Dossier : Robots et androïdes, la réalité dépassera-t-elle la fiction ?

Les Robots sont-ils vraiment nos amis ?

Un projet pédagogique autour de l'objet d'étude "L'homme face aux avancées scientifiques et techniques : enthousiasme et interrogations"

Corinne Guitteaud, lycée professionnel Françoise Dolto, académie d'Orléans-Tours

En 2010, alors que je réfléchissais au programme Bac Pro 3 ans pour mes classes de première, j'ai commencé à travailler sur le premier objet d'étude qui m'intéressait, à savoir "L'Homme face aux avancées scientifiques et techniques : enthousiasme et interrogations". J'aurais pu m'intéresser aux clones, travaillant déjà avec la nouvelle "Le Journal d'un Clone" de Gudule qui a toujours très bien fonctionné en classe, quel que soit le niveau. Mais j'ai eu la curiosité de me pencher sur le cas des robots, tout d'abord parce qu'ils sont à la mode chez les élèves, avec les films de science-fiction comme la série des Transformers et qu'en 2010, on annonçait le grand retour du Terminator de James Cameron. Ensuite parce que je savais que je sortirais des sentiers battus et que cela pourrait servir à mes collègues à qui je souhaitais proposer mon travail dans le cadre du groupe de formation de l'académie d'Amiens, dirigé par M. Girard, inspecteur de Lettres. Enfin, auteur de science-fiction moi-même, le sujet m'intéressait et je voulais l'explorer à travers mon travail d'enseignante. Nous constatons par ailleurs actuellement que les évolutions technologiques empruntent principalement deux voies que je résumerai ainsi : la "biologique", avec les manipulations de l'ADN, le clonage, les cellules souches, les greffes, etc., et la cybernétique avec les robots, la nanotechnologie, les prothèses mécaniques... Personnellement, je me demande si l'une de ses voies finira par triompher ou si elles continueront à cohabiter, et de quelle manière l'humain en sera changé. Ce sont donc mes propres interrogations que j'ai transmises à travers cette séquence, en m'intéressant certes aux robots, mais rien ne dit que je ne me pencherai pas prochainement sur les clones.

En préparant mon cours, j'ai toutefois pu constater que les documents à ma disposition n'étaient pas forcément évidents à aborder avec les élèves : souvent anciens, écrits dans un contexte qui aurait peut-être demandé un long travail en amont sur le contexte d'écriture (lequel aurait pu être intéressant, ce que je ne nie pas), ils auraient pu être lassés par leur longueur et leur nombre. J'ai ainsi élaboré une première séquence qui posait la question "Les Robots sont-ils vraiment nos amis ?" en m'appuyant sur le corpus de documents suivants (sachant que j'avais à l'époque des classes de LP industriel préparant un Bac Pro EEEC et qu'ils semblaient plus intéressés par l'aspect mécanique ou électronique du thème) :

  • un article du CNRS sur les voitures intelligentes se conduisant toutes seules ("Le Véhicule intelligent, atout maître de la sécurité routière") ;
  • "Les robots industriels bioniques", article datant de 2007, BE Allemagne, n° 326 ;
  • un extrait d'une pièce de théâtre (quasiment introuvable à ce moment-là, mais rééditée depuis), R.U.R., par l'inventeur du mot "robot", Karel Capeck ;
  • une présentation des lois de la robotique d'Asimov comme on en trouve beaucoup sur Internet.

Le corpus était complété de plusieurs photographies tirées de films de science-fiction : Métropolis, Starwars, Short Circuit, L'Homme Bicentenaire (analysé en classe), Matrix, I Robot (analysé en classe), Wall-E, Transformers, Terminator Salvation.

Une étude de Blade Runner était aussi envisagée mais, par manque de temps, il n'a pas été possible de retenir ce choix (mais cela permet du coup de varier les supports d'une année sur l'autre).

Je me suis appuyée sur la question "En quoi les avancées scientifiques et techniques nécessitent-elles une réflexion individuelle et collective ?". On se passionne beaucoup pour les robots : animal de compagnie idéal, aide ménagère, ouvrier infatigable dans nos usines où il a remplacé les ouvriers à la chaîne, robot ménager, il semble de plus en plus présent dans notre quotidien. Devons-nous nous en inquiéter ? Cette place deviendra-t-elle si importante que les robots finiront par nous ressembler, voire nous dépasser ? Les lois imaginées par Asimov et exploitées par les ingénieurs qui conçoivent les robots suffiront-elles à empêcher, qu'un jour, ces derniers ne se retournent contre nous ? Nous attacherons-nous à nos robots1 ? D'où ma question finale, "Les robots sont-ils vraiment nos amis ?", dans laquelle le mot vraiment a en fait toute son importance.

Au fur et à mesure que j'élaborais cette séquence, j'éprouvais cependant une certaine frustration. À croire qu'on n'avait guère écrit sur les robots en dehors d'Asimov, et surtout à croire que les auteurs français de science-fiction avaient négligé ce thème. Je ne dis pas avoir une connaissance absolue de ce milieu mais en interrogeant mon entourage, j'ai constaté qu'en effet, le robot n'avait pas fait l'objet de l'attention des écrivains de science-fiction depuis bien longtemps.

C'est ainsi que mon idée a commencé à germer.

Outre mon métier d'enseignante, je suis également écrivain de science-fiction depuis 15 ans et éditrice depuis 5 ans. Je me vois mal étudier mes propres textes en classe. Par contre, en tant qu'éditrice, j'avais le moyen de lancer ce qu'on appelle dans notre jargon, un appel à texte, consistant à demander à des auteurs professionnels, semi-professionnels ou amateurs, de répondre à la question que je me posais moi-même : "Les Robots sont-ils vraiment nos amis ?" sous la forme de nouvelles que nous allions ensuite compiler en anthologie. Les élèves devaient en effet sélectionner dix textes, selon mes objectifs.

Les auteurs ont eu jusqu'à novembre pour rendre leur nouvelle. Les textes sont arrivés en temps et en heure et les élèves ont pu les lire entre novembre et janvier, sans forcément beaucoup d'enthousiasme mais j'ai tenu bon, d'autant qu'à la clef il y avait une sortie de prévue à la Cité des Sciences pour voir l'exposition "Sciences vs Fiction". J'avais aussi décidé d'associer à cette classe de première BP EEEC une classe de 3eDP6 à laquelle je voulais destiner le recueil, sans savoir que le projet allait mettre plus de temps que prévu à se mettre en place.

Les élèves ont lâché pied après la sortie (intervenue un peu trop tôt dans le projet), mais on a tout de même porté notre choix sur six ou sept textes qui avaient réuni le plus d'avis favorables quasi immédiatement. Ensuite, j'ai travaillé à la sélection des trois derniers textes pour coller à l'ensemble et dans une visée pédagogique. Les contrats ont été signés entre les auteurs retenus et ma maison d'édition, Voy'el, à partir du mois de mars. Puis il a fallu choisir une illustratrice. J'avais déjà quelques noms en tête, j'ai demandé des devis et mon choix s'est finalement porté sur Céline Simoni, illustratrice suisse, qui avait travaillé auparavant pour Voy'el avec deux illustrations magnifiques. Céline a accepté de commencer à travailler sur les 10 illustrations intérieures que je souhaitais pour chaque nouvelle pendant que, de mon côté, je sollicitais une aide de la Région Picardie où j'enseignais alors (au lycée professionnel Mireille Grenet de Compiègne dans l'Oise). J'ai rencontré en juillet la responsable de la direction culturelle de la région Picardie à qui j'ai exposé le projet. Elle m'a suggéré de demander une aide à la publication. Il fallait déposer le dossier avant novembre pour une réponse en début d'année 2012. J'ai contacté les auteurs pour leur faire part de ces remarques et ils ont été d'accord pour attendre la publication. Je tiens d'ailleurs ici à les en remercier une nouvelle fois.

L'aide nous a été accordée, ce qui a permis de faire imprimer le recueil. Pendant les mois d'attente, j'ai réalisé un livret pédagogique que les enseignants peuvent obtenir gratuitement en téléchargeant le livre sur le site www.editions-voyel.fr.

Les dix nouvelles sont disponibles en téléchargement au format pdf, avec une licence d'exploitation pour une classe. Le livret pédagogique de 62 pages est donc offert (je vais le détailler plus loin), ainsi que les illustrations au format pdf et les interviews des auteurs. Tout cela constitue un ensemble de ressources aussi bien utilisable pour les classes de première Bac Pro que pour les 3eDP6 (je l'ai testé dans les deux cas). On peut choisir de n'étudier qu'une nouvelle ou tout le recueil (12 euros à l'unité, on peut me contacter pour les modalités d'une commande groupée).

Le livret pédagogique comprend :

  • une analyse générale du recueil pouvant donner matière à un contrôle de lecture globale ;
  • une analyse de chacune des dix nouvelles avec le questionnement et les réponses, des prolongements sur les thèmes abordés dans chaque texte, des propositions de débats ou d'exercices d'écriture en rapport avec la nouvelle choisie ;
  • des bibliographies, filmographies, liens vers des sites traitant des sujets de science-fiction comme les mondes parallèles, les robots bien sûr, les sociétés parfaites, le steampunk (genre à la mode en ce moment, traité par la nouvelle "L'origine des automates de combat") ;
  • les fiches pour analyser les trois films étudiés en classe : L'Homme Bicentenaire, I.A., Intelligence Artificielle ou I Robot ;
  • des questionnaires en rapport avec les illustrations, les élèves pouvant par exemple écrire une rédaction à partir d'une illustration donnée en aveugle, sans le titre de la nouvelle correspondante ;
  • trois exercices s'appuyant sur les interviews des auteurs2.

La plupart des nouvelles sont exploitables pour les premières Bac Pro (un bémol pour "Engrenages" mais cela offre du coup une ouverture vers nos collègues de LEGT). Pour les 3e, par contre, une sélection est nécessaire. Personnellement, je n'étudie qu'une nouvelle à la fois en classe et j'en fais lire une ou deux autres à la maison avec le questionnaire correspondant. Je n'ai pu tester la séquence qu'une seule fois avec des 3ePP et c'était avec une classe d'un niveau très faible. J'avais porté mon choix sur "Zéro de conduite" qui me paraissait la plus à même de les intéresser.

Trois des illustrations disponibles dans le recueil ("Zéro de Conduite", "Paranoïa Aiguë", "Jopi et son Vocan") (c) Céline Simoni, 2010-2013

"Zéro de Conduite" est la première nouvelle du recueil. L'auteur s'est attaché à développer le thème de la voiture qui se conduit toute seule et de l'imprudence dont feraient malgré tout preuve les conducteurs humains, avec les conséquences fâcheuses que cela implique. Autant vous dire qu'elle parle tout de suite à nos élèves, surtout qu'ils accrochent immédiatement à l'illustration réalisée par Céline Simoni qui montre un bolide filant en zigzag vers un horizon incertain. Les élèves de 3e ont globalement été intéressés par le sujet, il fut plus difficile d'amener le débat que je souhaitais sur les dangers de la route mais j'ai pu leur faire écrire un petit texte sur la voiture de demain.

Vient ensuite la nouvelle "D'un monde à l'autre" qui traite des univers parallèles. Son héros, un jeune inventeur un peu décalé par rapport à son propre monde, se retrouve projeté dans un autre univers au cours d'une expérience qu'il mène avec son oncle tout aussi déraisonnable que lui (quoique...). L'adolescent qui ne jurait que par les machines s'aperçoit qu'elles peuvent offrir un visage bien plus inquiétant qu'il ne le pensait. Je la recommande plutôt pour les premières Bac Pro.

"A.N.A.T.O.L.E." est plus classique et reprend le thème du robot en tant que serviteur zélé dont il faut pourtant se méfier, non pas parce qu'il est dangereux en lui-même, mais parce qu'une personne de son entourage pourrait trouver le moyen de le détourner de sa fonction première. Il est possible de faire un parallèle très intéressant avec ce qui se passe actuellement au Japon, pays des robots par excellence, où les robots "assistants à la personne" sont à la mode. Ce texte convient, à mon sens, pour les deux niveaux (3e et premières).

Dans le même registre, mais figurant un peu plus loin dans le recueil (par choix stratégique), la nouvelle "Le meilleur ami" évoque un animal de compagnie robotique détourné de sa fonction première pour des raisons pécuniaires. Le livret propose une analyse conjointe des deux textes. Ces deux textes peuvent être vus en classe et complété par l'analyse du film L'Homme bicentenaire" déjà diffusé à la télévision. La fiche d'exploitation est disponible avec le livret, les réponses étant apportées par le visionnage du film3.

"Substitution" est un petit clin d'oeil que l'auteur m'a fait en mettant en scène une enseignante qui se retrouve confrontée à une classe mixte, comportant des robots et des humains. Ses pensées et son cours nous permettent de découvrir la société imaginée par Patrice Verry, dans un futur plus ou moins proche. Je la recommande plutôt pour les premières.

"Paranoïa aiguë" exploite de manière classique les lois de la robotique imaginées par Asimov : un robot tente de prévenir la responsable d'un hôpital d'un danger imminent mais sa programmation limitée l'empêche de se faire comprendre. Là encore, on peut prolonger l'étude de cette nouvelle par un corpus traitant de la place des robots dans la médecine (et les articles ne manquent pas à ce sujet). Plutôt facile à lire, elle peut convenir pour les deux niveaux.

Dans "L'origine des automates de combat", Lilian Bézard a imaginé une première guerre mondiale où les robots auraient eu leur place et rejoint en cela le genre steampunk. Il s'agit d'un sous-genre de la science-fiction, le terme signifiant "punk à vapeur" ("punk" ayant un rapport avec un autre genre, le cyberpunk). C'est aussi une forme d'uchronie, puisque les histoires se situent la plupart du temps dans un XIXe siècle très large (qui peut s'étendre jusqu'au premier tiers du XXe siècle) revu et corrigé, disposant d'inventions très avancées : les robots y ont donc leur place mais fonctionnent avec les énergies de l'époque (d'où le terme "vapeur"). On s'inspire des écrits de Jules Verne ou H.G. Wells pour l'ambiance technologique, en piochant tout aussi bien dans l'époque victorienne que dans la "Belle époque" pour les caractéristiques sociales ou esthétiques. Je l'exploiterais un jour en parallèle avec un extrait du roman steampunk de Scott Westerfeld, Léviathan, que j'ai fait lire à des 3eDP6 il y a deux ans dans le cadre du prix Chimère4 organisé par la librairie L'Ange bleu. C'est ce livre que les élèves ont préféré à l'époque. J'en fais d'ailleurs une présentation dans le livret pédagogique.

"Jopi et son Vocan" est une nouvelle qui conviendrait le mieux pour une classe de 3e PP, son niveau d'écriture est celui qui se rapproche le plus du genre "jeunesse". L'histoire de ce petit garçon qui cherche à se faire des amis en rejoignant une bande de garnements passant son temps à organiser des combats entre leurs robots devrait parler aux élèves.

"Engrenages", en revanche, est d'abord plus difficile et serait plus adaptée à une très bonne classe de Bac Pro (voire de lycée général) mais le recueil devait aussi s'adresser à un public plus large que le public scolaire et j'ai voulu ici faire plaisir à un autre genre de lecteurs.

Même chose pour "Celui qui ne savait pas dessiner les androïdes" mais que j'ai voulu inclure car la très belle plume de l'auteur et son intéressante réflexion sur l'art permettent de revenir avec la classe de première Bac Pro sur l'objet d'étude "Des goûts et des couleurs".

Quoi qu'il en soit, il est possible de n'étudier qu'une nouvelle ou de faire un panachage, c'est la liberté qu'offre le livret joint au recueil dans l'espace enseignant de la boutique de Voy'el. Le questionnaire, lui, est suffisamment large pour s'adapter au niveau de la classe, il ne faudra pas hésiter à le compléter par une analyse du lexique ou des techniques d'écriture pour les premières.

Ce fut une expérience intéressante de faire se rencontrer deux univers : l'enseignement et l'édition. Aujourd'hui encore, j'essaie d'envisager certains projets avec les auteurs sous cet angle. Nous avons ainsi un projet comparable en cours, intitulé Gospel, avec Jean-Christophe Chaumette, l'auteur, et Genkis, l'illustrateur.

Gospel suit le destin tragique d'un chanteur de spirituals dans l'Amérique des années 30. L'histoire traite non seulement de ce genre musical, mais aussi de la situation du pays dans ces années particulièrement difficiles et de celle des afro-américains. Le destin de Manson, le chanteur de spirituals, décrit un parallèle intéressant avec celui de Jésus-Christ, d'où de nombreuses passerelles entre son histoire et l'histoire des arts. C'est aussi une partie de la culture musicale de cette époque qui est abordée à travers ce récit. Je sais par ailleurs que d'autres petits éditeurs de l'imaginaire sont tentés de se lancer dans l'exploitation pédagogique de leur livre. J'avais contacté voici quelque temps Argemmios pour son anthologie Les Héritiers d'Homère que j'espère bien un jour trouver le temps de travailler pour une exploitation en classe de Terminale.


(1) Je recommande aux enseignants l'excellente série diffusée sur Arte, Real Humans (hélas ! certaines scènes empêchent d'étudier un épisode en classe mais pourquoi pas quelques extraits ?) : http://www.arte.tv/fr/real-humans-100-humain/7364810.html.

(2) Tous ces contenus sont donc disponibles pour l'enseignant (12 euros). Nous demandons juste qu'il accepte de remplir le questionnaire qu'envoie tous les ans à nos établissements l'organisme CF COPIES (http://www.cfcopies.com/), qui permet ensuite de rétribuer les auteurs pour les copies effectuées pour la classe.

(3) Rappel : nous pouvons librement utiliser en classe des oeuvres issues de la télévision sous conditions (http://www.cinehig.clionautes.org/spip.php?article98).

(4) http://www.librairielangebleu.com/

Lire au lycée professionnel, n°72 (11/2013)

Lire au lycée professionnel - Les Robots sont-ils vraiment nos amis ?