Dossier : Robots et androïdes, la réalité dépassera-t-elle la fiction ?

Le thème du robot dans "Blade Runner" : un double regard sur l'humanité

Emmanuelle Kalonji, professeur lettres-histoire et formatrice groupe lettres (académie de Grenoble)

Le roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (également publié dans sa traduction française sous le titre de Blade Runner), met en scène des robots humanoïdes. Il permet, au travers de ce thème porteur, de conduire les élèves vers une réflexion sur la notion même d'humanité.

L'année de première : une réflexion sur la manière dont l'homme met le monde à distance

Le programme de français de l'année de première présente une particularité intéressante. Il permet de mettre en évidence la manière dont l'homme, au cours des siècles, a géré ses rapports à un monde qui semblait le dépasser : soit parce que, par manque de connaissance, il ne parvenait à l'expliquer, soit parce que les avancées technologiques venaient mettre à mal son système de valeur.

Ainsi, l'homme médiéval vivait dans un monde où le surnaturel avait toute sa place. Les phénomènes inexplicables étaient autant de thèmes pour les récits merveilleux, qui furent marginalisés à partir de la Renaissance. Le XIXe siècle leur ouvrit à nouveau la porte, par la voie du fantastique. La "fée électricité" bouleversa certes l'industrie, mais plus encore les âmes. Le rationalisme scientifique ne suffisant pas à expliquer certains phénomènes, le récit fantastique devint un exutoire pour l'homme moderne en manque de sens, tandis que Jules Verne et Wells jetaient les bases de ce qui deviendrait la science-fiction.

Je pense que les objets d'étude "Du côté de l'imaginaire" et "L'homme face aux avancées scientifiques : enthousiasme et interrogations", en conduisant le professeur à aborder le conte, le récit fantastique et la science-fiction (oserais-je ajouter le surréalisme ?), permettent de faire réfléchir les élèves sur la capacité de l'homme à exprimer et à transcender sa peur du monde qui l'entoure, au travers de la création littéraire.

La société de Blade runner, une société en perdition

"Le monde dont nous faisons l'expérience n'est pas le monde réel, mais autre chose, une semi-réalité, un leurre" affirmait Philip K. Dick dans Le Temps désarticulé (1959). Dans ses romans, les héros découvrent que l'univers dans lequel ils vivent n'est qu'une illusion et que les repères autour desquels ils ont organisé leur existence sont vains. Philip K. Dick (1928-1982) fut un auteur brillant, torturé et pessimiste que sa propre patrie ignora et qui trouva le succès et une fortune relative en Europe et plus particulièrement en France.

Do androids dream of electric sheep ? a été publié en 1968 aux États-Unis, et dès 1976 en France sous ce titre traduit, puis sous celui de Robot Blues et enfin sous l'intitulé sous lequel nous le connaissons aujourd'hui, Blade Runner.

Dans Blade Runner, K. Dick décrit le monde de l'après "Guerre mondiale Terminus". À la fin du XXe siècle, un conflit atomique a gravement endommagé l'écosystème terrestre, provoqué la quasi extinction des animaux et engendré une dégénérescence de l'espèce humaine. Les humains identifiés comme "normaux" doivent s'exiler dans des colonies martiennes ; ils deviennent alors des émigrants pour lesquels l'O.N.U. a prévu que soient fournis des androïdes capables de leur venir en aide, de véritables "machines-outils". Les autres, appelés "spéciaux", sont stérilisés, enfermés dans les "Instituts de Formation Spéciale" dont on devine qu'ils sont davantage des prisons que des hôpitaux.

Le roman est centré sur la petite société qui s'obstine à rester sur terre, isolée dans de grands ensembles urbains vidés de toute vie, dont le signe absolu de réussite sociale et morale réside dans la possession d'un animal vivant. Ses membres tentent de trouver et donner un sens à leur existence grâce à deux machines : "l'orgue d'humeur" qui leur permet de programmer leur état émotionnel, et "la boîte à empathie" qui, en les reliant les uns aux autres, leur fait vivre virtuellement le parcours initiatique et sacrificiel du prophète et martyr de leur religion appelée "Mercerisme".

Le récit s'organise notamment autour du personnage de Rick Deckard, un blade runner, c'est-à-dire un chasseur de prime dont la mission est de retrouver et d'éliminer (de "réformer") des androïdes qui, ayant quitté les colonies, sont revenus illégalement sur terre et sont donc considérés comme dangereux pour l'espèce humaine. Remarquables imitations de l'humain, il est nécessaire de soumettre ces robots à un test afin de les identifier avec certitude et les différencier des "spéciaux". Ce test, dit de "Voigt Kampff", est destiné à mesurer leur taux d'empathie, notamment avec l'espèce animale, l'idole moderne de la société post Guerre mondiale Terminus.

Les androïdes, simples robots ?

La narration s'organise autour de deux points de vue (qui fusionnent à la fin du roman) : celui de Deckard, le héros/anti-héros à la personnalité trouble, dont le parcours montre des zones d'ombres, et celui de John Isidore, un "spécial". Ainsi, il me semble que l'une des richesses du roman réside dans la confrontation entre trois types d'"êtres" à la recherche d'eux-mêmes :

  • l'homme "normal" incarné par Rick Deckard, qui doute de sa propre humanité et n'en prendra conscience qu'au travers d'un parcours initiatique ;
  • l'homme "dégénéré" incarné par John Isidore, fasciné par les androïdes qui sont pour lui la perfection dont il est privé ;
  • et enfin, "l'homme-machine" incarné tour à tour par Luba Luft, un robot chanteur d'art lyrique, Roy Baty, un humanoïde rebelle, terroriste et criminel, ou encore Rachel Rosen qui ignore qu'elle n'est qu'un androïde...

Les robots inventés par K. Dick s'interrogent sur leur propre existence : soumis à l'usure du temps, ils se savent condamnés et refusent ce destin qui leur paraît inacceptable. Certains l'oublient en "jouant" à imiter les humains, enviant leur capacité d'empathie, tandis que d'autres souhaitent se venger et deviennent des meurtriers prêts à tout pour échapper à la "réforme".

Pourquoi étudier Blade Runner en oeuvre intégrale ?

L'objet d'étude "L'homme face aux avancées scientifiques et techniques : enthousiasmes et interrogations", s'organise autour des trois questions qui aident le professeur à cerner la finalité de cette partie du programme : amener les élèves à s'interroger sur la portée des découvertes scientifiques et à découvrir la nécessité de la prise de recul et du dialogue sociétal.

L'étude de Blade Runner permet de conduire une réflexion qui amènera progressivement les élèves à construire des réponses personnelles et argumentées à ces questions. Le spectre de la guerre atomique qui a conduit à la destruction de la terre hante tout le roman et rappelle à quel point "certaines avancées scientifiques et techniques" peuvent être à reconsidérer. La rébellion des androïdes interroge sur le risque que prend l'homme à créer des machines "douées d'intelligence", des imitations de lui-même qui finissent par lui échapper et le mettre en danger. Quant à la "boite à empathie", qui permet virtuellement de "fusionner" avec le martyr Mercer, elle pose la question de l'addiction et de la place des univers imaginaires dans la vie humaine.

Le style de K. Dick est riche, et la traduction de Serge Quadruppani, harmonieuse : de nombreux passages peuvent servir de support à une analyse littéraire et conduire à des séances d'étude de la langue cohérentes. C'est un roman que j'ai découvert grâce au pari de l'équipe de formateurs dont je faisais partie et qui souhaitait proposer une oeuvre originale : ce qu'elle est à plusieurs titres !

Une proposition d'approche du roman

J'ai construit l'analyse de l'oeuvre à partir de l'édition de poche publiée par J'ai lu dans sa collection consacrée à la science-fiction. Le roman a (généralement !) été lu intégralement par les élèves d'une classe de première Bac Pro Comptabilité (dans le cadre de la conception de la formation académique, je l'avais auparavant "testé" sur des terminales Bac Pro "ancienne formule" de la même spécialité), mais il n'a pas été analysé intégralement. J'ai ainsi alterné lecture cursive et lecture analytique.

Le roman comporte 252 pages découpées en 22 chapitres : il peut constituer un écueil pour les élèves présentant des difficultés de lecture, il est donc important de maintenir un rythme dans l'étude afin qu'ils ne soient pas tentés de "décrocher". Lors des séances en classe, afin de faciliter la compréhension, j'ai, par exemple, systématiquement assuré la lecture orale des chapitres concernés.

Afin de "motiver" la lecture cursive j'ai instauré dès l'étude des deux premiers chapitres, un "rituel" destiné à accompagner les élèves dans leur découverte du roman, mais aussi à leur permettre de formaliser leur compréhension de l'oeuvre. Ensemble, nous avons mis en valeur le schéma narratif, et je les ai invités à poursuivre ce travail au fur et à mesure de leur lecture. Cela m'a permis de faire un point oral en ouverture des séances analytiques. J'ai aussi parfois fait le choix de ramasser leur travail afin de l'évaluer sur quelques points...

Le tableau synoptique que je propose n'est pas celui ma séquence mais montre la manière dont j'ai mené l'étude du roman. Les séances de lecture analytique doivent évidemment permettre de faire des points plus théoriques sur le style, le lexique, la grammaire ou la narratologie, en respectant les préconisations du programme. J'en donnerai un exemple avec l'étude du chapitre 5. Il est également nécessaire de prévoir des évaluations, une intermédiaire et une terminale.

Tableau synoptique de l'étude du roman

ChapitreType de lectureObjectif / Thème
Paratexte et "prologue"En classe, lecture analytique.Séance d'accroche.
1-2En classe, lecture analytique.Contextualiser, faire émerger des questions.
3-4Lecture cursive.Compléter le schéma narratif.
5En classe, lecture analytique.Comprendre le principe du test de Voigt Kampff : l'empathie.
6Lecture cursive.Compléter le schéma narratif.
7En classe, lecture analytique.Mettre en valeur l'étrangeté de l'Ami Buster.
8-11Lecture cursive.Compléter le schéma narratif.
12En classe, lecture analytique.Comprendre la réalité androïde : étude comparée texte/tableaux de Munch.
13-17Lecture cursive.Compléter le schéma narratif.
18En classe, lecture analytique.Cerner "l'idéologie" des androïdes au travers de la révélation de l'Ami Buster.
19-21Lecture cursive.Compléter le schéma narratif.
22En classe, lecture analytique.Caractériser la situation finale, mesurer l'évolution de Rick Deckard.

"Accrocher" les élèves !

La séance que je vais maintenant détailler est celle qui est destinée à emporter l'adhésion des élèves, l'objectif étant de les amener à formuler des hypothèses que nous vérifierons lors de la lecture.

Le roman de K. Dick reprend des vers du poète irlandais Yeats, que les Éditions J'ai lu ont traduits :

"Et je rêve encore qu'il arpente dans la pelouse
Fantôme dans la brume matutinale
Que traverse mon chant joyeux."

L'édition à partir de laquelle j'ai travaillé précise aussi, et il est intéressant de le faire remarquer aux élèves, les deux titres sous lesquels le roman a été précédemment publié : Robot blues et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? De plus, en guise de prologue, K. Dick a cité une brève de l'agence Reuters, datée de 1966, annonçant la mort de la tortue que Cook avait offerte au roi de Tonga en 1777.

Autant d'éléments curieux sur lesquels je choisis de faire réagir oralement les élèves, les conduisant à déduire des thèmes qui pourraient être ceux du roman. Ainsi le tercet évoque avec nostalgie un bonheur enfui, tandis que la brève évoque le rapport entre l'homme et l'animal, l'immortalité et la croyance animiste. Le titre Robot blues amène l'idée du genre, la science-fiction, et celle de la mélancolie qui rejoint les vers de Yeats. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? semble alors établir une synthèse entre les points déterminés : le genre, les robots, les animaux et l'onirisme.

Les deux premiers chapitres : faciliter la compréhension

Après la lecture des chapitres, j'invite les élèves groupés en binôme, à faire des relevés qui leur permettront de formaliser le contexte de l'histoire, afin de répondre à trois questions. Le relevé s'organise autour de 4 items : les personnages, les lieux, la société : moeurs et coutumes, les indices historiques. Le tableau qui sert à classer les éléments peut d'ailleurs accompagner la lecture cursive.

Une fois le relevé accompli, il est alors possible de délimiter :

  • ce qu'est un androïde : une machine au service des humains, parfois devenue dangereuse ;
  • ce qu'est le "Mercerisme" : une religion avec ses rites et son prophète-martyr :
  • ce que veut dire être un humain après la Guerre mondiale Terminus : vouloir survivre tout en pratiquant une sélection impitoyable ; revendiquer son empathie comme preuve de son humanité en traitant les plus faibles comme des êtres nuisibles ; porter un amour aux animaux qui est surtout une affirmation de puissance.

Chapitre cinq : le test de Voigt Kampff

Dans ce chapitre, Rick Deckard va faire passer le test qui permet d'identifier les androïdes à Rachel Rosen, un membre de la famille qui contrôle la fabrication des robots. Il va alors révéler le manque patent d'empathie de la jeune femme et signifier sa véritable identité.

Comment peut-on évaluer l'humanité d'un être humain ?

Qu'est-ce que le test de Voigt Kampff ?

1. (chap. 4, p. 53-54, chap. 5) Quels sont les éléments qui constituent la machine permettant de réaliser le test ? Quelles réactions enregistrent-ils ? Pourquoi le test doit-il être réalisé par un être humain ?

ÉlémentFonction
Un disque dur que l'on fixe sur la joue du sujet.Évaluer la dilatation capillaire de la région faciale (rougeur).
Une lampe en forme de crayon qui projette un étroit faisceau lumineux.Évaluer les variations de tension des muscles internes de l'oeil.
Un appareil à deux cadrans.Permettre au testeur de lire les variations.

Ce test doit être réalisé par un être humain, d'abord parce que l'interprétation des résultats est difficile et que, comme le montre la scène étudiée, le testeur doit faire preuve d'intuition et d'imagination. Ce n'est pas seulement un test mécanique.

2. Étudions les questions posées par Rick. Comment le test évalue-t-il les qualités d'empathie d'un sujet ? En quoi est-ce révélateur de la société de l'après-guerre Terminus ?

Le test évalue principalement les réactions face à la maltraitance des animaux. Une seule question concerne les humains : celle qui est posée sur l'avortement. Les thématiques abordées confirment le fait que cette société a adopté des valeurs en réaction à ce qu'elle vit : la disparition des animaux et la dégénérescence de la race humaine.

3. (p. 67) Quelle question permettra finalement à Rick de démasquer Rachel Rosen ? Pourquoi ?

Les androïdes sont capables d'imiter les humains et connaissent les réactions qu'ils doivent adopter face aux animaux. La proposition ultime de Rick qui évoque la "peau de nourrisson" répugnerait à n'importe quel humain et susciterait des réactions vives. Le temps de réaction de Rachel Rosen est trop long et prouve définitivement son manque d'empathie.

4. Quels sont les modalisateurs utilisés par Rachel pour prouver sa détermination ?

Classez-les grammaticalement et commentez l'intention du personnage.

- "Salopard, ignoble, dépravé" = des adjectifs qui exprime son indignation.

- "Illico, Certainement (pas), vraiment" = des adverbes qui prouvent sa détermination.

- "Mon Dieu" = une locution interjective qui exprime son émotion.

- "Pouah" = une interjection exprimant le dégoût.

5. Comment l'oncle de Rachel justifie-t-il le manque d'empathie de la jeune femme ?

Rachel aurait été élevée dans une station spatiale et n'aurait rien su de la terre avant ses 15 ans. Donc, pour lui, l'empathie dépend plus de l'acquis que de l'inné.

Conclusion : Pourquoi la dernière question de Rick est-elle révélatrice de l'évolution négative de l'humanité post-guerre Terminus ?

Si une question aussi choquante a été inventée, c'est qu'elle permet d'obtenir un résultat probant. Le narrateur indique que le temps de latence est nul, que Rick le sait bien, ce qui veut dire que cette partie du test a parfois été appliquée à des êtres humains. Soit parce qu'on doutait de leur humanité ou, ce qui est plus effrayant, parce qu'ils en manquaient.

Je fais suivre l'étude du chapitre d'un apport théorique sur la modalisation qui s'appuie sur l'exemple apporté par le roman, et qui prend donc tout son sens.

Si j'ai choisi d'insister sur cette séance, c'est parce qu'elle concerne un chapitre où K. Dick nous invite à approfondir notre réflexion sur ce qui différencie l'homme des autres espèces, animale ou "machine", une problématique traitée par de nombreux philosophes dont Descartes, dans la 5e partie de son Discours de la méthode. À ce propos, Pierre Cassou-Noguès propose un article passionnant, Histoires d'hommes-machines, publié en ligne dans la revue Cycnos, dans lequel il démontre que "La science-fiction a contribué à déplacer la question de la différence entre l'homme et la machine".

Mon bilan

J'ai étudié Blade Runner avec deux classes de lycée professionnel et, si je le propose aujourd'hui, c'est qu'il a, à chaque fois, remporté l'adhésion des élèves. Bien sûr, certains n'ont pas toujours "joué le jeu" de la lecture cursive et je n'irai pas jusqu'à dire que la totalité des élèves a lu intégralement le roman. Mais tous auront pu réfléchir et s'interroger, à la suite de Philip K. Dick, sur la notion d'humanité.

À l'heure où je rédige cet article, la version poche du roman est malheureusement épuisée... Il reste disponible sous une version plus onéreuse. Demeure la possibilité de construire un parcours de lecture !

Lire au lycée professionnel, n°72 (11/2013)

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