Dossier : Enseigner la littérature par l'image / 1

Commentaire politique, promenade enchantée, exploitation commerciale. Une lecture des fables de La Fontaine à travers l'histoire et les illustrations

Marjolein van Tooren, Maître de conférences en littérature française, Vrije Universiteit Amsterdam

Je me souviens moi-même qu'étant enfant, les fables de La Fontaine m'amusaient beaucoup, parce que leurs images naïves vont au coeur, comme celles de la nature, et que je connaissais les moeurs de quelques animaux ; mais leur application m'ennuyait, parce que j'ignorais celles des hommes : je lisais la fable, et je laissais là la morale...1

Cette citation prise dans les Harmonies humaines de Bernardin de Saint-Pierre illustre bien le sort que subissent souvent les fables. Enfant, le lecteur ne s'intéresse qu'aux aventures des animaux ; adulte, il ne voit que la leçon morale. Comment alors intéresser les adolescents à ces petits textes vieux de trois siècles et demi ?

Dans cet article, je propose des pistes de cours autour de cinq fables de La Fontaine. Le contexte historique dans lequel les fables ont été écrites et les modifications que le fabuliste a apportées aux textes sources révéleront aux élèves que les petites histoires "innocentes" sont en réalité des textes politisés. Ensuite, ils découvriront comment, à travers les siècles, les illustrateurs ont interprété ces histoires : ils apprendront à "lire" les images et verront que la fable est un genre malléable dans ce sens qu'elle se prête à être exploitée dans toutes sortes de contextes. Finalement, ils partiront à la découverte d'illustrations et d'adaptations plus récentes, comme des bandes dessinées et des publicités, qui indiquent à quel point les fables font toujours partie du patrimoine culturel français.

À plusieurs reprises déjà, j'ai suivi ces pistes - tant avec des élèves du secondaire qu'avec des étudiants universitaires - et les résultats ont toujours été positifs : même aux Pays-Bas, où les fables ne font pas partie du bagage culturel acquis à l'école primaire, les élèves s'enthousiasment à découvrir, à travers le contexte et les illustrations, des textes qu'autrement ils rejetteraient comme "désuets".

Le choix des fables

Comment faire un choix parmi les 240 fables de La Fontaine ? Dans les écoles primaires françaises, les enseignants ont de nettes préférences : selon une enquête réalisée en 1995, les cinq fables les plus lues sont "La Cigale et la Fourmi", "Le Corbeau et le Renard", "Le Lièvre et la Tortue", "Le Loup et l'Agneau" et "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf"2. Ces fables-là ne sont pourtant pas forcément les plus intéressantes du point de vue du commentaire politique que La Fontaine y a caché ni du point de vue des illustrations. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de travailler ici sur un corpus légèrement différent, comprenant "La Cigale et la Fourmi", "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf", "Les Grenouilles qui demandent un roi", "Les Renard et les Raisins" et "Le Villageois et le Serpent". Les pistes que je propose s'appliquent pourtant à tout choix de fables, d'autant plus que le matériel - textes et images - est quasi totalement disponible en ligne.

Première étape : le contexte historique

Pour amener le sujet de la dimension politique des fables, relisez avec les élèves "La Cigale et la Fourmi" et montrez-leur ensuite une des multiples interprétations visuelles qui circulent sur Internet : il suffit d'introduire le titre de la fable et de cliquer sur "Images" pour les trouver. En guise d'exemples, je cite "La Cigollande et la Fourkel", illustration et adaptation satirique de la fable que propose Pauvrefrance3 et la caricature de Garnotte dans le journal québécois Le Devoir du 11 septembre 2011. Celle-ci aura probablement plus de succès auprès des élèves parce que la cigale y a pris les allures de Berlusconi venant frapper à la porte de Merkel après une partie bunga bunga4.

Ces versions modernes permettront de faire le pont vers le XVIIe siècle quand La Fontaine a, lui aussi, critiqué les hommes politiques au moyen de ses fables. Il s'agit alors d'esquisser brièvement le contexte dans lequel le poète les a écrites. Cela permettra aux élèves de mieux comprendre la dimension politique des histoires animalières et la subtilité des modifications apportées par l'auteur aux textes originaux. Pour cette première étape, l'enseignant et/ou les élèves consulteront avec profit le site de Vaux-le-Vicomte (sous chronologie du château) et la rubrique "Histoire" de celui de Versailles5.

C'est à l'enseignant de décider combien de temps il veut consacrer à cette partie, je donne ici les quelques faits vraiment indispensables. Les élèves doivent savoir que la naissance du premier recueil de fables s'insère dans le cadre du conflit entre Foucquet et Colbert, deux hommes de l'entourage direct du Roi Soleil, qui ne se ressemblaient en rien. Nicolas Fouquet, le ministre des Finances, était l'homme galant par excellence : charmant et sociable, il avait réuni autour de lui des poètes, des savants et des artistes qui formaient une sorte de "cour parallèle"6. Jean-Baptiste Colbert, ancien intendant des affaires privées du cardinal Mazarin et chargé de surveiller le ministre, était issu d'une famille de commerçants et avait une personnalité austère, assez rude et peu cultivé. Après l'arrestation de Foucquet en 1661, son ami La Fontaine prend sa défense. À cet effet, le poète choisit la fable, genre à première vue innocent et peu suspect, qui lui permet de dire ce qu'il a sur le coeur.

À la fin de cette première étape, les élèves doivent avoir compris que le "maquillage rural si soigneusement étalé" a permis à La Fontaine "de masquer un autre réalisme, la zoologie de la cour"7.

Deuxième étape : les modifications apportées aux fables sources

Pour faire découvrir aux élèves où se cache chez La Fontaine la dimension politique, la comparaison de ses fables avec celles d'Ésope et de Phèdre dont il s'est inspiré est un point de départ utile8, car le venin réside dans les modifications, parfois subtiles, apportées par le poète français.

Les élèves commenceront probablement par constater que les fables de La Fontaine sont plus longues que celles de ses prédécesseurs. Il s'agit alors de leur demander de préciser cette observation en faisant attention au discours direct, au portrait des personnages, aux jugements explicites du narrateur et à la morale. Peut-être qu'ils seront même capables de deviner le rapport entre les changements apportés et le contexte historique ; sinon, c'est à l'enseignant de les éclairer9.

Dans "La Cigale et la Fourmi" (I,1), La Fontaine a renforcé le contraste entre les deux animaux. L'image de la cigale est rendue plus positive par sa promesse de payer "intérêt et principal" (v. 14), celle de la fourmi devient plus négative à cause du commentaire explicite selon lequel son moindre défaut serait de n'être pas prêteuse (v. 15-16). Ainsi, la toute première fable donne le ton et avertit le lecteur : dans ce recueil, le fabuliste se prononcera en faveur de toute victime des hommes suffisants qui ont le coeur sec - les Colbert.

Certes, la transposition en discours direct de la conversation entre les grenouilles rend la fable de "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf" (I,3) plus vivante, mais la modification la plus importante réside dans la morale explicite que La Fontaine y a ajoutée. Il ne donne pas de noms et ne parle pas exclusivement de la cour, mais il vise Colbert qui, jaloux de Foucquet, s'efforçait de se rendre important et de devenir plus riche, plus puissant et plus influent que son concurrent10.

Pour "Les Grenouilles qui demandent un roi" (III,4), La Fontaine s'est non seulement inspiré de l'Antiquité, mais aussi de la Bible. Il se réfère à l'histoire du peuple d'Israël qui se lasse d'avoir Jahweh pour roi et qui en demande un autre. Mais en fait, il suffit de savoir que le surnom du Roi Soleil était Dieudonné, pour voir le clin d'oeil ironique que La Fontaine fait ici au règne de Louis XIV11. Soulignons aussi qu'ici la version d'Ésope est la plus longue (et la moins vivante) parce que le poète grec explicite les motivations des personnages qui chez La Fontaine ressortent du contexte.

Dans "Le Renard et les Raisins" (III,11), c'est surtout le dernier vers qui compte, où, contrairement à ses prédécesseurs, La Fontaine approuve la "résignation souriante" du renard qui malgré sa faim refuse de manger des fruits amers et de feindre, clin d'oeil aux artistes au service du roi. Autre détail saillant : le poète joue sur les stéréotypes de "l'hâblerie gasconne" et la "rouerie normande" pour caractériser le renard12.

"Le Villageois et le Serpent" (VI,13) a été sensiblement remanié par La Fontaine. Il s'attarde sur l'état du serpent et ajoute que l'animal est en danger de mort (v. 6-7), ce qui rend encore pire son manque de gratitude après avoir été sauvé par le villageois. Le portrait de celui-ci en altruiste est aussi plus élaboré que dans l'original (v. 9-10), ce qui renforce le contraste entre les deux protagonistes et rend le villageois d'autant plus sympathique. La différence la plus importante se présente à la fin : chez La Fontaine ce n'est pas le serpent qui tue un homme trop crédule, mais le villageois qui coupe en trois un méchant. À bon entendeur salut : même si La Fontaine se sert du nom d'espèce "serpent", tout lecteur averti qui savait que Colbert portait une couleuvre sur ses armoiries, a pu saisir le message !

Maintenant que les élèves sont au courant de la subtilité avec laquelle l'actualité peut se glisser dans les fables, ils partiront à la découverte des illustrateurs.

Troisième étape : les images de quatre illustrateurs fameux

Au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, les fables de La Fontaine ont été illustrées par des dizaines d'artistes, dont je retiens ici les quatre illustrateurs les plus fameux : Chauveau, Oudry, Grandville et Doré. Pour mener à bien cette étape, il faut munir les élèves de quelques clefs pour la lecture d'une illustration. Faites-les réfléchir d'abord sur les différences majeures entre une intrigue racontée en paroles et une histoire représentée par une image. Ensuite, ils trouveront aisément leur chemin à l'aide des questions suivantes, qui se basent sur les notions élémentaires de la narratologie. Lors de l'analyse des images, demandez-leur à chaque fois quels sont les effets des choix faits par l'illustrateur ; cela les aidera à reconstruire l'interprétation des fables proposées par les images.

Questions d'analyse

Si une histoire se définit par une succession d'événements, une image ne représente en général qu'un seul moment. Quel est le moment/l'événement choisi par l'illustrateur ? Le protagoniste est-il le même que dans le texte ?

Tant dans un texte que dans une image, il est question de perspective : le lecteur voit les événements à travers les yeux d'un narrateur omniscient ou à travers ceux d'un personnage ; pour une image nous parlons respectivement d'une perspective d'oiseau et d'une perspective de grenouille. L'illustrateur a-t-il fait le même choix que le narrateur ?

Le genre bref qu'est la fable ne permet pas de longues descriptions du décor ni du physique des personnages, mais un illustrateur doit forcément représenter ces deux aspects. Comment le fait-il : respecte-t-il les données que lui fournit la fable, s'en écarte-t-il ou, si ces données font défaut, quels sont le décor et les aspects physiques choisis ?

Dans un texte le narrateur peut expliciter les sentiments des personnages en leur faisant parler en discours direct ou en donnant son commentaire. Dans une image, il faut chercher des moyens visuels pour suggérer les sentiments. Comment l'illustrateur s'y prend-il ? Pensez aux gestes et aux expressions faciales.

Finalement, certains éléments propres à l'image déterminent l'interprétation, notamment les contrastes clair/obscur, premier plan/second plan, beau/laid et grand/petit, ainsi que les lignes horizontales, verticales et diagonales qui traversent l'image et guident imperceptiblement l'oeil du lecteur.

Dans ce qui suit, je donne pour chaque illustrateur les caractéristiques majeures de son style, ce qui permet à l'enseignant d'analyser les images avec ses élèves et de développer cette même étape pour d'autres fables avec leurs illustrations. En guise d'exemple, je discute à chaque fois plus en détail une ou deux des illustrations auprès des fables de mon corpus13.

Les vignettes de François Chauveau (1613-1676)

Les illustrations que Chauveau a faites pour la première édition, en 1668, du premier livre des Fables, sont des vignettes-en-tête : de petites images destinées à être posées près du titre pour attirer l'attention du lecteur, le rendre curieux et ainsi l'inviter à lire le texte.

Dans ses vignettes, Chauveau reste en général très proche du texte et choisit le moment de l'intrigue qui lui permet de représenter tous les personnages14, mais parfois il réunit plusieurs moments en une seule vignette. C'est le cas de l'illustration des "Grenouilles qui demandent un roi" qui se lit vraiment de gauche à droite : des grenouilles à gauche, faisant leur demande à Jupiter (en compagnie de son aigle), l'oeil du lecteur passe par le soliveau au milieu vers la grue qui mange une grenouille à droite15.

Les paysages de Chauveau semblent "croquis d'après nature"16 et donnent une impression harmonieuse : notez, pour "Les Grenouilles qui demandent un roi", la répétition des lignes diagonales des deux rives, du soliveau, de la montagne et du nuage.

Pour suggérer que les personnages discutent, Chauveau a recours à des moyens simples : les personnages se regardent, pointent l'un vers l'autre (voir le geste de Jupiter dans l'image ci-dessus) ou, dans le cas des animaux, ont le bec ouvert. Sur certaines vignettes, par exemple sur celle de "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf", un des animaux regarde le lecteur, comme pour solliciter son attention et l'inviter à lire le texte.

La vignette de "La Cigale et la Fourmi" donne un exemple parfait de la façon dont fonctionne ce type d'illustration17.

La ligne diagonale de la racine d'arbre sépare le premier plan du second. Au premier plan se voient deux animaux, l'un plus grand que l'autre, que le titre de la fable permet d'identifier comme la cigale et la fourmi. À la rigueur on pourrait s'imaginer que les deux animaux se parlent. La courbe que constitue le talus mène ensuite vers le second plan, invitant le lecteur à mettre en rapport les deux scènes. Au second plan, qui est en fait plus grand, se voient trois hommes. La disposition des figures dans l'espace est telle que des lignes diagonales imaginaires mettent en rapport l'homme à droite qui tient une bêche (propriétaire de la petite maison ?) avec la fourmi, les deux hommes à gauche qui viennent se chauffer auprès du feu (des mendiants ?) avec la cigale. Nous avons donc à faire à une transposition de la fable animalière dans le monde humain, un des rares cas où Chauveau ajoute un élément, voire une morale, au texte de La Fontaine. La vignette exerce parfaitement sa fonction : elle incite à la réflexion et soulève des questions, ce qui est une invitation au lecteur de lire le texte pour y trouver les réponses.

La promenade enchantée de Jean-Baptiste Oudry (1686-1755)

Peintre animalier et paysagiste, Oudry est avant tout un enfant du rococo : il se plaît à créer des paysages pittoresques où règne une ambiance idyllique18. Les dessins qu'il a faits pour les fables ont d'abord été exécutés comme cartons de tapisserie ; c'est Charles-Nicolas Cochin qui en a tiré des gravures. Numérotées de I à CCXLV, les tapisseries constituent une suite destinée à figurer le long d'une galerie, formant ainsi une "promenade enchantée".

Quand on regarde les gravures, on constate que "le décor envahit l'image et occulte presque les protagonistes"19. C'est que les images d'Oudry visent avant tout à plaire au spectateur par des scènes charmantes qui se déroulent dans un décor aux courbes harmonieuses. Les animaux y sont de vrais animaux et rien d'autre : la fonction symbolique qu'ils ont dans les textes a complètement disparu chez Oudry20. Dans son illustration pour "Le Renard et les Raisins" par exemple, le renard se trouve bien au premier plan, regardant en haut, mais le lecteur doit faire un effort pour découvrir les raisins. C'est que le charme du jardin où Oudry a situé l'animal prime sur les aventures de celui-ci. L'image déborde de détails décoratifs et les lignes courbes sont partout pour guider l'oeil du lecteur à travers le jardin : la vigne, le dos et la poitrine du renard, les jets d'eau, le cou et la poitrine du cygne, le bassin de la fontaine, les contours du monument, les formes des deux sphinx21.

Sur toutes les illustrations d'Oudry cette importance du décor se remarque car, à chaque fois, les animaux semblent se trouver par hasard dans un paysage qui est trop grand pour eux : une cigale et une fourmi se rencontrent sur une belle tapisserie, une grenouille et un boeuf se regardent tranquillement dans un paysage rural. Pour l'illustration des "Grenouilles qui demandent un roi", Oudry a choisi le deuxième moment, celui où le roi mange ses sujets22.

Nous voyons une grue qui dévore une grenouille en courbant élégamment le cou. Sa posture est en parfaite harmonie avec le petit pont et la roue d'eau dans le décor. Rien ne nous révèle ce qui s'est passé : la tragédie des grenouilles, punies pour leur sottise et leur irréflexion, s'est transformée en une simple scène rurale.

Les commentaires politiques de Jean-Ignace-Isidore Grandville (1803-1847)

Grandville est le premier caricaturiste parmi les illustrateurs de La Fontaine : il animalise les humains et humanise les animaux, ce qui confère non seulement un aspect fantastique à ses illustrations, mais contribue surtout à leur caractère satirique23.

Chez Grandville, l'accent tombe sur l'aspect théâtral des fables : le décor est peu élaboré et toute l'attention va vers les personnages et leurs rapports24. Aussi Grandville choisit-il le plus souvent le moment où ils se parlent.

Grandville se sert avec plaisir du premier et du second plan pour créer des contrastes, suggérer l'écoulement du temps ou transposer la fable animalière dans le monde humain. Dans son illustration pour "Le Renard et les Raisins", par exemple, le renard-animal est relégué au second plan au profit d'animaux déguisés en hommes, ce qui confère un aspect social actuel à la fable : avec l'officier renard qui invite un clerc singe à attaquer ensemble deux poules bourgeoises (mère et fille ?), malheureusement gardées par un homme bouledogue (mari/père ?), la fable se transforme en commentaire sur la montée de la bourgeoisie25. Lors de la discussion de cette illustration il faut certainement prêter attention à la gestuelle et aux vêtements des animaux.

Des interprétations visuelles que propose Grandville, celle des "Grenouilles qui demandent un roi" est de loin la plus intéressante26.

Grandville a choisi le moment où la grue arrive et il a transformé la fable en un commentaire sur la Restauration. Avec son manteau d'hermine et sa couronne de laurier, la grue s'impose en tant que roi. Au second plan, nous voyons des grenouilles portant des écharpes (les nobles) qui le saluent avec de longues feuilles. Devant eux s'agenouillent deux autres grenouilles portant des capes noires (le clergé). Le roi est suivi de grenouilles dont les pattes traduisent une attitude soumise ; lui-même foule aux pieds un de ses sujets, apparemment sans le remarquer. Les grenouilles qui se trouvent au premier plan à droite se cachent de peur, à une exception près - celle qui nous regarde, comme pour faire appel à notre soutien. Et c'est elle qui porte le bonnet phrygien de la Révolution et de la liberté.

Le romantisme de Gustave Doré (1832-1883)

Avec Doré, nous nous trouvons en plein romantisme. Cela se voit d'abord au décor où il situe les fables : forêts impénétrables, mers houleuses et tempêtes qui se déchaînent27. En outre, Doré se range quasi systématiquement du côté des mal-lotis, ce qui se traduit parfois dans un changement de perspective28. Pour "Les Grenouilles qui demandent un roi", il a adopté littéralement une perspective de grenouille, ce qui fait que le lecteur partage l'expérience des batraciens parce qu'il perçoit, lui aussi, la grue comme un animal menaçant et dangereux. Le lecteur aura alors tendance à sympathiser avec les victimes au lieu de les condamner comme stupides, jugement auquel invite la fable. Il en est de même pour "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf" : la grenouille regarde dans le vague, où elle voit apparaître son grand idéal - le boeuf. Le romantisme de Doré se traduit aussi dans sa prédilection pour les châteaux médiévaux29 et dans les jeux d'ombre et de lumière.

Pour "Le Renard et les Raisins"30, Doré a choisi de transposer la scène dans le monde humain. Nous voyons deux hommes portant des vêtements usés à l'allure médiévale. Ils se trouvent en bas d'un balcon où des femmes élégantes s'amusent. Le petit chemin forestier qui traverse l'image en diagonale sépare l'ombre de la lumière, les hommes des femmes, les pauvres des riches et le bas du haut. La perspective adoptée est celle des deux hommes : le lecteur suit leur regard vers les femmes et est censé partager leurs aspirations et leurs sentiments d'infériorité.

Arrivés au terme de cette étape, les élèves auront compris que chaque illustrateur a fait ses choix selon l'époque où il a vécu. Une bonne question pour clôturer est celle de savoir lequel des quatre illustrateurs étudiés fait droit aux intentions critiques de La Fontaine. S'ils ont bien compris l'introduction historique, les élèves répondront soit Chauveau, parce qu'il ne laisse rien transparaître des intentions satiriques du fabuliste, mais invite le lecteur à lire les textes, soit Grandville qui, tout comme La Fontaine, se sert des animaux pour critiquer la société de son temps. Grandville est aussi le seul à introduire la dimension critique du "Villageois et le Serpent" dans son illustration : celui qui la regarde bien voit, comme une mise en abyme, une scène de cour sur le tableau au second plan31.

Quatrième étape : partout des traces

Deux travaux pratiques clôtureront cette série de cours.

Premièrement, l'enseignant demandera aux élèves d'aller chercher eux-mêmes sur Internet des cartoons, des bandes dessinées ou des publicités qui se basent sur les fables analysées en classe. Le matériel est quasi inépuisable ; je ne donne ici que quelques exemples de ce que les élèves pourront trouver. Pour "La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf", ils tomberont sans aucun doute sur la publicité de Benjamin Rabier pour Goudron-Goyot, des capsules à prendre contre les gonflements après le repas.

Il est important de souligner que la publicité ne se comprend pas si l'on ne connaît pas la fable32. "Le Renard et les Raisins" a inspiré un marchand de vin pour l'étiquette de son Cabernet Sauvignon33 et aussi la femme auteur montréalaise Danièle Archambault qui en a tiré trois planches de bande dessinée, avec deux garçons draguant une belle jeune femme qui pourtant va à l'encontre de... sa petite amie34.

En deuxième lieu, les élèves choisiront une fable à transposer eux-mêmes dans le monde moderne. Ils pourront travailler seuls ou en groupe. Ceux qui aiment les jeux de langue pourront suivre l'exemple de Pierre Perret35 pour traduire une fable en argot, en verlan ou - s'ils aiment la musique - en rap : sur YouTube ils trouveront de quoi s'inspirer. D'autres feront leur propre bande dessinée, après avoir lu par exemple les Fables du Goupil. Ceci est un recueil en ligne d'une cinquantaine de fables écrites par Jean-Yves Goupil et illustrées par Jers, qui proposent à chaque fois un autre dénouement de l'histoire. Ainsi, Goupil et Jers essayent de répondre à la question de savoir ce que La Fontaine aurait dit des problèmes actuels tels que "le sida, la crise économique, la faim dans le monde"36. Des cinq fables discutées dans cet article, trois ont ainsi été transposées dans le monde moderne.

"La Cigale et la Fourmi" relate la vengeance de la cigale, une fois qu'elle est devenue "reine du showbizz" : elle refuse d'aller "prendre un ver (!)" avec la fourmi (qui est mineure) et la fait jeter hors de son dancing.

"La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le boeuf" commence là où finit la fable originale et raconte la suite du point de vue du boeuf qui arrête de se bourrer d'herbe, se met au travail et gagne l'estime de ses proches et une médaille d'or.

"Le Renard et les Raisins" montre un chat qui vient offrir des raisins au renard. Il s'avère qu'il est le propriétaire d'une vigne et qu'il propose au renard un travail salarié.

Conclusion

L'ordre des pistes que j'ai proposées dans cet article n'est certainement pas fixe. L'enseignant peut tracer son propre parcours, par exemple en commençant par la période moderne pour ensuite remonter dans le temps. En fonction du niveau de ses élèves, il peut sauter l'étape historique ou la résumer. Il peut aussi choisir d'autres illustrateurs ou se concentrer sur l'un d'entre eux pour étudier un plus grand nombre de fables réunies autour d'un thème, par exemple celles qui contiennent un proverbe. Des quatre illustrateurs historiques que j'ai discutés, c'est en général Grandville avec ses caricatures humoristiques qui plaît le mieux aux élèves. Mais souvent, un illustrateur a une prédilection très nette pour certaines stratégies de représentation - dans le cas de Grandville le jeu avec le premier plan et l'arrière-plan - et le danger d'une certaine répétitivité et donc d'ennui n'est pas imaginaire.

Espérons en tout cas que, publicité, BD et rap aidant, les fables de La Fontaine resteront vivantes parmi nos élèves !


(1) Jacques-Henri de Bernardin de Saint-Pierre, "Harmonies humaines", dans L. Aimé-Martin (éd.), Oeuvres posthumes, Paris, Lefèvre, 1836, p. 283.

(2) Michel-P. Schmitt, "Les Fables à l'école primaire : l'animal prescrit", dans Claire Lesage (éd.), Jean de La Fontaine, Paris, Bibliothèque nationale de France-Seuil, 1995, p. 204.

(3) http://pauvrefrance.centerblog.net/6569844-la-cigale-et-la-fourmi?ii=1

(4) Illustration trouvée sur
http://www.ledevoir.com/galeries-photos/l-arche-de-garnotte-les-animaux-dans-l-univers-du-caricaturiste/85397

(5) Respectivement http://www.vaux-le-vicomte.com/chateau_chronologie.php et http://www.chateauversailles.fr/l-histoire

(6) Marc Fumaroli, Le Poète et le Roi. Jean de la Fontaine et son siècle, Paris, Éditions Fallois, 1997, p. 164.

(7) Pierre Lepape, "La Fontaine : n'être rien pour être libre", dans Pierre Lepape, Le Pays de la littérature. Des Serments de Strasbourg à l'enterrement de Sartre, Paris, Seuil, "Points Essais", 2003, p. 214.

(8) Le site du musée Jean de La Fontaine donne le texte de toutes les fables et en indique les sources :
http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/lesfable.htm
Les fables d'Ésope se trouvent sur
http://www.amiens.iufm.fr/amiens/cahier/biblio/Fontaine/defesope.htm et celles de Phèdre sur http://fables-de-phedre.blogspot.nl/

(9) Je dois toutes les interprétations et allusions politiques à l'étude de René Jasinksi, La Fontaine et le premier recueil des "Fables", Paris, Nizet, 1966, deux tomes.

(10) René Jasinski, La Fontaine et le premier recueil des "Fables", op. cit., tome 1, p. 211-212.

(11) Il s'agit du livre de Samuel VIII, v. 1-19 ; cf. René Jasinski, La Fontaine et le premier recueil des "Fables", op. cit., tome 2, p. 28-30.

(12) René Jasinski, La Fontaine et le premier recueil des "Fables", op. cit., tome 2, p. 54-55.

(13) Pour les images, le site http://www.lafontaine.net/ est une véritable mine, quoique les illustrations de Chaveau n'y figurent toujours pas. Ses illustrations se laissent pourtant facilement trouver sur Internet.

(14) Cf. J.D. Biard, "Introduction", dans François Chauveau. Vignettes des fables de La Fontaine (1668), University of Exeter, 1977, p. xix.

(15) Illustration de Chauveau pour "Les Grenouilles qui demandent un roi", trouvée sur
https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Grenouilles_qui_demandent_un_Roi

(16) J.D. Biard, "Introduction", dans François Chauveau. Vignettes des fables de La Fontaine, op. cit., p. xxv.

(17) Illustration de Chauveau pour "La Cigale et la Fourmi", trouvée sur http://fr.wikisource.org/wiki/La_Cigale_et_la_Fourmi

(18) Gaston Compère, Yves-Marie Lucot et Gérard Gréverand, Au pays de La Fontaine. Un homme, une oeuvre, un lieu, Paris, Casterman, 1994, p. 68.

(19) Claire Lesage, "La fortune des fables au XVIIIe siècle, dans Jean de La Fontaine, op. cit., p. 160 et 163.

(20) Cf. Alain-Marie Bassy, Les Fables de La Fontaine. Quatre siècles d'illustrations, Paris, Promodis, 1986, p. 54, 166, 111-112 et 202.

(21) Illustration d'Oudry pour "Le Renard et les Raisins", trouvée sur http://www.lafontaine.net/oudry/03-11.jpg

(22) Illustration d'Oudry pour "Les Grenouilles qui demandent un roi", trouvée sur http://www.lafontaine.net/oudry/03-04.jpg

(23) Jürgen Grimm, "Les Fables de La Fontaine à la lumière des éditions illustrées", dans Jürgen Grimm, Le Pouvoir des fables, Tübingen, Biblio 17, 1994, p. 42-43.

(24) Cf. Alain-Marie Bassy, Les Fables de La Fontaine. Quatre siècles d'illustrations, op. cit., p. 72-73 54, 166, 111-112 et 202.

(25) Illustration de Grandville pour "Le Renard et les Raisins" trouvée sur http://www.lafontaine.net/grandville/03-11.jpg

(26) Illustration de Grandville pour "Les Grenouilles qui demandent un roi", trouvée sur http://www.lafontaine.net/grandville/03-04.jpg

(27) Cf. Jürgen Grimm, Le Pouvoir des fables, op. cit., p. 45. Dans la discussion de Doré, je me limite à ses grandes gravures hors texte, qui présentent les traits romantiques que je signale. Je laisse hors de considération ses vignettes-en-tête qui sont plus satiriques, mais se prêtent moins à une discussion que celles de Grandville.

(28) Cf. Claire Lesage, "Les artistes du XIXe et XXe siècles interprètent les Fables", dans Jean de La Fontaine, op. cit., p. 191 et Alain-Marie Bassy, Alain-Marie Bassy, Les Fables de La Fontaine. Quatre siècles d'illustrations, op. cit., p. 131-132.

(29) Cf. Alain-Marie Bassy, Les Fables de La Fontaine. Quatre siècles d'illustrations, op. cit., p. 81.

(30) Illustration de Doré pour "Le Renard et les Raisins", prise dans Fables de La Fontaine. Illustrations de Doré, Lausanne, Edita, 1994, p. 332.

(31) Illustration de Grandville pour "Le Villageois et le Serpent", trouvée sur http://www.lafontaine.net/grandville/06-13.jpg

(32) Publicité trouvée sur http://pub-de-presse.e-monsite.com/album/benjamin-rabier/2/ - Rabier a fait une vingtaine de publicités inspirées par les fables.

(33) Voir http://brianachan.blogspot.nl/2010/08/le-renard-et-les-raisins.html

(34) Voir http://danielebd.com/tag/le-renard-et-les-raisins

(35) Voir http://www.mesfables.com/perret/

(36) Voir http://les-fables-goupil.webcomics.fr/about

Lire au lycée professionnel, n°70 (02/2013)

Lire au lycée professionnel - Commentaire politique, promenade enchantée, exploitation commerciale. Une lecture des fables de La Fontaine à travers l'histoire et les illustrations