Dossier : Enseigner la littérature par l'image / 1

Interview de Régis Penet

Entretien avec Régis Penet (auteur de Lorenzaccio (bande dessinée), aux Éditions 12 bis (2011)) .

Interview rélaisée par les élèves de seconde E du lycée polyvalent Ferdinand Buisson à Voiron1

Dans le cadre du Prix littéraire des lycéens et apprentis rhônalpins 2013, les élèves ont à lire 4 romans et 4 bandes dessinées, dont cette très belle adaptation de Lorenzaccio de Musset par Régis Penet. En plus de la seconde E du lycée, sont concernés les élèves d'une classe de seconde Bac pro ; un partenariat avec le lycée Hôtelier Lesdiguières (Grenoble) a également été mis en place.
Les élèves ont lu la bande dessinée de Régis Penet depuis le mois de novembre, ainsi que les sept autres livres du Prix littéraire. Ils ont également étudié plusieurs scènes de la pièce de Musset, ainsi que son poème La nuit de décembre. Ils ont ensuite élaboré un questionnaire, qu'ils ont fait parvenir à Régis Penet courant décembre. Voici les réponses de l'auteur.

1. Pour quelles raisons avez-vous eu l'envie d'adapter Lorenzaccio en bande dessinée ?

Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu l'adapter. Il y a eu différentes tentatives. Et puis, sans trop savoir pourquoi, celle-là a été la bonne. Question de maturité sans doute. Aucun éditeur n'en voulait et sa réalisation et sa publication ont été un parcours du combattant. C'est parfois le prix à payer pour réaliser un rêve de jeunesse !

2. Comment avez-vous condensé le texte de cette longue pièce en cinq actes ?

Devant l'ampleur de la tâche, j'ai travaillé un peu en aveugle... ça a été du scène après scène. Le déclic a tout de même été cette idée de condenser l'intrigue en une journée de carnaval. Beaucoup de choses en ont découlé. En fait, j'ai découvert ce que je voulais dire avec le personnage à mesure que mon travail avançait. C'est une façon de faire, à tâtons, un peu insécurisante, et qui oblige à sans cesse retravailler des scènes déjà réalisées (au total, j'ai bien dû dessiner 120 pages pour n'en garder que 88...) mais c'était, pour moi, la seule façon de passer par dessus le côté "intimidant" de l'entreprise.

On se jette à l'eau... On avance et on voit ou cela mène !

En décidant de resserrer la majeur partie de l'intrigue sur une seule journée et pendant un carnaval, j'ai dû modifier pas mal de scènes... Certaines pour des raisons simplement techniques (contraintes de temps et de lieux), d'autres pour des raisons plus larges, pour appuyer certains thèmes...

3. Quels ont été vos choix concernant le texte et les personnages ?

J'ai supprimé une des trois intrigues de la pièce (l'intrigue de la marquise Cibo). Elle ne m'était pas très utile au regard de ce que je comptais souligner. C'est la coupe la plus importante que j'ai opérée.

Pour le texte, je tenais à conserver un certain nombre de tirades. Celles de l'acte III, scène 3 notamment. Mais j'ai surtout essayé de rendre l'esprit, du moins celui que j'avais perçu lors de mes premières lectures. Et pour cela, je n'ai pas eu de scrupule à réécrire beaucoup de passages. Une adaptation littérale (je m'y étais essayé il y a plusieurs années) ne me semblait pas être le meilleur moyen de rendre l'intensité de la pièce.

4. Pourquoi avoir choisi de faire alterner le poème en vers La nuit de décembre et la pièce elle-même ?

C'est un poème qui est souvent associé à Lorenzaccio. Les thèmes du double, de la solitude se retrouvent dans les deux oeuvres. Je voulais une voix interne au héros, une voix qui, dès les premières pages évoque une profonde nostalgie, un monde intérieur où nul ne peut le rejoindre. Le rythme du poème (cette suite de questions haletantes des dernières strophes puis la réponse apaisante de la vision) m'a donné le rythme des dernières scènes (le meurtre particulièrement).

5. Les personnages de la pièce étant historiques, vous êtes-vous tourné vers d'autres sources que la pièce pour les rétablir dans leur contexte ?

Non, au contraire ! J'ai lu évidemment la chronique qui relate le fait qui sert de base à la pièce, mais je n'ai rien retenu du contexte historique et géographique. Ce qui me fascine dans le parcours de Lorenzaccio n'est pas lié à un contexte précis. Et si j'ai gardé les noms (Florence, Médicis...) c'est qu'ils ont une charge presque mythique que je voulais conserver.

6. Vous avez créé un contraste entre le carnaval coloré et le côté sombre et livide du personnage principal, pourquoi ?

Je tenais à ce que mon personnage se découpe nettement sur son environnement. Il vit parmi ses semblables, il arpente les mêmes rues, mais il n'est pas, ou il n'est plus des leurs.

Délibérément et de façon tout à fait arbitraire, j'ai choisi de faire des couleurs l'artifice de l'existence. Lorenzo est en noir et blanc (rehaussé de rouge, couleur de l'initiation), un peu comme s'il était passé à un révélateur : il n'est plus que l'essentiel.

Dans le deuxième tiers de l'album, après la grande scène avec Philippe Strozzi (acte III, scène 3 dans l'oeuvre de Musset), le noir, le rouge et le blanc dominent. Comme si Lorenzaccio avait teinté son environnement de ses propres couleurs. C'était une façon pour moi d'indiquer, qu'après avoir suivi le personnage, on était désormais dans sa tête et qu'on voyait le monde à sa façon.

7. Que symbolisent les rats qui apparaissent à plusieurs reprises ? Est-ce le symbole de la corruption ou du vice ?

Oui, c'est un symbole de corruption. Les rats sont une permanence dans les coulisses de nos villes. Ils vivent dans les fondations des bâtiments dont nous ne voyons que la surface. C'est donc aussi un animal des profondeurs. Assez proche de certains aspects du personnage.

...C'est une symbolique un peu facile mais je pense qu'il ne faut pas hésiter devant certaines évidences... Parfois !

8. Pourquoi avez-vous remplacé Catherine Ginori, la tante de Lorenzo dans la pièce par sa soeur dont il n'est pas question dans la pièce de Musset ?

Pour plusieurs raisons (comme souvent !).

Je commence par la plus "personnelle" de ces raisons : j'avais l'impression de pouvoir faire passer d'avantage de choses intimes dans un rapport frère-soeur, que dans un rapport neveu-tante. Surtout que je comptais, dans leur scène commune, évoquer leurs jeux d'enfants. Je voulais évoquer une complicité qui a été, qui s'est perdue, qui tente de se reconstituer. C'est une chose que je ressens d'avantage dans le cadre d'une fratrie.

Une autre raison concerne le thème du double. Je crois que Musset se sert de Catherine, soeur de sa mère, comme une sorte de double de celle-ci. Je me sers de Catherine comme un des nombreux doubles de Lorenzo. Un double pur, innocent... et inopérant.

Par ailleurs, nous avons deux autres couples frère-soeur : Maffio et Gabrielle ainsi que Louise et Pierre Strozzi ; je trouvais intéressant de fonctionner avec un troisième couple de ce style. Seul Lorenzo, d'une certaine façon, réussit à "préserver" sa soeur.

Ce jeu de miroirs entre ces trois "couples" me semblait intéressant.

9. Pourquoi avez-vous atténué le caractère sanguinaire d'Alexandre de Médicis ?

La forme de pouvoir que symbolise Alexandre n'est effectivement, à mon sens pas une dictature sanguinaire ou ultra-répressive.

Si j'ai pris garde de ne pas me servir de mon adaptation pour dénoncer tel ou tel aspect de mon environnement politique, je me suis en revanche, nourri de ce dernier... Forcément. Or, je ne vis pas sous une dictature incarnée par un tyran aux pleins pouvoirs et aux mains rouges de sang mais dans un système où l'asservissement est plus insidieux, protéiforme. Je tenais à souligner cet aspect et pour ce faire, atténuer les aspects trop coercitifs du pouvoir Ducal.

Pour moi, Alexandre n'a plus besoin de brandir sa hache pour avoir devant lui un peuple globalement obéissant.

Cette forme de pouvoir est à mon sens, nécessaire pour rendre absolument inutile (politiquement) le geste de Lorenzo et lui donner une dimension infiniment plus tragique, plus profonde que s'il s'agissait d'un simple tyrannicide.

C'est un geste qui n'a, en s'accomplissant, plus rien de politique.

10. Quelles sont les influences dans le domaine de la BD et de l'art qui vous nourrissent et vous intéressent ?

Très nombreuses... Je citerai le travail du dessinateur Toppi dont les compositions et l'encrage m'ont inspiré pour certaines pages plus "illustratives" que narratives. Mais il y en a tellement d'autres !

Par rapport aux thèmes que j'ai abordés, ce sont des auteurs (romanciers, essayistes...) ayant traité les thèmes de "fin de race", de monde en décomposition qui m'ont nourri d'une certaine façon, je pense entre autres à Maurice Druon et sa trilogie La Fin des hommes.

11. Avez-vous été inspiré par des personnalités de la vie réelle pour représenter vos personnages ?

... Sans doute et sans vraiment le vouloir !... Sans rentrer dans trop de détails, le modèle qui m'a servi pour Lorenzaccio est une jeune femme qui était ma compagne et ma collaboratrice à l'époque. Avec un peu de recul, il m'est apparu que nos liens se lisent de façon surprenante dans mon adaptation... Mais là, c'est presque du ressort de la psychanalyse.

En dehors de ça, je me suis servi de certains débats avec des amis pour nourrir la confrontation entre certains personnages (Lorenzo et Philippe Strozzi notamment).

Graphiquement, c'est un casting un peu étrange. Philippe Strozzi s'inspire de Soljenitsine. Son fils Pierre de Raphael Nadal, Cibo de Herbert Von Karajan... Ces choix sont purement visuels !

(1) Merci à Paule Kuffler, professeur-documentaliste du lycée polyvalent Ferdinand Buisson pour son aide précieuse.

Lire au lycée professionnel, n°70 (02/2013)

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