Dossier : Enseigner la littérature par l'image / 1

Séquence : "Boitelle" de Guy de Maupassant

Corinne Guitteaud, Professeur de lettres-histoire, lycée Françoise Dolto (académie d'Orléans-Tours)

On trouve la nouvelle de Maupassant chez les Éditions Petit à petit (www.petitapetit.fr) sous la forme d'une bande dessinée intitulée Le Café des Colonies. Les Éditions Petit à petit proposent des adaptations d'oeuvres littéraires en bande dessinée. J'avais déjà eu l'occasion de travailler avec mes élèves sur plusieurs de leurs titres comme Cyrano et Le Cid (en 3e DP6) ou encore "Après la Bataille" de Victor Hugo avec mes Bac Pro 2 ans (album : Victor Hugo - Les poèmes en BD).

J'ai eu l'idée d'étudier Le Café de Colonies en parallèle avec Boitelle, dans le cadre du thème "La Marge et la norme".

L'histoire de cet amour impossible entre un jeune paysan qui terminait son service militaire et une négresse qui servait dans un café du Havre me semblait propice à un travail intéressant avec ma classe de CAP Vente Alimentaire. Les textes de Maupassant sont souvent utilisés en LP, car abordables par nos élèves. Quant au travail d'adaptation du scénariste et du dessinateur du Café des Colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice, il offrait de nombreuses pistes intéressantes à étudier.

Présentation du projet

Le lancement

Le travail de lancement s'est d'abord effectué sur la couverture de la BD qui a permis de susciter l'intérêt des élèves. Je les ai interrogés sur les personnages aux premier et second plans, leur attitude les uns par rapport aux autres, les liens qui pouvaient exister entre eux, afin de bâtir des hypothèses de lectures. C'est un travail certes classique mais qui a l'avantage de faire marcher l'imagination de nos élèves.

Nous avons ensuite étudié le titre et la mention "d'après Boitelle" apparaissant sur cette première de couverture.

En effet, la raison pour laquelle le titre de la bande dessinée est différent de celui de la nouvelle, c'est que des passages ont aussi été ajoutés dans la BD, comme l'explique le scénariste sur son blog (http://didier.quella-guyot.over-blog.com) : "un tiers de l'album est inédit".

Tout au long de l'étude de la nouvelle et de la bande dessinée en parallèle, il s'agissait donc de faire réfléchir les élèves sur cette idée d'adaptation induite par la mention "d'après".

Les séances

La séquence s'est découpée en 5 séances plus une évaluation.

J'ai travaillé sur des extraits de la nouvelle d'une demi-page à deux pages maximum, auxquels j'ai ajouté à chaque fois deux planches ou quelques vignettes.

La première séance a porté sur un incipit que j'ai intitulé "Le goût pour l'exotisme". Il s'agit du passage qui dresse le portrait du père Boitelle en insistant sur le caractère pénible de son travail et sur les regrets qu'il nourrit par rapport à une histoire d'amour contrariée. Ce passage se conclut par un paragraphe où l'on est transporté dans le passé du personnage, alors que celui-ci, jeune conscrit, visite les quais du Havre. Le lien a aussitôt été fait entre ce passage et le titre de la BD Le Café des Colonies pour essayer de deviner la raison pour laquelle le scénariste avait changé le titre de la nouvelle de Maupassant et comment cela pouvait se justifier.

L'étude des deux premières planches de la bande dessinée sont venues conclure cette séance. On retrouve le père Boitelle effectuant un travail pénible, son attitude trahissant son harassement, L'image remplace aisément le texte, lequel n'est présent que sous la forme de passages encadrés sur fond noir. Les sens sont aussi sollicités dans la BD, y compris l'odorat, avec une vignette montrant une mère et son fils : la femme porte sa main à son nez et sa bouche, l'enfant grimace, car l'odeur que dégage le père Boitelle est insupportable (on retrouve cette attitude dans les deux planches étudiées lors de la séance 2 : la gouvernante qui ouvre à Boitelle se pince aussi le nez).

Dans la seconde séance, nous avons étudié la rencontre entre le jeune Boitelle et la négresse. Dans la BD ce qui est intéressant à voir, c'est la manière dont le souvenir de cette rencontre a été amené, à travers une statue africaine que le père Boitelle découvre dans l'entrée de la maison de M. Auballe, personnage ajouté dans l'histoire par le scénariste.

Les élèves ont dû effectuer un travail d'écriture pour imaginer la suite de la conversation entre Boitelle et M. Auballe à propos de la statue : "Dans un texte d'une quinzaine de lignes minimum, imaginez la suite de la conversation entre M. Auballe et Boitelle, à propos de la statue, en n'oubliant pas d'y incorporer des éléments des deux extraits déjà étudiés (à savoir les extraits des séances 1 et 2)". Les élèves ont hélas eu du mal à rédiger leur texte. Les travaux d'écriture ne sont pas évidents avec cette classe qui compte plusieurs élèves d'origine étrangère ou primo-arrivantes. Ces dernières ont du mal à rédiger en classe et préfèrent travailler chez elles en utilisant un logiciel de traduction, ce qui posera assurément problème au moment du CCF de Français. Comme c'est une classe de terminale que je n'avais pas en première année, j'ai découvert cet obstacle en cours de route et il a fallu que je m'adapte, notamment pour l'évaluation finale.

La séance 3 a porté sur un travail concernant les niveaux de langage. L'extrait se rapportait à la conversation entre Boitelle et ses parents à propos de sa "négresse". À noter au passage qu'il a fallu préciser aux élèves que l'utilisation du terme "négresse" n'avait pas la même connotation qu'aujourd'hui, car ils réagissaient à chaque fois que je prononçais ce mot avec force grimaces.

La réaction des parents de Boitelle est aussi intéressante à étudier, car elle est au coeur du "problème" que soulève la nouvelle. On découvre des gens avec beaucoup d'idées préconçues, qui rejettent immédiatement l'idée que leur fils puisse épouser quelqu'un d'aussi noir. Leur naïveté a aussi fait rire les élèves qui ont ensuite pu débattre sur les mariages mixtes de nos jours et faire part de leur propre réaction face à l'attitude des parents et de Boitelle, ainsi que sa manière d'amener le sujet progressivement.

Cette conversation entre Boitelle et ses parents a été traitée de manière intéressante par le scénariste. J'ai utilisé une autre planche de la BD pour montrer la violence de la réaction de la mère quand elle apprend que la femme dont son fils est amoureux est noire. Les répliques dans les bulles sont plus courtes que dans la nouvelle, la dernière vignette avec la vaisselle qui se brise montre bien le choc de la mère et a permis un rapide travail sur les onomatopées. La séance s'est terminée sur un travail portant sur les discours direct et indirect à partir des verbes de paroles présents dans le passage étudié et le rôle des bulles dans la bande dessinée.

Au cours de la séance 4, les élèves ont lu et répondu à des questions sur l'extrait le plus long de la séquence.

Je les ai d'abord invités à réfléchir sur les attitudes des voyageurs en découvrant la "négresse" ou encore la manière dont Boitelle tente de réchauffer l'atmosphère entre ses parents et la jeune femme. Tout cela a beaucoup intéressé les élèves.

Il se trouve qu'au même moment, au CDI, ma collègue documentaliste m'a proposé une séance ayant justement pour thème les problèmes d'intégration, le handicap... Nous avons donc pu réfléchir sur ces notions, les élèves ont rédigé quelques lignes sur des épisodes de leur vie où ils ont pu se sentir rejetés ou sur des situations de discrimination (thème que nous abordions aussi au même moment en éducation civique).

La nouvelle de Maupassant met en scène une situation de racisme dans les campagnes du XIXe siècle qui va détruire la vie d'un homme. On peut dire que ce texte comporte une véritable morale. Celle-ci met en garde sur les dégâts que peuvent provoquer le racisme et l'intolérance. À noter que dans la bande dessinée, le scénariste a ajouté une scène où Boitelle, rejeté par ses parents et par les villageois, va demander au curé de les marier, mais celui-ci se montre tout aussi intransigeant que les paysans. C'est aussi l'ignorance qui est responsable de cette situation.

La séance s'est terminée sur un travail à partir de plusieurs vignettes des dernières planches de la BD à replacer dans l'ordre, en fonction des indices fournis par l'attitude des personnages. On ne peut pas passer à côté de ce genre de travail car lire la bande dessinée ne suffit pas, il faut aussi prendre en compte la gestuelle, le décor, la mise en scène tout entière.

J'ai voulu, pour terminer le travail sur l'adaptation de la nouvelle en BD, aborder une interview du scénariste et de l'illustrateur que j'avais pu récupérer sur Internet (sur le site bdtheque.com). Cela a permis d'en apprendre plus sur Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice, leur manière de travailler, comment le premier, enseignant, a eu l'idée de cette adaptation. Nous avons aussi appris un certain nombre d'informations sur le travail de dessinateur de Sébastien Morice. J'aime montrer aux élèves le travail qu'il peut y avoir derrière une bande dessinée ou un film (dernièrement en visionnant avec des 3e PP les bonus du film Persépolis, car ils ont rarement le réflexe de s'intéresser aux bonus). Ainsi mes classes peuvent constater l'importance du travail que nécessite la création cinématographique ou pour la bande dessinée. De cette manière, les noms sur les couvertures ou les affiches prennent une autre réalité.

L'évaluation, enfin, est venue clore cette séquence. Comme je le disais précédemment, j'ai dû l'adapter pour les élèves primo-arrivantes, d'où la présence d'un premier exercice sous la forme de QCM (les siècles en chiffres romains ont quand même posé problème, mais je les ai retranscris rapidement au tableau). Ce premier exercice était surtout destiné à vérifier que la nouvelle et la BD était bien comprise.

Le deuxième exercice a porté sur des extraits d'images vus en classe et j'ai tout de même maintenu un travail d'écriture à partir d'une liste de mots.

Pour finir, le dernier exercice consistait en une retranscription du discours direct au discours indirect plutôt simple.

Dans l'ensemble, la séquence a bien fonctionné. Les élèves n'ont pas rechigné à lire la nouvelle, car les passages étaient étudiés au fur et à mesure et le parallèle avec la bande dessinée leur a bien plu. J'ai eu la chance de pouvoir travailler aussi avec ma collègue documentaliste pendant l'une des séances et j'espère que nous pourrons acheter une série de la bande dessinée pour travailler directement avec les élèves sur le support BD. Je sais aussi pouvoir trouver chez Petit à Petit d'autres supports avec lesquels travailler en classe. J'ai pu remarquer que la bande dessinée permettait souvent de faire travailler les élèves sur des textes compliqués avec plus de facilité. En outre, pour revenir à ce que je disais en introduction, la BD et le théâtre s'harmonisent plutôt bien, de nombreux exercices sont possibles comme j'ai pu le constater en travaillant sur Cyrano ou Le Cid adapté chez Petit à Petit. Le travail de scénarisation peut être abordé en classe et prolongé ensuite avec l'étude de films et de scénario, même si ceux-ci, pour l'instant, ne sont pas très accessibles sur Internet (sur le site http://www.edition-lettmotif.com, je viens toutefois de trouver le scénario du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain et de La Cité des Enfants Perdus avec lesquels j'espère bien travailler dans l'avenir).

La séquence

Question : Comment Maupassant traite-t-il du racisme et de l'intolérance dans ce texte ?

Lancement

Le support

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

Il s'agit de la couverture de la bande dessinée parue aux Éditions Petit à petit (www.petitapetit.fr) qui propose des adaptations d'oeuvres littéraires en bande dessinée, comme les pièces de théâtre (Phèdre, Le Cid, Cyrano), de poèmes (de Victor Hugo, Verlaine, Prévert...) ou comme ici de nouvelles (voir aussi l'adaptation des Trois Contes de Flaubert ou des Lettres de mon moulin de Daudet).

L'étude de cette couverture, plutôt que de celle du recueil d'où est tirée la nouvelle Boitelle permet de susciter l'intérêt des élèves à travers les questions ci-dessous, pour tenter de créer un effet d'attente.

Les questions de lancement

1. Que pouvez-vous dire des personnages présents au premier plan ?

Il s'agit d'un couple. L'homme est un soldat français (couleur de l'uniforme), la femme, bien habillée (sa tenue laisse penser que l'histoire se passe au XIXe siècle) est une négresse. Ici, il faut rappeler aux élèves (qui ont bien souvent une réaction scandalisé lorsqu'on emploie ce mot) que le terme est utilisé à l'époque sans avoir la même connotation péjorative qu'aujourd'hui. Ils semblent tous les deux heureux, ils ont le sourire aux lèvres.

2. Quelles remarques pouvez-vous faire à propos des personnages au second plan ?

Il s'agit aussi d'un couple, assis dans une charrette. La femme regarde les jeunes gens au premier plan et ne semble pas heureuse. L'homme non plus ne semble pas content. Il crache même par terre. Ils semblent désireux de s'en aller (l'homme tient les rênes de son âne comme s'il allait lui ordonner de partir).

3. Quels liens peut-il exister entre ces deux couples ?

Ici, on laissera les élèves faire les hypothèses qu'ils souhaitent. Le professeur, qui connaît le texte, sait évidemment que les deux personnes au second plan sont les parents de Boitelle et qu'ils voient d'un mauvais oeil l'union entre leur fils et la jeune femme noire qui l'accompagne.

4. Quel(s) rapport(s) pouvez-vous faire entre le titre de l'histoire et l'illustration ?

On peut établir un lien entre "colonies" et la présence de la "négresse" en rappelant qu'au XIXe siècle, la France possède encore des colonies, notamment en Afrique. Le Café des Colonies est en fait l'endroit où les deux jeunes gens se rencontrent. Les élèves, eux, peuvent bâtir d'autres hypothèses : après tout, peut-être que les deux jeunes gens veulent ouvrir un café dans le village et que les villageois (représentés à ce moment-là par le couple au second plan) n'approuvent pas cette idée.

5. Que signifie "d'après 'Boitelle'" situé sous le titre ?

L'objectif de cette question est de faire remarquer aux élèves que cette première de couverture est en fait celle d'une bande dessinée, qui est une adaptation de la nouvelle de Guy de Maupassant, Boitelle. La raison pour laquelle le titre est différent, c'est parce que la BD s'inspire bien de la nouvelle de Maupassant, mais y ajoute aussi des passages, comme l'explique le scénariste sur son blog (http://didier.quella-guyot.over-blog.com) : "un tiers de l'album est inédit".

Tout au long de la séquence, un travail sera fait autour de la notion d'adaptation pour permettre aux élèves de comprendre ce que cela signifie.

Séance 1 - Un goût pour l'exotisme

Le père Boitelle (Antoine) avait, dans tout le pays, la spécialité des besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange quelconque c'était lui qu'on allait chercher. Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage répugnant, il répondait avec résignation :

"Pardi, c'est pour mes éfans qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre chose."

Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence :

"N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés."

Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec vivacité :

"Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres."

Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.

Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés, des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle. Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des questions ; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du contentement. À regarder les singes aussi il se faisait des bosses de plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.

1. Quel est le métier du père Boitelle ? Pourquoi l'exerce-t-il, malgré ses inconvénients ?

Boitelle est ordureux, il nettoie les endroits comme les égouts ou les trous de fange. Il fait ce métier pour nourri ses 14 enfants. Apparemment, c'est un métier qui paie bien.

2. Pourquoi le père Boitelle a-t-il permis à ses enfants d'épouser la personne qu'ils aiment ?

Lui-même a été contrarié dans son union. Il n'a pas pu épouser la femme qu'il aimait. Cet amour contrarié l'a empêché d'être heureux, il ne veut pas que ce soit le cas de ses enfants.

3. À quel moment du passé de Boitelle sommes-nous transporté à partir du dernier paragraphe ?

Nous sommes transportés au moment de sa jeunesse, alors que Boitelle accomplit son service militaire : "Il était alors soldat, faisant son temps au Havre" (ligne 15).

4. Pourquoi peut-on dire qu'il a le "goût de l'exotisme" ?

Pour répondre, on peut s'appuyer sur la phrase "son plus grand plaisir était de se promener sur le quai où sont réunis les marchands s'oiseaux". Il admire alors tous les oiseaux (mais aussi les singes) venus d'autres contrées des colonies que la France possède à l'époque, notamment en Afrique.

5. Quel rapport peut-on établir entre le début de la nouvelle et la couverture de son adaptation en BD ?

Le lien que l'on peut établir, c'est avec le titre, Le Café des Colonies évoquant justement un endroit où Boitelle aura pu se rendre (on est encore dans l'hypothèse de lecture), en parcourant les quais du Havre.

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

6. En étudiant les deux premières planches de la BD des Éditions Petit à Petit, quelles remarques pouvez-vous faire sur la présentation du personnage de Boitelle ?

On fera remarquer aux élèves que cette première planche de BD (les termes auront été revus : planche, vignette, bulle...) ne comporte aucun dialogue. En outre, les quatre premières vignettes montrent Boitelle en plan rapproché, alors qu'on le voit accomplir son dur labeur. Le fait que ce soit un métier ingrat est souligné par la vignette 5 de cette même planche : on voit une mère et son fils ; la mère porte un mouchoir à son visage, sans doute pour masquer l'odeur venue de la charrette de Boitelle ; son fils montre l'ordureux du doigt avec une grimace. On comprend facilement qu'ils sont incommodés par l'odeur.

7. À quoi correspond le texte encadré ?

Le texte encadré, blanc sur fond noir, est du récitatif. Il correspond aux premières lignes de la nouvelle de Maupassant. On peut trouver l'équivalent, au cinéma, avec la voix off.

8. Comment scénariste et dessinateur ont-ils traduit l'abattement du personnage ?

Sa tâche est si rude qu'il boit (planche 1, vignettes 6 et 7). Il a aussi du mal à sortir du trou où il travaille. Même son cheval semble trouver la tâche pénible. Ils avancent d'ailleurs tous deux courbés (planche 2, vignettes 3 à 5).

Séance 2 - Peau noire, peau blanche

Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.

L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.

La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention, et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en retraite.

Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le Café des Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant ; bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances ; et Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire tout à coup, entre les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, mémorablement délicieuse ; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait sa bourse.

C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.

Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait recueillie, quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie sur des balles de coton dans la cale de son navire, quelques heures après son départ de New York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne savait pas par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune négresse devint bonne au Café des Colonies.

Antoine Boitelle ajouta :

"Ça se fera si les parents ne s'y opposent point. J'irai jamais contre eux, t'entends ben, jamais ! Je vas leur en toucher deux mots à la première fois que je retourne au pays."

1. Qui Boitelle rencontre-t-il ? Qu'apprenons-nous sur cette personne ? Répondez à l'aide d'éléments précis du texte.

Boitelle rencontre une "négresse" (ligne 7). On apprend qu'elle travaille au Café des Colonies : "le cabaret (ligne 7) ou "devant le Café des Colonies" (ligne 11). C'est dans le passage des lignes 24 à 29 que l'on apprend d'où elle vient, comment elle est arrivée au Havre.

2. Très attiré par cette personne, Boitelle lui fait une proposition ? Relevez une citation du texte qui nous apprend son projet.

Boitelle propose à la jeune femme de l'épouser (ligne 23) : "s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser".

3. Comment réagit la jeune femme ?

La jeune femme est folle de joie (ligne 24) : "Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie".

4. Pourquoi comprend-on dès le départ que cette union paraît compromise ?

Boitelle précise qu'il doit d'abord en parler à ses parents et qu'il se rangera à leur avis. Or, dans l'extrait précédent, on a appris que ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts (ligne 14). On se doute donc que cette union ne sera pas possible.

5. À quel moment du texte le titre de la bande dessinée est-il justifié ? À votre avis, pourquoi les auteurs ont-ils préféré donner ce titre plutôt que le titre originel ?

Il est justifié à la ligne 11, lorsqu'on apprend le nom du "cabaret" où travaille la jeune noire. Les auteurs ont préféré changer le titre, car ils ont sans doute voulu insister sur le lieu de la 1re rencontre entre Boitelle et la jeune femme, plutôt que sur le seul personnage de Boitelle, comme pour la nouvelle de Maupassant. Ils accordent ainsi une autre place à la jeune femme qui est mise au même rang que Boitelle.

6. La scène ci-dessous est-elle présente dans la nouvelle ? Comment pouvez-vous expliquer ce choix ?

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

Non, en fait, le scénariste a ajouté le personnage de M. Auballe. Dans la nouvelle, il est juste question d'un "on" indéfini qui peut désigner n'importe qui (extrait 1, ligne 4 ou 10). Ce choix peut s'expliquer par la volonté de dynamiser le récit, mais aussi par la nécessité, en BD, d'identifier tous les personnages.

7. Quel objet attire l'attention de Boitelle ? Quelle relation pouvez-vous établir avec l'extrait étudié dans la présente séance ?

Il s'agit d'une statue représentant une femme africaine, qui se trouve dans le hall d'entrée de la maison de M. Auballe. C'est de cette manière que le "goût pour l'exotisme" de Boitelle est ainsi d'abord évoqué. Cette statue lui rappelle sans doute la jeune femme dont il était amoureux.

Écriture

8. Dans un texte d'une quinzaine de lignes minimum, imaginez la suite de la conversation entre M. Auballe et Boitelle, à propos de la statue, en n'oubliant pas d'y incorporer des éléments des deux extraits déjà étudiés.

Critères de réussite : nombre de ligne respecté (15 lignes) ; respect de la grammaire et de l'orthographe ; respect des temps de départ (imparfait et passé simple, dans la nouvelle) ; rédaction du dialogue sous la forme du discours dans le récit (et pas d'une pièce de théâtre, comme les élèves ont trop tendance à le faire) ; intégration des éléments des deux extraits déjà étudiés.

Séance 3 - L'annonce faite aux parents

La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme à Tourteville, près d'Yvetot.

Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants qu'il avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir aussi parfaitement.

Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son teint.

C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne. Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat.

Riant d'un rire un peu contraint :

"Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est brin blanche."

Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal. Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait proposé une union avec le Diable.

La mère disait : "Noire ? Combien qu'elle l'est ? C'est-il partout ?"

Il répondait : "Pour sûr : Partout, comme t'es blanche partout, té !"

Le père reprenait : "Noire ? C'est-il noir autant que le chaudron ?"

Le fils répondait : "Pt'être ben un p'tieu moins ! C'est noire, mais point noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est pas plus laide qu'un surplis qu'est blanc."

Le père disait : "Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays ?"

Et le fils, convaincu, s'écriait : "Pour sûr !"

Mais le bonhomme remuait la tête.

"Ça doit être déplaisant ?"

Et le fils : "C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de temps."

La mère demandait : "Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là ?"

"Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur."

Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée pour entrer dans la famille Boitelle.

Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.

1. Quelles sont les différentes étapes de la présentation que Boitelle fait de la femme qu'il aime à ses parents ?

Le but de Boitelle est de ménager au maximum ses parents, pour qu'ils ne se braquent pas devant son idée. Il attend donc déjà la fin du repas, puis parle de la jeune femme de manière assez vague : "une fille répondant bien à ses goûts" (ligne 4). Il vante ensuite ses qualités (lignes 8 à 11) et ce n'est qu'en toute fin qu'il mentionne ce qui pourrait poser problème.

2. Relevez les deux phrases qui indiquent le coeur du problème à l'union éventuelle de Boitelle et de la jeune femme qu'il a rencontrée.

On peut relever : "il n'y a qu'une chose qui pourra vous contrarier" et "elle n'est brin blanche" (ligne 14).

3. Soulignez dans l'extrait les trois adjectifs qui résument la réaction des parents quand ils apprennent la vérité.

Voir dans le texte.

4. Pourquoi peut-on dire que ces derniers sont particulièrement naïfs ?

Cette naïveté est soulignée par les questions pour le moins curieuses (pour notre époque) des parents : "Noire ? Combien qu'elle l'est ? C'est-il partout ?" (ligne 18).

5. Une décision est-elle arrêtée au terme de cette première approche ?

Au final, Boitelle viendra avec la jeune femme "le dimanche 22 mai, jour de sa libération".

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

6. Comment le scénariste de la BD a-t-il mis en scène la conversation entre Boitelle et ses parents ?

Quand un personnage parle, la vignette lui est consacrée (un personnage par vignette). Les répliques dans les bulles sont courtes. Un enchaînement de question/réponse est mis en place. Boitelle ménage son effet avant de révéler la vérité, laissant se parents exprimer leurs doutes par des interrogations.

À noter que le langage de la BD est plus soutenu que celui de la nouvelle, quand les personnages parlent.

7. À quoi correspond le "BLING !" de la dernière vignette ? Que traduit d'ailleurs cette vignette ?

Il s'agit d'une onomatopée, c'est-à-dire d'un mot dont la sonorité rappelle ce qu'on désigne.

La vaisselle qui s'écrase à la dernière vignette marque la stupéfaction d'un des parents (sans doute la mère qu'on voit débarrasser la table).

Étude de la langue

8. Comment l'auteur a-t-il traduit les origines modestes de Boitelle et de ses parents dans leur manière de s'exprimer ?

Ils emploient un langage familier, avec beaucoup de lettres avalées, une sorte de patois.

9. Soulignez les verbes de parole des lignes 18 à 32. À quel type de discours correspondent-ils ? Comment cela se trouve-t-il retranscrit dans la BD ?

Ces verbes de paroles correspondent à l'introduction d'éléments au discours direct. Dans la BD, ce type de discours est retranscrit dans les bulles.

10. Transformez la phrase ci-dessous pour la mettre au discours indirect et au langage courant, puis soutenu.

Le fils répondait : "Pt'être ben un p'tieu moins ! C'est noire, mais point noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est pas plus laide qu'un surplis qu'est blanc."

Le fils répondait qu'elle l'était peut-être un peu moins, qu'elle était noire, mais point noire à dégoûter, que la robe de Monsieur le curé était bien noire et qu'elle n'était pas plus laide qu'un surplis qui était blanc.

Séance 4 - Une négresse chez les paysans

Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête nationale.

Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle était fier de donner le bras à une personne qui commandait ainsi l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure dans le tablier de sa mère.

Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.

Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.

La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient en s'arrêtant, il s'expliqua.

"La v'là ! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'émeuve point."

Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant : "J'vous la souhaite à vot' désir." Puis sans s'attarder on grimpa dans la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par-devant, sur la banquette. Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.

Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.

"Eh bien, dit-il, on ne cause pas ?"

"Faut le temps", répondit la vieille.

Il reprit : "Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule."

C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra, en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par coeur, se dérida aux premiers mots ; sa femme bientôt suivit l'exemple, et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval excité fit un petit temps de galop.

La connaissance était faite. On causa.

À peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le coeur battant : "Eh ben, quéque vous dites ?"

Le père se tut. La mère plus hardie déclara : "Alle est trop noire ! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs tournés."

"Vous vous y ferez", dit Antoine.

"Possible, mais pas pour le moment."

Ils entrèrent et la bonne femme fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe retroussée, active malgré son âge.

Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit son père à part.

"Eh ben, pé, quéque t'en dis ?"

Le paysan ne se compromettait jamais.

"J'ai point d'avis. D'mande à ta mé."

Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière : "Eh ben, ma mé, quéque t'en dis ?"

"Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan !"

Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu à peu silencieux. Quand on longeait une clôture, les fermiers apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout le monde se précipitait au chemin pour voir passer la "noire" que le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce que les parents pensaient d'elle.

Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.

Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous les yeux élargis par l'ébahissement.

Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas sa négresse ; elle aussi le comprenait ; et ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire sa besogne ; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse : "Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la vieille, touchée et inexorable, dit à son fils : "C'est une brave fille tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop noire."

Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie : "Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas leur y parler quand tu seras partie."

Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir et après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.

Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.

Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle ajoutait toujours : "À partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux."

On lui disait : "Vous vous êtes marié pourtant."

"Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non, pour sûr, oh non ! L'autre, voyez-vous, ma négresse, elle n'avait qu'à me regarder, je me sentais comme transporté..."

1. Quelles réactions suscite l'apparition de la jeune femme dans le train ? Sur le quai de la gare d'Yvetot ? Relevez au moins deux passages qui vous semblent significatifs.

On regarde beaucoup la jeune femme qui surprend les paysans, lesquels n'avaient sans doute jamais vu de noire auparavant : "elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner" (lignes 5-6) ; "sa mère venue jusqu'au treillage qui maintenant les curieux" (ligne 11).

2. Comment Boitelle s'y prend-il pour essayer de réchauffer l'atmosphère entre ses parents et celle qu'il veut épouser ?

Il raconte avec beaucoup de démonstration une anecdote que l'on pourrait intituler "la petite historie des huit oeufs de la poule".

3. Cette rencontre parvient-elle à convaincre les parents ? Quel événement, en particulier, semble faire pencher définitivement la balance ?

Non, les parents continuent de trouver la femme trop noire et la curiosité insistante des villageois (lignes 66-67) les conforte dans leur idée et leur malaise.

4. Quelle conséquence leur décision a-t-elle sur la vie de leur fils ?

Boitelle ne se remettra jamais de la perte de cet amour. S'il a épousé une autre femme, jamais il n'a oublié la "négresse" (ligne 88).

5. Peut-on tirer une morale de cette nouvelle de Maupassant ?

Cette nouvelle met en scène une situation de racisme dans les campagnes du XIXe siècle qui va détruire la vie d'un homme. La morale pourrait porter sur les dégâts que peuvent provoquer le racisme et l'intolérance. À noter que dans la BD, le scénariste a ajouté une scène où Boitelle va demander au curé de les marier, mais celui-ci se montre tout aussi intransigeant. C'est aussi l'ignorance qui est responsable de cette situation.

6. Pourquoi cette nouvelle peut-elle encore nous parler aujourd'hui ?

Les situations de discrimination perdurent aujourd'hui. On entend presque tous les jours parler de situations comme celle-ci, mais aussi dans le travail. Si le mariage entre personnes d'ethnies différentes est mieux accepté dans nos sociétés, d'autres discriminations subsistent. On pourra d'ailleurs ouvrir le débat avec les élèves à ce sujet.

Exercice

Indiquez le bon ordre des différentes vignettes dans la colonne de gauche, en vous aidant de la nouvelle, puis donnez-leur un titre.

N° 2 Proposition de titre : "L'atmosphère se détend"

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

N° 1 Proposition de titre : "La négresse arrive à Yvetot"

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

N° 3 Proposition de titre : "La réaction des villageois / La honte des parents"

(c) Morice / Quella-Guyot / Petit à Petit, 2010

Séance 5 - Interview du scénariste et de l'illustrateur

Extraits de l'interview réalisée le 19 novembre 2011 pour le site bdtheque.com

1. Bonjour messieurs, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Didier Quella-Guyot. Ça revient à commencer par le plus dur ! Mais je pense que ce qui suit en dira assez pour faire un petit tour du bédéphile indécrottable que je suis depuis très longtemps. En revanche, je suis venu au scénario assez tard, mais comme le temps ne fait rien à l'affaire, si ce n'est d'aiguiser l'appétit d'écrire encore plus, j'en suis ravi !

Sébastien Morice. Quant à moi, je suis un vieux "jeune dessinateur" de 37 ans. En effet, j'ai entamé une deuxième vie il y a environ trois ans pour réaliser mon rêve de gosse et devenir auteur-illustrateur.

2. Didier, tu as commencé avec une série en deux tomes, Mélusine, Fée serpente... Ça parlait de quoi ?

D.Q.G. C'était l'adaptation, il y a une dizaine d'années, d'une vieille légende poitevine dont le contenu très heroic fantasy se prêtait bien à une BD. J'espère bien un jour la voir rééditée en un volume. Sophie y avait fait du très beau travail, dessins et couleurs. C'était, quant à moi, mes premières publications BD.

3. C'était donc avec Sophie Balland, avec laquelle tu as réalisé plus tard Les Amours de la Roche-Courbon puis la sympathique série Pyramides. L'Égypte... Un vieux rêve ? Un fantasme ?

D.Q.G. La série Pyramides est une histoire policière avec un arrière-plan historique documenté et différent pour chaque tome. D'autant qu'on quitte le Paris du début du XIXe pour Alexandrie et Le Caire. Ce qui m'avait particulièrement intéressé à l'époque, c'était de parler d'une Égypte proche de nous dans le temps et notamment du trafic des pièces archéologiques, mais pas seulement. La série est passée inaperçue et je le regrette car je continue de penser qu'on avait fait du bon boulot avec Sophie sur ce projet. C'est mon premier long-métrage ! Il est toujours disponible, cela dit, chez l'éditeur.

4. Tu t'es penché également, avec Moca et Stéphane de Caneva, sur l'affaire de L'Auberge rouge, cette affaire criminelle qui a secoué le sud de la France dans les années 1830. Dommage qu'elle n'ait pas eu une diffusion plus large, cela m'aurait intéressé de la lire...

D.Q.G. C'est toujours possible de la lire car la collection existe toujours et continue de s'étoffer chez De Borée. C'était le premier album de Caneva qui va incessamment être publié chez Delcourt. Le sujet m'avait retenu parce qu'on pouvait l'aborder sous l'angle de la rumeur, cette langue de vipères qui peut entraîner des gens vers la guillotine... C'est pour cela que j'avais accepté la collaboration scénaristique que me proposait Moca et qu'on a parfaitement assumée et assurée.

5. Hum... Les Cagouilles... C'est quoi cette série ?

D.Q.G. Ah ! Ah ! Autre mystère poitevin après Mélusine ! Avec Luc Turlan, on réalise des strips animaliers ayant pour anti-héros des non-violents, des végétariens, des adeptes de la lenteur... bref, des escargots ! Les "cagouilles", c'est ainsi qu'on appelle les petit-gris par chez nous ! Un deuxième tome paraîtra au printemps chez Geste Éditions. En fait, j'aime bien l'humour et, curieusement, mes projets humoristiques, n'ont pas encore franchi la rampe éditoriale. Mais je suis têtu... [...]

6. Sébastien, tu as abandonné ta carrière de futur architecte pour te lancer dans la BD... Pourquoi ?

S.M. À vrai dire, malgré mon diplôme en poche, je n'ai jamais réellement exercé la profession d'architecte et mon passage éclair dans la profession n'a pas laissé beaucoup de traces... En revanche, j'ai travaillé une petite dizaine d'années en tant qu'infographiste 2D-3D spécialisé en rendu architectural. Ce qui m'a permis d'allier à la fois mes connaissances techniques, mon goût pour l'illustration, l'image de synthèse et l'animation.

Cependant, légèrement lassé par cette activité, n'ayant jamais cessé de gribouiller sur des coins de cahiers et encouragé par mes proches, la BD a fini par me rattraper il y a 4 ans. Date de mes premiers essais pour un projet steampunk avorté, qui devait paraître chez "7ème choc". C'est à la suite de cette mésaventure que j'ai frappé chez Olivier Petit.

7. Tu as donc fait deux histoires courtes pour les recueils des Éditions Petit à petit : Contes et légendes du Moyen Âge et Poèmes érotiques de la littérature. Quelles contraintes avais-tu ?

S.M. À part les délais, pas vraiment de contraintes. Olivier Petit m'a accordé une totale liberté et je lui suis reconnaissant de m'avoir permis de faire mes premières armes sur ces recueils.

8. Puis c'est la collaboration sur Le Café des Colonies, une adaptation de Maupassant. Comment réunit-on un professeur de lettres et un ex-architecte ?

D.Q.G. Nous avons été réunis par Olivier Petit auquel j'avais proposé le projet d'adaptation de la nouvelle de Maupassant, "Boitelle" (là, c'est évidemment mon côté prof de lettres !). Je tenais beaucoup à cette histoire sur le racisme paysan dans les campagnes de la fin du XIXe, d'autant que je voulais développer la nouvelle, y ajouter des épisodes. Sébastien s'y est essayé et a fait, pour un premier album, un très beau coup d'essai ! Je ne vais pas dire un coup de maître, sinon il ne va plus se tenir !

9. Vous vous entendez très bien, puisque vous enchaînez ensemble sur un diptyque chez Emmanuel Proust : Papeete, 1914. Didier, comment t'est venue l'idée de parler de cet épisode méconnu de la Première guerre mondiale ?

D.Q.G. Comme la collaboration s'est bien passée au Café, je lui ai proposé d'aller dans un autre café, avec moi, "Chez René", à Papeete ! Il a accepté et Emmanuel Proust a été lui aussi intéressé par cet épisode méconnu que j'avais découvert par hasard. Cet épisode m'avait intrigué mais je n'imaginais pas une seconde ne raconter que lui. Je voulais une fiction, des personnages inventés, bref me servir de cet arrière-plan pour faire travailler mon imagination. Je me rends compte aujourd'hui à quel point c'était une bonne idée, tellement les lecteurs sont attirés par ce métissage histoire, polar, exotisme... [...]

10. Sébastien, quelle est ta technique pour dessiner et pour coloriser ? Parce que je trouve cela très beau...

S.M. Autodidacte, ma technique de dessin se fonde encore essentiellement sur l'observation attentive du travail de mes auteurs favoris et de quelques grands maîtres du dessin. Ensuite, pour des raisons d'efficacité et de souplesse je travaille entièrement en numérique. En effet, je reviens énormément sur mes dessins et ce, jusqu'à ce que la composition et l'attitude des personnages me satisfassent. Cela peut parfois être assez long ! Mes tics d'architecte sur l'exactitude des bâtiments ou des véhicules à représenter me mènent aussi parfois la vie dure mais on ne se refait pas comme ça... La seconde étape est la mise en lumière. En effet, je travaille l'ambiance lumineuse avant la couleur proprement dite. C'est là que le dessin commence à "vibrer", que les volumes s'amorcent, que l'atmosphère se met en place. Enfin, la couleur. D'abord des aplats bruts, facilement modifiables afin d'harmoniser la case, puis la planche. Ensuite, je superpose mon ombrage réalisé précédemment et viens le rehausser par de petits éclats lumineux ou un contre-éclairage. Et pour finir parfois, un léger "jus" coloré pour unifier le tout. Je pense avoir une approche assez "traditionnelle" de l'outil numérique, ce qui fait qu'énormément de personnes m'imaginent travailler sur papier. Cela m'amuse beaucoup ! [...]

1. Quel métier exercent ou ont exercé les deux artistes ?

Sébastien Morice a été architecte, avant de devenir illustrateur.

Didier Quella-Guyot est professeur de lettres

2. Dans le tableau ci-dessous, relevez les éléments de leur bibliographie cités dans l'interview.

Didier Quella-GuyotSébastien Morice
Mélusine, Fée serpente (2 tomes)
Pyramides
Les Cagouilles
Le Café des colonies
Papeete 1914
Contes et légendes du Moyen Âge
Poèmes érotiques de la littérature
Le Café des colonies
Papeete 1914

3. Quels projets ont-ils mené en commun ?

Il y a deux projets : Le Café des colonies, tout d'abord, puis Papeete 1914 (Résumé : le déclenchement de la Première guerre mondiale en Europe ne change rien aux habitudes festives de Tahiti où débarque Simon Combaud, venu pour élucider un crime perpétré à Paris 15 ans plus tôt... Or, alors que deux croiseurs allemands menacent l'île paradisiaque, on découvre plusieurs meurtres de vahinés. À partir d'un fait historique méconnu - l'attaque de Tahiti par des navires allemands - et sur fond de colonisation et de guerre, les auteurs réalisent un récit policier autant intense qui surprenant.)

4. À quelle question est-il fait référence au Café des Colonies ? Pourquoi Didier Quella-Guyot tenait-il à adapter la nouvelle de Maupassant ?

Il y est fait référence à la question 8, principalement. Le scénariste étant professeur de lettres, cela lui a plu de parler du racisme dans les campagnes du XIXe siècle.

5. Quel outil utilise Sébastien Morice pour réaliser ses illustrations ? Comment son ancien métier intervient-il dans ce travail ?

Il travaille en numérique, sans doute sur une tablette graphique, qui permet de transférer directement le dessin sur l'ordinateur, pour pouvoir le retravailler ensuite.

Évaluation

Document (format PDF) : Exercices

Corrigé exercice 2

Ordureux, désabusé, nostalgique, malheureux

Naïfs, racisme, refus, paysans

Le Havre, goût pour l'exotisme, troupier, enthousiaste

New York, objet de curiosité, rejetée, colonies

Résumé (proposition de correction)

Boitelle, vieil homme désabusé qui exercice le métier d'ordureux, se souvient avec nostalgie d'un épisode qui l'a rendu malheureux, celui du refus de ses parents de le laisser épouser une jeune négresse originaire de New York. Le jeune troupier l'a rencontré au Havre, plus exactement au Café des colonies, alors qu'il effectuait son service militaire. Enthousiaste, il a cru pouvoir convaincre ses parents, paysans un peu naïfs, mais le racisme des campagnes a été plus fort que cet amour. Rejetée, la jeune femme repart seule au Havre.

Corrigé exercice 3

a) La mère, plus hardie, déclara qu'elle était trop noire et qu'elle en avait eu les sangs retournés.

b) Il répondait avec résignation que c'était pour ses enfants qu'il fallait nourrir et que cela rapportait plus qu'autre chose.

Lire au lycée professionnel, n°70 (03/2013)

Lire au lycée professionnel - Séquence : "Boitelle" de Guy de Maupassant