Dossier: Enseigner la littérature par l'image / 2

Du côté d'"Alice au pays des merveilles" de Lewis Carroll et de Tim Burton

Véronique Bourguignon, professeur lettres-listoire, LP Suzanne Valadon (Paris 18)

Cette séquence autour d'Alice au pays des merveilles1 a été proposée à une classe de première secrétariat, donc composée essentiellement de filles (un seul garçon dans l'effectif). La réception fut bonne pour plusieurs raisons, je pense.

D'abord, en début d'année nous avions fait une courte séquence sur l'imaginaire. Un groupement de documents variés nous avait permis de réfléchir sur la notion d'"imaginaire", de différencier ce qui relevait du merveilleux, du fantastique, du conte, de la fable. Nous avions notamment essayé de comprendre comment les récits imaginaires pouvaient nous aider à mieux comprendre le monde, quelles étaient leurs fonctions et surtout comment les auteurs nous permettaient d'accéder à ces mondes imaginaires.

Ensuite, en évaluation, j'ai proposé aux élèves un travail autour d'un extrait de De l'autre côté du miroir de Lewis Carroll. Lors de la correction, les élèves ont montré un vif intérêt pour cet auteur et sa création sans pourtant la connaître vraiment. Ils n'avaient que quelques souvenirs d'enfance d'albums de jeunesse, de dessins animés.

J'ai alors profité de cet engouement et leur ai proposé, un peu plus tard dans l'année, une étude d'une oeuvre de cet auteur, Alice au pays des merveilles.

Les objectifs et les problématiques

Ce parcours dans l'oeuvre de Carroll m'a ainsi permis de reprendre et d'approfondir la première question du programme, "La fable, le conte, les récits imaginaires sont-ils réservés aux jeunes lecteurs ?", écho aux souvenirs des élèves. De plus, cette étude m'a donné l'occasion d'aborder la deuxième question, "Comment l'imaginaire joue-t-il avec les moyens du langage, à l'opposé de sa fonction utilitaire ou référentielle ?". En effet, Lewis Carroll, qui peut être considéré comme un des précurseurs des surréalistes, s'amuse avec le langage. L'absurde, le non-sens, le quiproquo, le calligramme sont des notions qui ont pu être appréhendées lors de cette séquence.

Par ailleurs, il m'a semblé intéressant de travailler sur la question de l'adaptation. En 2010, Tim Burton décide avec les Studios Disney de réaliser une nouvelle adaptation d'Alice au pays des merveilles. Je saisis cette opportunité pour questionner cette oeuvre. Quels sont les points communs et les différences entre l'oeuvre de Carroll et celle de Burton ? Pourquoi Burton a-t-il adapté l'oeuvre de Carroll ?

Les étapes de la séquence

Pour mieux comprendre ma démarche, je vous propose ci-dessous un tableau qui présente le déroulé de la séquence.

Titre de la séanceSupportObjectifs
Problématiques
Notions
Lexique
Activités
Étapes du cours
Entrer dans le monde de Lewis CarrollChapitre 1
"Alice commençait ... sa chute prit fin"
- Comment est présentée Alice ?
- Comment accéder au monde imaginaire ?
- Quels éléments du conte traditionnel retrouve-t-on ?
- En quoi ce conte appartient au merveilleux ?
Le merveilleux- Rappel du document étudié lors de l'évaluation de la 1re séquence sur "Du côté de l'imaginaire", De l'autre côté du miroir, Lewis Carroll = réflexion sur la manière dont sont présentées les deux héroïnes.
- Travail en autonomie/questionnaire puis mise en commun.
- Analyser le passage du monde réel au monde imaginaire.
- Déterminer en quoi ce monde appartient au merveilleux (réactiver ce qui a été vu ultérieurement).
Raconter le passage du monde réel au monde imaginaireChapitre 1
"Alice commençait ... sa chute prit fin"
- Réaliser une production faisant appel à l'imaginaire. - Élaborer des critères de réussite qui permettent l'autoévaluation et aident à la réécriture.
Les premières épreuvesLe reste du chapitre 1- Quelles sont les premières épreuves que doit surmonter Alice ?
- Quelle réflexion Lewis Carroll mène-t-il sur les histoires liées aux enfants ?
La comparaison
L'ironie
- Lecture du chapitre à la maison.
- Lecture orale en cours.
- Cours dialogué.
- Rédaction par les élèves d'une synthèse. Quelle réflexion Lewis Carroll mène-t-il sur les histoires liées aux enfants ?
Les jeux sur le langageChapitre 3- Comment apparaît le monde imaginaire ?
- Comment Lewis Carroll joue-t-il sur le langage ?
- Quelle est la visée de cet extrait ?
Le quiproquo
Le calligramme
- Lecture des chapitres 2 et 3 à la maison.
- Un élève résume ce qui s'est passé dans le chapitre 2.
- Lecture orale du chapitre 3.
- En autonomie les élèves travaillent sur la représentation des personnages du conte. Questionnaire (aide, guide) puis mise en commun.
- Cours dialogué autour des jeux sur le langage puis trace écrite.
- Annonce d'un travail d'écriture : recherche d'idée en commun (banque d'idées).
- Travail à la maison : "Après avoir expliqué en quoi ce texte est amusant, vous direz en quoi il présente une certaine critique du monde adulte."
Écrire un calligrammeCorpus de calligrammes notamment d'Apollinaire- Réaliser une production faisant appel à l'imaginaire. - Découverte de la consigne.
- Élaboration des critères de réussite.
- Écriture.
Une parodie de la société anglaiseChapitre 11
Chapitre 12
- Quel aspect de la société anglaise Lewis Carroll critique-t-il ?
- Quels procédés utilise-t-il ?
L'absurdité
La parodie
Lexique du "procès"
- Lecture des chapitres 4 à 12 sont à lire à la maison.
- Ensemble on résume, on reconstitue le récit.
- Lecture orale du chapitre 11.
- Étudier le cadre réaliste du procès. Travail sur le lexique.
- Cours dialogué - Sur les moyens utilisés par Lewis Carroll pour dénoncer - suivi d'une trace écrite.
- Cours dialogué - Sur la réaction d'Alice.
- Lecture orale du chapitre 12.
- Ce chapitre confirme-t-il nos hypothèses ? Trace écrite.
Une adaptation cinématographique de Tim BurtonDeux séquences du film de Alice au pays des merveilles de Tim Burton- Quels sont les points communs et les différences entre les deux oeuvres ?
- Pourquoi Tim Burton a-t-il adapté le récit de Lewis Carroll ?
 - Distribution d'un tableau qui permettra de comparer le début et la fin des deux oeuvres. La ligne concernant l'oeuvre de Lewis Carroll est déjà complétée.
- Projection du 1er extrait (jusqu'à la chute d'Alice)/prise de notes des élèves.
- Cours dialogué autour des points communs et des différences puis trace écrite (on complète le tableau).
- Projection du 2e extrait (le retour d'Alice à la vie réelle).
- Cours dialogué puis trace écrite (on complète le tableau).
- Retour à la problématique de départ : pourquoi Tim Burton a-t-il adapté cette oeuvre ?
- Rédaction d'une petite synthèse.

Parallèlement à l'étude du conte de Carroll, les élèves devaient, en autonomie, remplir un tableau. Celui-ci leur permettait de faire, séance après séance, une synthèse de ce qu'ils avaient vu lors du cours. Par exemple, pour la séance 1, les élèves notaient comment Alice nous était présentée, comment l'auteur nous faisait accéder au pays des merveilles ; pour la séance 3, ils indiquaient qu'elles étaient les épreuves que l'héroïne devait surmonter ; et ainsi de suite...

À la fin de l'étude de l'oeuvre de Carroll, j'ai demandé aux élèves de reprendre leur tableau et de me présenter, à l'écrit, à partir de leurs notes, l'évolution du personnage d'Alice. Par ailleurs, ils devaient expliquer ce que dénonçait Lewis Carroll dans son récit.

Une correction collective nous a permis de nous mettre d'accord sur les points essentiels. Ceux-ci allaient constituer la base de comparaison avec le film de Tim Burton.

L'étude de l'adaptation de Tim Burton

Après avoir annoncé l'étude de deux passages du film de Tim Burton, j'ai noté au tableau deux questions qui ont servi de fil conducteur à la séance. Quels sont les points communs et les différences entre les deux oeuvres ? Pourquoi Tim Burton a-t-il adapté le récit de Lewis Carroll ? J'ai alors distribué un tableau qui allait nous permettre d'opérer une comparaison entre le début et la fin des deux oeuvres. La ligne concernant Carroll a été préremplie grâce aux remarques collectives de la séance précédente.

Avant de projeter la première séquence du film, j'ai précisé aux élèves qu'ils devaient être attentifs et prendre des notes pour répondre aux questions suivantes. Quelles sont les caractéristiques physiques d'Alice (âge, habillement, expression du visage...) ? Quelles sont les caractéristiques morales d'Alice (traits de caractère, attitudes, réactions...) ? Comment va-t-elle accéder au monde d'Underland ?

À la fin de la projection, j'ai laissé aux élèves quelques minutes pour compléter leurs notes. Ensuite, ils ont restitué oralement leurs remarques. Ensemble nous avons complété le tableau.

La deuxième partie de la séance s'est déroulée de manière identique. À partir de la fin du film (Alice revient dans le monde réel), les élèves ont été invités à porter leur attention sur ce que fait Alice lors de son retour dans le monde réel et sur son évolution (A-t-elle changé ?).

Ce travail permet de réactiver une des capacités de la classe de seconde, de l'Objet d'Étude "Parcours de personnage" : "Montrer comment un personnage évolue depuis son apparition dans l'oeuvre jusqu'à la fin". À l'oral, les élèves devaient effectivement présenter et montrer l'évolution du personnage d'Alice chez Carroll et chez Burton. En conclusion d'étape, ils ont formulé les points communs et les différences entre les deux récits.

Pour conclure cette séance, j'ai repris la deuxième problématique proposée en début de cours, "Pourquoi Tim Burton a-t-il adapté le récit de Lewis Carroll". Il s'agissait ici de montrer que Burton insistait davantage sur l'avenir d'Alice. Il lui donnait l'image d'une femme libre, indépendante, qui prend sa vie en main. Les caractéristiques d'Alice lui permettaient de critiquer la rigidité des codes de la société anglaise à l'époque victorienne, la place de la femme dans cette société. Très vite les élèves ont perçu ce que voulait montrer le réalisateur avec ce personnage d'Alice qui a 19 ans dans cette version. En effet, Alice est une jeune fille issue du milieu aristocratique du XIXe siècle qui se révolte contre ce monde enfermé dans ses conventions, ne laissant pas de place à la femme et n'encourageant pas l'égalité entre les deux sexes : mariage arrangé, poids de la famille, séparation des tâches entre homme et femme... Mais avec Alice, Tim Burton illustre l'émancipation de la femme dans le domaine privé comme dans le domaine professionnel. La réflexion avec les élèves nous a même menés à nous interroger sur l'actualité de ce qu'ils considéraient comme une injustice.

Ensuite nous nous sommes demandé ce qui, hormis le personnage d'Alice, avait attiré Tim Burton dans l'oeuvre de Lewis Carroll. Nous avons rapidement évoqué d'autres films de Burton (Edward aux mains d'argent, Charlie et la chocolaterie, Beetlejuice, Sleepy Hollow, Les Noces funèbres...) et les élèves ont très vite perçu que l'univers de l'imaginaire de Lewis Carroll pouvait correspondre à celui de Burton (l'insolite, l'absurde, le merveilleux, l'humour....). Par ailleurs, ils firent des remarques très intéressantes sur les personnages principaux. Chez l'écrivain comme chez le réalisateur, le héros est un individu solitaire, en marge de la société.

Pour terminer la séance, nous avons donc réfléchi sur le sens à donner à la notion d'"adaptation".

Quelques jours après cette séance, des élèves m'ont dit avoir revu le film dans l'intégralité. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'ils me dirent qu'ils avaient vu "autrement" le film, qu'ils avaient compris, vu des choses passées complètement inaperçues lorsqu'ils l'avaient découvert la première fois. Avais-je atteint avec ce travail une des finalités de notre programme, à savoir "devenir un lecteur compétent et critique" ? Une chose est sûre, ils ne regarderont plus tout à fait de la même manière un film. De spectateurs passifs, ils sont devenus des spectateurs actifs.


(1) http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_375205/alice-au-pays-des-merveilles

Lire au lycée professionnel, n°71 (06/2013)

Lire au lycée professionnel - Du côté d'"Alice au pays des merveilles" de Lewis Carroll et de Tim Burton