Dossier: Enseigner la littérature par l'image / 2

Dis-moi comment tu adaptes et je te dirai qui tu es

De l'adaptation cinématographique de deux romans réalistes

Emmanuèle Albert-Debec et Aurélie Palud, professeurs de lettres, lycée Gabriel Touchard (Le Mans).

Commentant l'adaptation de Dumas par Chéreau, Philippe Dufour écrit :

Tandis que les contemporains de Mérimée et Dumas pouvaient associer à l'évocation de la St Barthélémy dans La Chronique du règne de Charles IX ou La Reine Margot les souvenirs des massacres plus récents, Patrice Chéreau réalisant une adaptation cinématographique du roman de Dumas y mit en surimpression une vision de charnier, amas de crânes réveillant les images de la Solution finale ou du régime des Khmers rouges.1

C'est dire que l'adaptation est toujours le dialogue entre deux époques, celle du texte et celle de sa compréhension, présentant des historicités différentes. Parce que "la lecture est la mise en rapport de deux présents qui marchent"2, il faudrait renoncer à juger une adaptation filmique en fonction d'un sens historique, pour mieux accepter qu'elle soit cette belle infidèle capable de susciter une émotion esthétique tout en produisant une réflexion sur l'époque qui s'empare de l'oeuvre littéraire. Reste à évaluer les implications et les limites de cette conception de l'adaptation, ce que nous nous proposons de faire à travers l'étude de deux romans réalistes : Bel-Ami de Maupassant et Le Colonel Chabert de Balzac.

Trois visages de Bel-Ami : de l'ambiguïté du texte à la clarté du film

Georges Duroy est un homme du kairos (celui qui saisit l'occasion, s'adapte aux circonstances). Dénué de convictions mais avide de réussite, incapable d'anticipation mais fort d'un instinct très développé, il se laisse guider et se construit une image conforme à celle qu'on lui renvoie de l'extérieur, comme le révèle la scène fondatrice de sa rencontre avec son double dans l'escalier des Forestier.

Mais voilà qu'en s'apercevant brusquement dans la glace, il ne s'était même pas reconnu ; il s'était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d'oeil.3

Au cours de son initiation, les femmes sont pour lui un miroir particulièrement stimulant, auprès desquelles il comprend les règles des sphères du pouvoir et de l'argent. Sans doute acquiert-il, par mimétisme et au contact de la féline Madeleine, quelques facultés d'anticipation, notamment à la fin lorsqu'il planifie l'enlèvement de Suzanne. Façonnant progressivement son personnage social, sa réussite trace pour lui une ligne de conduite qu'il s'applique à justifier à ses propres yeux. Ne fait-il pas comme tout le monde finalement ?

Il les regardait, trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du monde, et c'est à peine s'il les enviait maintenant [...]. Ce jeu l'amusait beaucoup, comme s'il eût constaté, sous les sévères apparences, l'éternelle et profonde infamie de l'homme, et que cela l'eût réjoui, excité, consolé.4

Georges Duroy reste assez énigmatique : le lecteur le suit en focalisation interne et l'écoute penser en discours indirect libre, sans pour autant savoir qui il est. Est-il un être fluctuant au gré des situations, insensible, à l'intériorité vide, incapable même d'être réellement amoureux ? Un arriviste mû par l'envie d'avancer toujours plus, qui se trouve ponctuellement saisi par une angoisse quasi métaphysique (lors de la mort de Forestier et dans la nuit qui précède son duel) avant de reprendre sa dynamique ascensionnelle ? Un désespéré pragmatique, hanté par la vision de Norbert de Varennes, lucide quant à la vanité de la vie et qui fuit cette réalité angoissante ?

La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais lorsqu'on arrive en haut, on perçoit tout d'un coup la descente, et la fin, qui est la mort.5

Le roman offre une large expression à cette figure complexe modelée par la société dans laquelle il évolue, perméable aux idéologies qui l'environnent, sensible aux exemples qu'elle lui offre. C'est précisément ce qu'expliqua Maupassant au rédacteur en chef de Gil Blas :

Est-il, en réalité, journaliste ? Non. Je le prends au moment où il va se faire écuyer dans un manège. Ce n'est donc pas la vocation qui l'a poussé. J'ai soin de dire qu'il ne sait rien, qu'il est simplement affamé d'argent et privé de conscience. Je montre dès les premières lignes qu'on a devant soi une graine de gredin, qui va pousser dans le terrain où elle tombera. Ce terrain est un journal.6

Comment traduire ce caractère au cinéma ? Quels choix faire pour incarner les personnages dans ce genre où l'intériorité est suggérée par l'extérieur ? Quel parti prendre quant à la nature des relations entre les personnages qui, à leur tour, traduisent une vision du personnage principal ?

Activité n° 1 - Participer à une table-ronde sur l'oeuvre de Maupassant

"Comment comprenez-vous les relations entre les personnages ?"

Il s'agit d'organiser des tables rondes de type "émission littéraire", où chaque spécialiste de Bel-Ami (incarné par un élève) donne son point de vue sur une question générale autour de l'oeuvre (point de vue qui s'appuie sur des passages précis de l'oeuvre).

Un temps de préparation est donné (20 min.) pour préparer la question individuellement. Puis la table ronde se déroule (animée par le professeur) : chaque participant prend la parole pour défendre son point de vue sur la question, en veillant à illustrer ses arguments par des passages du roman. Les élèves spectateurs prennent quelques notes pour l'exploitation ultérieure et certains parmi eux sont désignés pour évaluer les participants à la table ronde (selon des critères définis dans une fiche).

Voici quelques questions possibles. Selon vous, quelles qualités permettent à Georges de réussir et quels facteurs facilitent son ascension ? Le roman vous semble-t-il pessimiste ou optimiste ? Quel regard portez-vous sur Madeleine : est-elle une victime de la société ou une manipulatrice sans scrupule ? À travers La Vie française, quels aspects du journalisme sont illustrés dans le roman ? Quelles valeurs de ce monde sont révélées ? Bel-Ami et l'amour : sincérité ou manipulation ?

Cette activité qui a aussi pour but de stimuler la lecture doit être annoncée et présentée en amont. Elle peut être suivie d'une ou deux études analytiques destinées à mettre en évidence les procédés romanesques employés pour la création du personnage, notamment le point de vue interne ou le discours indirect libre donnant accès aux pensées du personnage.

Activité n° 2 - Concevoir un casting pour une scène

"Qui choisir pour jouer la scène ?"

Il s'agit de réfléchir à l'adaptation de la scène où Virginie Walter révèle à Georges les manigances de son mari avec Laroche. L'extrait correspondant dans le roman est situé dans le chapitre V de la deuxième partie7. Les élèves en prennent connaissance.

Après une compréhension générale et une première esquisse des personnages, on peut proposer aux élèves de préparer le casting de la scène : choisir un acteur français et justifier son choix, le guider pour la compréhension de son personnage en déterminant les caractéristiques de ce dernier.

On visionne ensuite la scène dans le téléfilm Bel-Ami, de Philippe Triboit (2005), où Bel-Ami est joué par Sagamore Stévenin (1h28'48'). Un temps d'échange est mis en place où les élèves peuvent confronter leur vision des personnages avec celle qui est proposée par Ph. Triboit. Avec un tableau d'analyse, on peut caractériser l'adaptation (rubriques à remplir : choix de l'acteur et de l'actrice, déroulement de la scène, attitude et caractère, décor, types de plans, musique), puis faire écrire aux élèves un jugement critique de l'adaptation.

Dans cette première version et contrairement au roman, c'est à l'initiative de Georges qu'a lieu la rencontre. Ce choix atténue grandement le mépris de Duroy pour Virginie, et le montre doux et patient, gentiment manipulateur, accueillant avec tranquillité l'occasion de s'enrichir, non sans affirmer une certaine moralité. On pourra commenter le choix de Sagamore Stevenin qui donne toute son ampleur au charme de Bel-Ami, le décor réaliste lumineux et élégant du fait de l'harmonie des couleurs, la mise en scène classique avec des plans stables et des mouvements de caméra mesurés, l'apparition de la musique au moment de la révélation de l'affaire du Maroc qui dramatise la scène, et celle plus légère qui ridiculise Virginie dans son délire masochiste, ou encore les gros plans sur Georges dont les sourires et les mouvements de sourcils indiquent les sentiments tour à tour inquiets, désabusés puis amusés.

Il est ensuite intéressant de proposer la même scène dans le film de Declan Donnellan et Nick Ormerod (avec Robert Pattinson) sorti en 2012. Un débat peut être lancé sur la question de la version la plus fidèle, de manière à exploiter les éléments d'analyse précédents.

La rencontre entre les deux personnages se passe dans la rue, ce qui donne à Georges l'occasion d'être particulièrement méprisant avec Virginie. Incarné par Robert Pattinson, nous avons affaire à un Georges arrogant et brutal qui malmène la pauvre Mme Walter, interprétée par Kristin Scott Thomas. Son rejet correspond à la cruauté du personnage de Maupassant face à une Virginie qui prend les traits de l'amoureuse éplorée avec "un air craintif et soumis de chienne souvent battue". Mais la colère finale du protagoniste révèle un personnage incapable de se contrôler, de masquer ses sentiments, totalement dominé par la haine de Mr Walter et de ce milieu de riches dont il se sent exclu. Les caractères sont exacerbés, les comportements outrés, tandis que l'atmosphère presque tamisée est saturée d'ocre, de jaune et de rose. La musique n'apparaît qu'à la fin (et laisse prévoir sourdement une issue tragique face à Mme Walter), montant au fur et à mesure que croît la rage de Georges. Le montage qui fait alterner les champs et contre-champs s'accorde à cette scène toute en opposition. Cette deuxième version, peut-être plus naturaliste en ce sens qu'elle s'attache à montrer les êtres dominés par leur instinct, est en même temps beaucoup plus violente et grossière.

Pour prolonger la réflexion, on pourra montrer la suite dans chaque extrait : tandis que le téléfilm suit le roman en faisant arriver Clotilde dans l'appartement pour une scène de ménage qui force Bel-Ami (Sagamore Stevenin) à se justifier - "Depuis que je mens, tout me réussit ! Et tu sais pourquoi ? Parce que je mens avec sincérité. Je n'ai plus honte de mon ambition." -, le Bel-Ami incarné par Robert Pattinson court chez lui où il découvre Madeleine avec Laroche et Walter. Ivre de rage, il chasse les invités de sa femme qui à son tour lui livre ses vérités : "Je n'avais pas conscience de la profondeur de ta vanité. Il n'y a rien ici, rien que de la rage. Comme un stupide animal, c'est ce que tu es ! Je pensais que je pouvais t'apprendre, mais ce que j'aurais dû faire, c'était t'éduquer !". Cette scène inventée livre la vision du réalisateur sur le protagoniste.

Activité n° 3 - Écrire un plaidoyer ou un réquisitoire

"Peut-on comprendre Georges Duroy ?"

Le but est de comparer différentes visions du personnage et de s'intéresser à la manière dont les réalisateurs expliquent le ressort intérieur de leur Georges respectif et les moyens cinématographiques qu'ils emploient pour cela. À l'issue de cette analyse comparative, on demandera aux élèves de prendre parti pour l'un des Duroy et sous la forme d'un écrit d'invention de type argumentatif, de le défendre ou de l'accabler.

Pour le téléfilm de Philippe Triboit, l'intérêt est de s'arrêter sur la création d'un personnage qui n'existe pas dans le roman, véritable conscience de Bel-Ami, qui reflète son parcours intérieur et ses dilemmes, un double comme Maupassant aimait à les créer, dont la vie intervient comme une mise en abyme de celle de Georges.

Sagamore Stévenin incarne dans cette adaptation un Bel-Ami idéaliste qui, au fur et à mesure de ses désillusions (notamment face à Clotilde de Marelle), accepte de choisir le chemin de la manipulation et de la manigance. On peut pour cela travailler sur une séquence située juste après le duel (de 46'42 à 52'20) : Georges, sorti vivant du duel, et convaincu de l'amour de Clotilde à son encontre, lui propose de l'épouser et d'aller reconstruire leur vie au Mexique. Il se heurte au refus de la jeune femme de quitter son milieu. Puis il reçoit à La Vie française les félicitations de Walter et apprend de Norbert de Varennes que la réussite des hommes qui mènent un important train de vie vient de la fortune de leur femme. C'est écrasé par ses constats sur les règles du grand monde qu'il rend visite à Bardin, un anarchiste condamné à mort, qu'il a trahi en le faisant arrêter (pour échapper à une dette d'argent). Dans sa cellule (monde souterrain évoquant les profondeurs de l'âme), ce dernier se confie à lui comme à son double, et ponctue le parcours de Duroy de réflexions, de questions : "Notre rage vient des désillusions... Tu vas fuir ou te battre ?".

De l'adaptation de Declan Donnellan et Nick Ormerod, on peut montrer deux extraits : la mort de Forestier (37') qui révèle l'angoisse de mort de Georges avec la figure du cafard noir qui vient le hanter comme un sinistre avertissement. Ce cafard, déjà présent lors d'un autre moment d'impuissance (à écrire son article), matérialise les idées noires que Georges s'applique à fuir dans son tourbillon de conquêtes, comme des antidotes à une conscience de sa condition de mortel. La scène de cauchemar, dans laquelle il se voit au-dessus de la tombe de Forestier, avant même la mort de celui-ci, révèle un personnage torturé et inquiet. La scène est filmée en contre-plongée, comme si le mort le regardait d'outre-tombe et le jugeait. L'autre passage (de 55'30 à 59'15) correspond à une scène inventée, récupérant néanmoins des phrases du roman : on y voit Georges rejoindre Walter et Laroche et s'inviter à leur discussion privée. La partie de cartes qui s'y déroule prend l'allure d'un duel entre un Georges décidé à prendre sa place dans le jeu des puissants et un Walter bouffi d'orgueil qui n'admet pas d'être bousculé dans son omnipotence. Le directeur de La Vie française parvient à toucher Georges en l'humiliant au sujet de Madeleine et de Vaudrec. En descendant l'escalier qui le ramène à la salle de réception (descente vue en contre-plongée sur une musique menaçante), Georges tel un rapace pose son regard sur les femmes Walter, Virginie et Suzanne, qui apparaissent comme ses proies.

On peut proposer un tableau qui dans chaque extrait décompose le fil narratif par étapes. Une colonne est consacrée à l'analyse des moyens cinématographiques repérés et des créations, une autre à ce qu'on peut en déduire sur la personnalité de Georges.

Chabert à l'aube du XXIe siècle : les audaces d'un réalisateur

Avec Le Colonel Chabert, Balzac nous propose l'histoire d'un homme "mort à Eylau" qui revient au bout de dix ans dans un monde qui s'avère n'être plus le sien8. Mû par l'envie de retrouver sa situation et sa femme, il se heurte à une société qui l'enterre une deuxième fois dans la mesure où sa mort est non seulement acceptée mais aussi souhaitable. L'action se passe en 1817, alors qu'une génération a été sacrifiée à la gloire napoléonienne et oubliée par la Restauration tandis qu'une certaine bourgeoisie, cupide et arriviste, accède au pouvoir, un rapport de forces qui s'illustre parfaitement dans le conflit entre Chabert et le couple Ferrand. Ce roman écrit en 1832 traduirait-il la persistance chez Balzac d'une fascination pour l'Empereur et d'une nostalgie de ces temps de gloire et de conquête ? Au contraire, donne-t-il à voir le regard lucide que l'écrivain pose sur les massacres perpétrés et la mystification à l'oeuvre dans le mythe napoléonien ? Le texte est en effet plein d'empathie pour ce vieux soldat qui privilégie l'intégrité en toute circonstance et rend un vibrant hommage à celui qu'il considère comme un père9. La méditation finale de Derville achève de condamner une société où celui qui avait été propulsé aux sommets n'est plus que fantôme, une société où l'on se retrouve dépouillé par l'être qui nous était le plus cher. Mais en faisant triompher les "vivants", Balzac ne fait-il pas le constat que le temps perdu ne se rattrape plus ? Donner le dernier mot au couple Ferrand, c'est prendre acte des forces sociales nouvelles, entériner un changement des mentalités. Dès lors, la position de Balzac se veut ambiguë10, dans la mesure où l'on ne sait si l'idéalisme de Chabert est sublime ou ridicule, et où l'on ne peut déterminer si l'écrivain se complait dans la nostalgie de l'Âge d'Or ou s'il prône une adaptation - parfois cynique - aux temps présents. En 1994, le réalisateur Yves Angelo s'empare de cette histoire, offrant le rôle principal à un Gérard Depardieu sombre et inquiétant qui confère au personnage une certaine dignité, loin du protagoniste balzacien, ce "vieux carrick"11 pathétique sur lequel le jeune saute-ruisseau s'amusait à jeter des boulettes de mie de pain.

Si la position de Balzac sur les guerres napoléoniennes est assez floue, celle d'Yves Angelo l'est beaucoup moins, tant il est vrai qu'à la fin du XXe siècle, la guerre ne saurait être source de gloire. Ce changement de paradigme magistralement illustré dans un roman comme Voyage au bout de la nuit semblait déjà suggéré dans La Chartreuse de Parme. De la célèbre scène de Waterloo, le lecteur aura retenu que Fabrice était "fort peu héros", incapable de saisir ce qui se jouait sous ses yeux. Néanmoins, les soldats de Napoléon ne le sont pas davantage, réduits à l'état de marionnettes du Maréchal Ney quand ils ne sont pas déjà morts. Céline achèvera de mettre à mal le mythe de l'héroïsme militaire, revendiquant la lâcheté plutôt que la bêtise. Dans cette lignée, Yves Angelo refuse de raviver le mythe de l'héroïsme : tandis que les cavaliers partent à l'assaut, les images pourraient traduire la bravoure des combattants, n'était la musique de contrepoint. En effet, alors qu'on attendrait une musique à résonance épique, Yves Angelo opte pour un air de piano lancinant et mélancolique qui dit suffisamment l'horreur du massacre. Napoléonienne ou non, la guerre reste la guerre.

Confirmant cette perspective humaniste, le réalisateur prend le parti de réécrire la fin de l'histoire en modifiant l'issue du procès : la Comtesse est forcée de reconnaître Chabert, ce qui entraîne son divorce avec le Comte Ferraud qui finit par épouser la fille d'un pair de France. Cependant, la situation de Chabert ne s'en trouve que partiellement modifiée : pauvre hère, il finit dans un hospice où Derville, qu'il reconnaît à peine, lui rend visite et lui apporte du pain blanc. Que gagne-t-il à "trahir" ainsi le texte original ? Assurément, une fin moins pessimiste puisque l'honneur de Chabert est sauf et son identité reconnue. Ne prétendant pas associer ce regain d'optimisme au XXe siècle (les études sur l'ère "postmoderne" évoquent plutôt un désenchantement et une perte des idéaux), nous l'imputerons au réalisateur qui, dans son adaptation des Âmes grises de Philippe Claudel, propose également une réflexion sur cette humanité oscillant toujours entre innocence et culpabilité, entre bonté et cruauté. En somme, cette version contemporaine nous offre un Chabert moins sublime mais moins misérable, victime de l'illusion de la gloire plus que de la justice des hommes : il s'ensuit que le tableau de la société moderne perd de sa noirceur, soulignant que ce monde, non dénué de travers et de vices, présente tout de même quelques "belles âmes" (1h34'43').

Activité n° 1 - Analyser le rôle de la musique dans la construction de l'émotion et du sens

"En quoi la musique de film influe-t-elle sur la perception des images ?"

Pour sensibiliser les élèves à l'imaginaire dont est porteuse la musique classique, on leur diffusera "La Chevauchée des Walkyries" de Wagner en leur demandant cinq mots-clés qu'ils associent à cette musique, en l'absence de toute information sur le titre et le compositeur. Surgiront des termes comme "guerre", "mouvement", "bataille", "dynamisme", "énergie", "affrontement", un réseau sémantique qui permettra une première approche du registre épique.

On analyse alors l'extrait du récit de Chabert dans lequel il évoque ses exploits militaires aux côtés de Murat12. Afin de dégager la dominante épique, les élèves sont chargés de repérer les éléments qui prouvent que Chabert considère la guerre comme noble et héroïque. On notera ainsi l'aspect grandiose et violent de l'action, renforcé par la succession des verbes d'action au passé simple et la présence d'hyperboles comme "des vrais géants". En outre, le récit est marqué par l'oscillation entre l'individuel et le collectif : d'un côté, Chabert est celui sur qui repose le combat, lui que Napoléon nomme "Mon Chabert" ; de l'autre, il admire le Maréchal Murat qui fait marche arrière, non pas pour le sauver, mais pour remporter le combat : "Murat vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son monde". Ce sacrifice de soi pour la victoire de tous contraste alors fortement avec les valeurs individualistes et matérialistes d'une société devenue incapable d'envisager un "nous".

Afin de surprendre les élèves, on diffuse la séquence filmique correspondante (53'57-56') sans le son. Maints indices orientent a priori vers une dimension épique : la raideur des cavaliers avant l'assaut, sabre au poing, suggère leur dignité ; le gros plan sur l'étendard rouge et or, marqué de la devise "valeur et discipline", contraste avec le fond blanc pour mieux glorifier la cause patriotique ; le travelling qui accompagne les cavaliers donne l'impression que tous avancent comme un seul homme ; la vue d'ensemble sur la plaine enneigée renforce l'aspect massif et grandiose de l'armée, tout comme la vue en contre-plongée qui nous place au niveau des sabots des chevaux ; enfin, le décor symbolise la page blanche sur laquelle l'Histoire est en train de s'écrire.

Lors d'une seconde diffusion, cette fois-ci avec le son, le contraste est saisissant : la musique crée un contrepoint qui ôte toute grandeur au combat pour ne laisser que l'image d'une boucherie. Dès lors, certaines images se révèlent ambiguës, à commencer par le plan initial sur les soldats de dos, qui annonce l'anonymat auquel ils seront bientôt réduits. Quant au brouillard qui recouvre le paysage, s'il rendait le combat solennel, le flou est aussi à l'image de l'inconnu qu'ils s'apprêtent à affronter et dont le vrai visage est celui de la mort. Enfin, les dernières images entachent la noblesse de l'action par leur grand réalisme qui confine parfois au grotesque (gros plan sur la bouche béante d'un soldat dont la mauvaise dentition suscite presque le dégoût, focalisation sur la croupe d'un cheval qui ne parvient plus à se relever). Tandis que le roman mettait en scène la dégradation de l'épique pour la déplorer, Yves Angelo récupère la mémoire épique du Colonel pour mieux la dévoyer, révélant le versant mortifère des valeurs qui y sont associées. Avec les élèves, on commentera ce choix avant de revenir sur la notion d'adaptation : loin d'être une simple transposition du roman, celle-ci constitue une création à part entière, autorisant infidélités et parti-pris dès lors qu'ils sont justifiés par une vision personnelle et cohérente de l'oeuvre.

Activité n° 2 - Argumenter : l'adaptation, trahison ou enrichissement de l'oeuvre romanesque ?

"Le réalisateur a-t-il tous les droits sur le texte qu'il adapte ?"

On procède à la lecture des dernières pages pour établir le sort réservé à chaque personnage et lister les maux évoqués par Derville dans sa réflexion finale. Le visionnage de la fin du film (à partir de 1h34') vise alors à évaluer la fidélité d'Yves Angelo au texte. Quelques éléments font écho au texte balzacien, notamment l'état de stupidité de l'ancien soldat, sa réplique "Pas Chabert ! Pas Chabert ! Je me nomme Hyacinthe. Je suis le numéro 164, septième salle"13, ainsi que la lenteur de la dernière scène.

Mais lors de sa visite à l'asile de Charenton, Derville annonce au Colonel le sort de son ex-femme, lui qui a poussé la Comtesse à avouer au Comte Ferraud que "le mort est ressuscité". Face à une telle réappropriation de l'oeuvre par le cinéaste, reste-t-il des traces du réquisitoire conclusif de Derville ? La fameuse réplique "Toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous la vérité" est présente dans le film, prononcée au début, à l'issue du témoignage de Chabert (32'14). Dès lors, on peut conclure qu'Angelo transforme le personnage de Derville : alors que le jeune avoué était plein d'illusions avant de n'éprouver que mépris pour la corruption parisienne ("Paris me fait horreur"), Fabrice Lucchini incarne un personnage initialement glacial, cynique, désenchanté, avant de devenir, au contact de Chabert, un homme soucieux de justice, altruiste et protecteur. Après avoir tiré avant l'heure les conclusions du roman, il évolue vers une figure de justicier, voire de père, lui qui apporte à Chabert du pain et du vin, des symboles christiques qui remplacent les pièces de vingt francs évoquées dans le roman.

Mais le film transforme aussi le personnage de Chabert, en lui laissant le dernier mot, rendant au vieux soldat la parole dont Balzac le dépossédait. Notons d'ailleurs qu'Angelo remanie le dialogue entre les deux personnages :

Derville - La Comtesse, votre épouse se retire en province [...].
Chabert - Pain blanc... bien !
Derville - Le comte Ferraud laisse dire qu'il épouserait l'aînée des filles de Courcelle. [...] Je vous ai aussi amené un flacon de vin rouge.
Chabert - Vous avez vu le condamné à mort ?
Derville - Un flacon de vin rouge moins fort que celui de la dernière fois.

Tout se passe comme si ce dialogue croisé ne relevait qu'en apparence de la communication. L'effet de symétrie entre l'ici et l'ailleurs, entre la nourriture et les "questions qui fâchent" met les deux hommes sur un pied d'égalité : si Chabert feint de ne pas comprendre les nouvelles que Derville lui apporte, l'avoué est gêné par l'évocation du condamné à mort au point de changer de sujet. Alors que Balzac faisait de son personnage un fantoche qui, certains jours, s'avérait être "un vieux malin plein de philosophie et d'imagination"14, c'est sur cet aspect qu'Yves Angelo insiste, permettant au personnage de regagner en profondeur, en mystère et en humanité. Loin d'en faire un idiot, le film s'achève par des considérations sur la mort menées par un Chabert complexe, à la fois coupé de la réalité et doué d'une grande lucidité. Comme il a levé la tête au ciel, le plan suivant correspond à la vue d'un ciel, celui qui surplombe la plaine enneigée d'Eylau dont il ne reste que des traces du combat, des débris. La fin du film acquiert une portée quasi philosophique, réfléchissant au sens de l'existence individuelle comme au sens de l'Histoire dont les dernières images suggèrent l'absurdité.

On demandera aux élèves de repérer les échos et les différences entre le texte et le film avant de les interpréter. Ce constat pourra susciter un débat sur la teneur et la légitimité de cette nouvelle fin. On trouvera une argumentation intéressante dans l'article de Max Andréoli, dont le titre est hautement significatif : "La troisième mort d'Hyacinthe Chabert". Blâmant la trop grande liberté d'adaptation d'Yves Angelo (et de Le Hénaff en 1943), il écrit :

Enterré sous les cadavres d'Eylau, puis enseveli sous les actes juridiques dans une société qui la rejette, Chabert l'est à présent sous les images que donnent de lui les cinéastes, les acteurs, les publics. Quels que soient leurs mérites ou leurs bonnes intentions, tous mettent le personnage au goût du jour, sans trop de considération pour la lettre de la nouvelle ni pour l'esprit qui l'anime, sans chercher à déceler les contradictions profondes qui lui donnent son assise.15

Par écrit, les élèves expliqueront alors ce que l'adaptation apporte au roman, dans un paragraphe de synthèse ou sous la forme d'une critique journalistique.

De l'acquisition des connaissances à la mise en pratique

Activité n° 1 - Accompagner un texte musicalement

Pour prolonger l'activité sur la musique de film, on pourra proposer aux élèves de lire un texte de façon expressive en l'accompagnant musicalement. Dans la mesure du possible, on variera le registre des textes afin de leur offrir la possibilité de choisir l'émotion qu'ils souhaitent transmettre. Voici une sélection possible (ici, choix de poèmes) : "Je n'ai plus que les os" de Ronsard (tragique), "L'expiation" de Victor Hugo (épique), "À une passante" de Baudelaire (dramatique), "Le Hareng saur" de Charles Cros (comique).

Bien que la séquence concerne le roman, un poème a le mérite de viser un effet unique, d'autant plus intense qu'il se trouve condensé. La relative brièveté des textes obligera alors les élèves à être fortement sensibles à la ponctuation, à adopter un rythme et un débit de parole adéquats, voire à ménager des silences. Lors de leur prestation, on attendra une lecture expressive appuyée par une musique susceptible de renforcer l'effet produit. Pour le choix du morceau, on recommandera l'absence de paroles afin de s'assurer d'une lecture audible, non parasitée.

Activité n° 2 - Adapter une scène en roman-photo

"Quels choix effectuer pour adapter une scène du roman Bel-Ami ?"

Réaliser une ou deux pages de roman-photo peut constituer une alternative relativement simple à l'adaptation filmique. Avant de proposer le travail proprement dit, une étude du genre s'impose. On pourra proposer aux élèves deux pages d'un roman-photo traditionnel ("Nous Deux" par exemple, disponible en ligne), avec un questionnaire pour guider l'observation des caractéristiques. Il importe de comprendre le dispositif technique (les différentes fonctions du texte, la taille des vignettes, les angles de vue choisis, les effets produits), et la mise en oeuvre narrative (les liens entre les personnages, les moyens d'exprimer l'opposition, le lien entre les expressions du visage et les pensées...). Il convient également de faire surgir l'idée d'invraisemblance, de romantisme à l'eau de rose, de stéréotypes, notamment par l'observation du casting et l'étude des titres. En prolongement, il est possible de proposer des versions plus contemporaines (site "my beSTory"), ou d'extraits de magazines pour adolescents ("Girl.fr") de manière à ce que les élèves perçoivent la logique narrative et s'imprègnent de l'esprit du genre.

La scène proposée pour l'adaptation est située dans le chapitre V de la première partie16 : alors que Georges et Clotilde s'installent dans une loge aux Folies-Bergères, Rachel vexée de l'indifférence de son ancien amant, vient le provoquer et déclencher un scandale. Humiliée, Mme de Marelle s'emporte contre Duroy avant de le renvoyer seul dans un fiacre. On guidera tout d'abord les élèves dans l'analyse du texte : dégager les différentes étapes de la scène, formuler leurs perceptions des personnages. On pourra ensuite proposer une feuille de route destinée à construire l'adaptation : il importe de faire comprendre aux élèves qu'ils devront mettre plus particulièrement en relief un aspect de cette scène et que l'adaptation devra s'inscrire dans un format de deux pages (avec six à huit vignettes par page). La feuille de route sous forme de livret, invite les élèves (qui mènent ce travail en groupe) à formuler le parti-pris de départ, à faire le choix de la situation à traiter plus particulièrement (la relation entre Georges et Rachel ? l'entêtement de Georges ? l'humiliation de Clotilde?) et à constituer progressivement le story-board avec le choix des vues (situation, cadrage), l'écriture des textes (quelles expressions ou phrases du roman vont-ils garder ?), le choix des acteurs. On peut imaginer que les élèves trouveront dans l'enceinte du lycée des lieux susceptibles de représenter des espaces collectifs de rencontre (la cafétéria ou le foyer...) et de transposer la situation dans l'univers lycéen.

La phase de réalisation s'effectuera après la validation du story-board par le professeur : les photos prises seront insérées dans un document "mode publication Word" (ou équivalent), très aisé d'utilisation. Pour exploiter le travail sur la musique, on peut d'ailleurs envisager une version diaporama sur PowerPoint accompagnée d'une musique susceptible de souligner le parti-pris. Un concours final pourra être organisé pour stimuler la créativité.


(1) Philippe Dufour, Le Roman est un songe, "Poétique", Paris, Seuil, 2010, p. 149-150.

(2) Ibid., p. 151.

(3) Maupassant, Bel-Ami, "Les Classiques", Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 32.

(4) Ibid., p. 139-140.

(5) Ibid., p. 134-135.

(6) Dans une lettre publiée dans le journal le 7 juin 1885.

(7) Maupassant, Bel-Ami, op. cit., p. 268-274.

(8) En ce sens, le film allemand Good Bye, Lenin ! (2002) de Wolfgang Becker n'est pas sans rappeler l'intrigue balzacienne, puisqu'il conte l'histoire d'une femme qui vit dans la RDA et tombe dans le coma le 7 octobre 1989. À son réveil, quelques semaines plus tard, l'Allemagne a connu la chute du Mur et les idéaux qui avaient toujours animé cette fervente communiste ont été invalidés par la progressive pénétration du modèle occidental. Contrairement à Chabert, son entourage la ménage, recréant l'ancien monde pour lui éviter une nouvelle attaque cardiaque qui lui serait fatale. Par contraste, on comprend que la fin de Chabert est une mort au monde, à ce monde qui l'aura "tué" deux fois, l'affaiblissant physiquement avant de l'accabler moralement.

(9) "J'avais un père, l'Empereur !", Le Colonel Chabert, Librio, 2004, p. 37.

(10) Balzac "adopta en politique des opinions légitimistes. Pourtant, plus que vers les derniers représentants des Bourbons, ce fut vers la figure de Napoléon Ier, modèle d'énergie, qu'alla toujours son admiration", article "Balzac", Dictionnaire des grands écrivains de langue française, Philippe Hamon et Denis Roger-Vasselin (dir.), Dictionnaires Le Robert, 2000, p. 83.

(11) Balzac, Le Colonel Chabert, op. cit., p. 9.

(12) Extrait : de "Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais" à "les règles établies par la jurisprudence militaire", ibid., p. 26-27.

(13) Ibid., p. 94.

(14) Ibid.

(15) Max Andréoli, "La troisième mort d'Hyacinthe Chabert", dans L'Année balzacienne, PUF, 1997, p. 356.

(16) Maupassant, Bel-Ami, op. cit., p. 110-113.

Lire au lycée professionnel, n°71 (06/2013)

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