement analysées.

Avant de passer à l'analyse du chapitre VI, il nous faut dire quelques mots quant à la situation de la langue française dans les années 1530. En dépit de l'importance du latin, la décennie 1530 constitue une période cardinale, celle de la publication des premiers ouvrages qui se donnent pour objet l'étude de la langue française. La première grammaire française, Lesclarcissement de la langue francoyse, rédigée en anglais et élaborée par John Palsgrave, paraît à Londres en 1530, deux ans avant la première édition de Pantagruel. Le premier dictionnaire de Robert Estienne, Dictionarium, seu Latinae linguae Thesaurus, destiné aux savants et aux étudiants paraît l'année suivante. Quasiment composé en latin, il recourt épisodiquement au français pour des explications complémentaires. Réédité en 1536, il sera suivi en 1538 par un Dictionarium Latinogallicum, proposant une traduction systématique en français. Robert Estienne n'aura qu'à inverser l'ordre de présentation pour réaliser le Dictionnaire françoislatin, premier ouvrage du genre à accorder la préséance au français dans la nomenclature. Il est daté de 1539, l'année de l'Ordonnance de Villers-Cotterêts, qui rend le français obligatoire dans les textes juridiques.

Le chapitre VI est consacré à la rencontre de Pantagruel avec un écolier limousin qui incarne le côté pédant des études universitaires. Il vient en effet de Paris, et se croit obligé, à ce titre, d'adopter une fausse langue savante directement copiée sur le latin. Le passage, élaboré comme un véritable dialogue de théâtre, met en scène une situation de communication qui évoque la comédie et la farce. La violence de Pantagruel, irrité par l'emploi d'un pseudo-latin "écorché" déclenche chez le malheureux étudiant un recours à son patois natal, ce qui ne rend guère le dialogue plus aisé. À mesure que se déroule l'échange et que la situation se modifie, se met en place, de manière sous-jacente, une réflexion sur le naturel du langage, sur les différentes formes d'affectation et sur les codes utilisés. C'est l'occasion pour Rabelais de faire la satire des jargons et de mettre en relief la puissance des gestes et du langage "physique".

L'intérêt pédagogique et culturel du chapitre réside dans les problèmes du langage qu'il met en jeu. La comparaison constante des trois langues utilisées est la base d'une observation d'abord, d'une réflexion historique ensuite, et d'une analyse plus globale de la communication. C'est, effectivement de prime abord, pour un lecteur du XXIe siècle, une question générale de compréhension de la langue du XVIe siècle. Vient en second lieu, à l'intérieur de ce premier cadre, la réflexion sur les jargons et sur la langue naturelle, dans une mise en scène autant poétique que truculente. L'étude du langage grâce à une situation de communication est intéressante en soi : l'on en retrouve une multitude d'exemples au théâtre (Molière, Marivaux, Beaumarchais, Anouilh, Ionesco, Bourdet, Cousse, Novarina...). La mise en situation s'oppose à la réflexion théorique mais pose des problèmes délicats de situation d'énonciation et même de mise en abyme. Au-delà, le texte peut servir de point de départ pour une réflexion sur les choix de langue, de langage, dans des situations de communication diverses.

Mais, jusqu'à quel point ce dessein de recréer le langage est-il réalisable ? Jusqu'à quel point est-il même désirable ? Déjà le terme de "recréer" est ambivalent : il peut signifier aussi bien "reproduire à l'identique", "ressusciter", que "remodeler" d'après l'original, ou "réinventer".

Les difficultés de lecture du texte

La première difficulté de ce texte - difficulté fort sapide - est d'obédience linguistique : vocabulaire et syntaxe du seizième siècle, termes de provenances très variées, inventions verbales. S'y ajoutent ensuite les allusions intertextuelles desquelles la connaissance est indispensable au décodage de la parodie. De même, il serait expédient de faire analyser aux élèves les difficultés qu'ils rencontrent pour comprendre le texte et de leur faire remarquer qu'il est aussi compliqué pour un lecteur du XXIe siècle de lire les trois langues utilisées ici : celle du XVIe siècle, même modernisée, qu'utilise Rabelais et celles de l'écolier lorsqu'il parle "latin", puis lorsqu'il parle le patois limousin. La question oriente ainsi vers une observation des différents passages en "langue différente" et une recherche des difficultés, qui sont aussi bien d'obédience syntaxique que d'obédience lexicale. Il est important que les élèves soient attentifs à l'organisation des notes : c'est cette organisation qui permet de déceler les trois langues employées et d'identifier les difficultés. L'important demeure la réflexion sur la compréhension du texte.

Langage ridicule et langage naturel

La double notion de ridicule et de naturel peut paraître biscornue pour des élèves-lecteurs du XXIe siècle. Il est intéressant d'analyser de près les trois langages utilisés, en tenant compte du signifiant et du signifié des termes employés.

La langue de l'époque. C'est celle que parlent Pantagruel et son interlocuteur non nommé : "un de ses gens". Elle peut donc être considérée comme naturelle dans ce cadre précis : langue réelle et historique parlée par des personnages inscrits dans une époque, celle de la création de l'oeuvre. Il pourrait être judicieux de choisir quelques termes et de les comparer à leurs équivalents modernes ("bren", "cuide", "usance", "devant", "dont"), ou de remarquer certaines structures particulières (absence d'article, ou de pronom personnel sujet).

Le patois limousin. Peut-être ridicules pour un lecteur de notre époque, ces termes qui dépeignent une langue paysanne par ses sonorités ("dicou", "adjouda", "Dious", "touquas"...) se révèlent être un parler naturel pour l'écolier. Le lecteur le perçoit au fait que c'est le langage utilisé lorsque le personnage, confronté à une situation de violence, se laisse aller au naturel pour supplier. C'est la langue qui vient spontanément remplacer l'affectation latine des lignes qui précèdent.

Le jargon latin. Par rapport à la langue parlée par Pantagruel, ces deux passages contiennent des spécificités repérables. Pour un non latiniste, c'est un jargon très peu accessible : les mots ressemblent assez peu à du français, et restent difficilement compréhensibles, avec, outre plus, un aspect vaguement savant. Un latiniste y reconnaît des termes de consonance et surtout de racines latines, hâtivement transformés et francisés ("vernacule", "viceversement", "locupléta"). D'autres sont identifiables par association dans la phrase comme par "veles" et "rames", "redundance latinicome".

Les notes font apparaître le passage du latin au français par simple modification de terminaison. La structure des phrases révèle la manière dont l'ensemble est organisé : syntaxe et ordre des mots empruntés au français, pas de déclinaison, prépositions et articles en français, désinences françaises, notamment celles de l'infinitif, du pluriel, du féminin, adaptées à des mots latins. Le résultat est un véritable jargon franco-latin à prétention savante, à peine saisissable, à supposer que le sens lui-même ait une importance dans la situation considérée. Le jargon recrée ici correspond assez bien à la définition qu'en donne l'interlocuteur de Pantagruel : langue des Parisiens contrefaite, latin martyrisé, tendances au "pindarisme", refus de l'usage commun de la langue. Le lecteur peut dès lors s'interroger sur la notion de naturel et sur ses aspects relatifs : dans une situation où il se présente comme un étudiant parisien, l'écolier tente de faire passer pour naturelle la langue savante qui le ridiculise. En situation non maîtrisée, il revient à sa langue naturelle. En somme, pour le lecteur du XXIe siècle, aucune des trois langues n'est réellement naturelle, pour Pantagruel, seule l'est la sienne, comme pour le narrateur et l'auteur.

La situation de communication

Poétique et théâtral, et se réduisant à des échanges de paroles, ce qui est visible à la disposition des phrases, aux guillemets, aux tirets, aux exclamations, à tous les indices du discours direct, le chapitre VI se caractérise par son caractère pittoresque, son art du dialogue, et une écriture particulière qui montre un auteur soucieux de charmer son lecteur, au demeurant, il rapporte une situation de communication fort intrigante.

C'est ainsi que l'on retrouve dans ce chapitre une structure dramatique proche des trois actes de la comédie.

L'on assiste en premier lieu à l'exposition : la rencontre entre Pantagruel et l'écolier limousin qui, pour le moment, à défaut de s'attaquer, se saluent.

Ensuite, le noeud de l'intrigue pourrait se résumer de la manière suivante : sommé par Pantagruel, après un discours incompréhensible, de s'expliquer quant à sa façon de s'exprimer, l'écolier maintient le caractère amphigourique de son discours, déclenchant la colère de Pantagruel. La seconde réponse, qui précise les origines de l'écolier malgré son peu de limpidité, rend la situation plus facile à comprendre, mais l'accumulation de latinismes pédants et faux renforce la colère de Pantagruel. L'obstination de l'écolier à persister dans son attitude jargonnante, en confirmant les hypothèses initiales : imitation du langage parisien, par pédantisme, offre une ouverture à Pantagruel pour triompher d'une situation qui menace de perdurer.

Le troisième acte enfin, voit apparaître le dénouement de l'intrigue par la détérioration de l'échange et le courroux qui en résulte provoque une modification du dialogue et le retour à une langue naturelle et spontanée, qui n'est pas celle des apparences. L'on observe également un renversement de situation qui offre des aspects comiques : du langage savant de l'écolier, qui met Pantagruel en situation d'interrogation, l'on passe à un langage insaisissable pour le lecteur, et peut-être pour Pantagruel, mais qui a l'avantage d'être pur et naturel. Affectation et naturel sont au coeur d'une scène qui se veut avant tout comique et qui se termine en farce2.

Autre plan possible du texte

Un autre plan possible du texte, pour une lecture méthodique serait le suivant.

[I / L'armature rhétorique et poétique]
Le texte s'articule selon une armature rhétorique et poétique remarquable, où se met en place un schéma langage ridicule/langage naturel. Rabelais se distingue grâce à la virtuosité de son écriture qui se caractérise par une gaieté piquante. Le véritable charme de Rabelais dans cette page est d'avoir produit un univers poétique, avec ses ornements, ses rythmes, et ses couleurs propres. Paradoxalement, dans cette page, Rabelais pratique l'art de dialoguer avec son lecteur. Il pique sa curiosité, il amuse son intelligence, il le provoque et le pousse même dans ses retranchements.
[A / Les procédés rhétoriques]
[B / Les procédés poétiques]
[C / Une écriture de la gaieté]

[II / Les jeux et les fantaisies poétiques]
Durant tout ce récit, Rabelais-poète mélange allègrement les registres, car il allie les plus opposés, notamment l'épique et l'humoristique. Rabelais déploie toute sa fantaisie poétique en explorant et en exploitant les ressources du langage jusqu'à aller transgresser merveilleusement le vocabulaire et la syntaxe.
[A / Des images hétéroclites]
[B / Le goût de l'exagération]
[C / Les fantaisies rythmiques]

[III / Une scène théâtrale]
Ce texte se présente comme une véritable "scène", aux deux sens du mot, c'est-à-dire, narratologique et théâtral, le narrateur n'intervenant que pour assurer une fonction de régie dans quelques incises.
[A / L'exposition]
[B / Le noeud de l'intrigue]
[C / Le dénouement]

Finalement, le poète est celui qui, à force de méticulosité et de rigueur dans son travail lexical et stylistique, parvient au "miracle" de la formulation, "miracle" au sens de merveille gracieuse, épurée de toute contingence. "Poète", Rabelais l'était assurément. Son habileté à jouer avec les mots, les "genres", les techniques est indéniable. Il prend soin de n'en jamais employer aucune au-delà de ce que nous pourrions nommer son "seuil d'efficacité". Il démultiplie dès lors les virtualités de chacune d'entre elles, et, par simple jeu contrastif, met en résonance leurs effets atypiques. Cette abondance joyeuse, cette verve coruscante, ce rythme capricant appartiennent à un maître du langage. Rabelais jongle avec les mots, les rassemble en bataillons serrés, les relâche en cascades. Comme l'écrit Marcel Aymé dans sa préface aux "romans" rabelaisiens :

Rabelais, lui, est l'explosion d'une extraordinaire puissance verbale qui trouve dans le mouvement même sa forme et ses significations sans le secours d'aucun moule et sans recourir à une mécanique des idées et des sentiments. [...] la langue paraît avoir repris chez lui sa fonction première qui est de précéder la pensée et de la libérer comme par bonheur. Et lorsque nous lisons ces livres pleins de faicts et prouesses espouentables, c'est justement ce bonheur dans le déferlement des mots qui nous entraîne au-delà de ce qu'ils expriment, vers des horizons qui ne ressemblent à rien de connu, comme ferait la poésie.

(Les Cinq Livres de Rabelais, R. Delbiausse(éd.), Paris, Magnard, 1965, t. I, Gargantua-Pantagruel, p. 7)

(1) Sauf indication contraire, toutes les références aux textes rabelaisiens renverront à l'édition des Oeuvres complètes, M. Huchon (éd.) et F. Moreau (collab.), "Bibliothèque de la Pléiade", Paris, Gallimard, 1994 : Gargantua, p. 1-153, et Pantagruel, p. 209-337.

(2) La puissance théâtrale des "romans" rabelaisiens est particulièrement remarquable. Au demeurant, ceux-ci ont fait l'objet de nombreuses adaptations théâtrales. De la version de Gargantua, mise en scène et interprétée par Julien Mellano au théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi, en passant par le théâtre de Suresnes Jean Vilar, qui ouvrait la saison 2012-2013 avec le spectacle des Paroles gelées, dans la mise en scène de J. Bellorini, sans oublier C'est la faute à Rabelais qu'E. Durif a montré en Limousin dans une mise en scène de J.-L. Hourdin. Plus récemment, R. Renucci était accompagné du Paris Mozart Orchestra, en ouverture du Festival de l'Epau, pour proclamer les pages du Gargantua sur les fantaisies illustratives du compositeur J. Françaix. Songeons aussi à la version de Pantragruel, mise en scène par Benjamin Lazar au théâtre de l'Athénée.

Lire au lycée professionnel, n°73 (03/2014)

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