Dossier : Enseigner la littérature par l'image / 1

Lire l'image pour écrire : transposer la fin de la bande dessinée "Quartier lointain" de Jirô Taniguchi en récit

Olena Denysenko-Lemaire, Professeur lettres-histoire et formatrice lettres, académie de Paris

Introduction : une oeuvre riche à découvrir faisant l'actualité à la rentrée 2011

Le choix de lire Quartier lointain, de Jirô Taniguchi, pour écrire, relève de plusieurs conditions favorables, propices à fédérer les élèves autour de cette oeuvre riche, originale, particulière dans son genre, en dépit de la forme spécifique et du fait qu'il s'agit d'une oeuvre traduite.

D'abord, l'enjeu, du côté de l'enseignant, est de trouver une oeuvre intégrale, dont la qualité graphique et narrative permet de mener avec les élèves une réflexion sur la place de l'image dans le récit, son rôle central dans l'élaboration du sens et la création d'un univers unique. Si l'oeuvre de Taniguchi s'inscrit dans la tradition du manga, il s'en éloigne par sa forme car il ne se lit pas de droite à gauche, ce qui en fait un objet unique. Outre le succès critique et public de l'oeuvre et les nombreux prix reçus, l'oeuvre séduit par son sujet : un voyage intérieur insolite, flirtant avec l'irréel, dans lequel un homme mûr, Hiroshi, père de famille désabusé, va se trouver renvoyé dans son passé, à l'époque de ses 14 ans. Ce retour dans le passé correspond à un événement traumatique : le départ inexpliqué de son père. Or, les préoccupations d'Hiroshi adolescent ne peuvent laisser les élèves indifférents.

Ensuite, l'oeuvre de Taniguchi est choisie parce qu'elle fait l'actualité en 2011, avec la mise en scène, du manga, par Dorian Rossel, dans deux théâtres parisiens : le théâtre du Châtelet et le Silvia Montfort. Les élèves ont pu voir cette adaptation au Silvia Montfort et, à cette occasion, échanger avec le metteur en scène. Nous verrons que cette rencontre a enrichi la réflexion pour préparer le travail d'écriture. Cerise sur le gâteau, l'oeuvre a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, ce qui permet d'enrichir l'interprétation de l'oeuvre et de réfléchir sur des réécritures possibles.

Enfin, l'objectif final visera à transposer les dernières pages de l'oeuvre intégrale (p. 400-406 de l'oeuvre intégrale parue chez Casterman) : Hiroshi revenu transformé de son voyage dans le passé, rentre dans son foyer, pour y retrouver son épouse et ses enfants ; le support de l'image et une analyse de l'énonciation spécifique à la bande dessinée facilitent, favorisent le travail d'écriture et de réécriture.

Une bande dessinée pour déclencher et encourager le désir d'écrire

Les élèves de lycée professionnel, et particulièrement de CAP, ont un rapport difficile à l'écrit. Cela ne signifie pas qu'ils n'écrivent pas, mais cette écriture demeure dans le cadre privé car elle repose sur un langage qui ne correspond pas aux usages normés de la langue écrite, à l'exercice scolaire attendu, avec lesquels ils sont souvent en conflit1. Les rédactions qu'ils produisent en classe, sont la transcription d'un langage oral. Le résultat est souvent incomplet, décousu, présentant des problèmes de cohérence relevant de la compréhension du sujet ou de la capacité à enchaîner les idées. Ils considèrent souvent ce travail comme extérieur à eux-mêmes et demeurent au bord du texte. Ce constat est largement développé dans un article d'Elisabeth Bautier "Usage identitaire du langage et apprentissage : quel rapport au langage, quel rapport à l'écrit ?"2.

Produire un écrit fictionnel, surtout lorsqu'il s'agit d'une suite ou d'une transposition, nécessite de s'extraire de soi-même pour aller à la rencontre d'un autre univers dont les codes sont différents des nôtres et qu'il faut décrypter pour les faire siens. A priori, dans sa forme, Quartier lointain présente de nombreux obstacles à l'écriture - une énonciation à plusieurs niveaux, le rôle des vignettes dans l'élaboration de la narration (comment interpréter les vignettes où il n'y pas de texte ?) - et pourtant ce sont ces mêmes obstacles qui vont permettre aux jeunes de se construire des outils pour parvenir à transposer le récit.

La vignette pour développer des compétences d'observation et de description

Lors d'une expérience menée en 2008, à partir d'une description de cuisine, extraite du Ventre de Paris de Zola, le professeur - dont l'objectif était de faire décrire, aux jeunes, l'espace de travail où ils avaient effectué leur stage - s'était heurté à l'impossibilité pour les élèves d'avoir une représentation mentale de la cuisine des Quenu-Gradelle. Passant par le dessin, il s'était aperçu que la représentation en trois dimensions leur manquait ainsi que le repérage dans l'espace de chaque élément de description. Comment parvenir alors à décrire un lieu imaginaire ou réel si l'image mentale d'un lieu ne se crée pas ? Il a fallu choisir les supports, les documents, pour enclencher la création de cette image mentale, par l'apport de gravures d'époque, de photographies, d'extraits de films, afin que les élèves apprennent à visualiser un espace, un personnage qui leur est décrit. Sans cette étape, aucun passage à l'écrit n'était possible.

Fort de ce constat, l'enseignant s'est engagé à réintroduire l'image au coeur des apprentissages de lecture et d'écriture afin de développer les compétences d'observation, de les verbaliser, de les hiérarchiser. Ces étapes, dans la formation du jeune, sont indispensables pour faciliter le passage à la description écrite lorsque l'exercice l'impose.

La richesse du graphisme de Taniguchi, notamment dans la représentation des paysages urbains et ruraux du Japon, de son architecture, mais aussi la netteté de son trait, l'expressivité de ses personnages, permettent de visualiser avec précision l'univers du récit. Les élèves constatent le foisonnement des éléments descriptifs et se les approprient. Ils apprennent à parler un même langage composé de termes précis et techniques : ceux de l'analyse de l'image (cadrages, plans...), ceux des éléments de paysages, ceux de la description physique et des émotions. Ce lexique est formalisé pour servir à l'écriture lors de l'exercice de transposition. Ainsi, les jeunes ne sont plus enfermés dans leur propre langage pour raconter, décrire, mais ils peuvent également s'appuyer sur des codes communs.

Les phylactères et le discours direct

L'avantage de la bande dessinée est qu'elle permet de manière simple et rapide d'identifier immédiatement, par le biais du phylactère, ce qui correspond aux dialogues dans le récit. Ce repérage du dialogue invite à réfléchir sur les discours direct et indirect qui sont nécessaires à la transposition en récit de la BD. Le dialogue existant déjà, les élèves doivent apprendre à utiliser les codes écrits pour introduire ceux-ci : ponctuation, verbes introducteurs, temps. Les jeunes libérés de la création des dialogues peuvent se concentrer, dans l'exercice de transposition, sur la meilleure manière, à l'aide des outils, d'insérer les parties dialoguées.

Une narration à la première personne qui nécessite de faire un pas de côté pour comprendre l'autre

Les élèves auront été accompagnés, tout au long du manga, par un autre discours, entièrement rédigé à la première personne : celui d'Hiroshi, narrateur et personnage principal du récit. Ses réflexions personnelles sont intégrées dans la vignette et sont écrites dans une police de caractère différente de celle des phylactères. Cette différenciation des codes facilite le repérage des pensées du personnage. Lors de la transposition, les élèves doivent rester fidèles au discours du narrateur tout en complétant ses pensées, devenues très elliptiques dans la dernière page (p. 406). Ils ne peuvent plus utiliser leur propre langage, mais doivent emprunter celui du personnage, mettre leurs pas dans ses mots. L'attention portée au caractère du personnage, à son rapport au monde suggère la tonalité du texte à rédiger. La démarche est simplifiée par l'observation des expressions, des attitudes, de la posture du personnage dans l'image.

L'oeuvre, en elle-même, recèle les pépites à cueillir pour solliciter, chez les élèves, sinon le désir, au moins la possibilité d'écrire. Mais pour que cet exercice de transposition de la bande dessinée en récit fasse sens, il faut amener les jeunes à s'interroger sur l'adaptation d'une oeuvre. Car transposer est une autre manière d'adapter. Il reste une trace du parti pris de l'auteur de cette transposition : ce qu'il met en valeur, ce qu'il décide de supprimer et qui signe sa lecture, son interprétation de l'oeuvre.

Aborder le travail d'adaptation de l'oeuvre : la mise en scène, de Quartier Lointain par Dorian Rossel, pour le théâtre et l'adaptation cinématographique de Sam Garbarski

Les élèves ont pu prendre acte concrètement, lors de leur rencontre avec Dorian Rossel et la lecture d'un extrait du film de Sam Garbarski, que la réécriture de l'oeuvre est en soi une adaptation. Aussi fidèle que l'auteur souhaite l'être à une oeuvre, il ne peut, en raison du changement formel et du média d'expression, respecter l'intégralité de l'oeuvre. Il doit la faire sienne.

Dorian Rossel et l'incarnation des êtres de papier en êtres de chair

Le manga de Taniguchi est construit sur une analepse, un retour dans le passé, qui renvoie son personnage, Hiroshi, à ses 14 ans. Ce retour dans le passé est au coeur de l'oeuvre puisqu'il va transformer profondément son personnage. Cela amènera Hiroshi, par la confrontation avec le traumatisme d'adolescent que fut le départ-disparition de son père, à modifier son comportement de mari et de père pour harmoniser sa vie de famille, ce qu'il n'a pas vécu dans son enfance. Rossel est séduit par cette contrainte formelle du flash-back : "J'aime le trouble que provoque cette histoire par sa construction temporelle, en constant va-et-vient entre passé et présent, une construction très cinématographique qui fait appel au montage"3. Il la met en valeur en choisissant de garder le même comédien pour incarner Hiroshi adulte et enfant. Ainsi seules les subtilités de mise en scène indiquent-elles aux spectateurs ces changements d'époques. Ce choix de mise en scène a particulièrement retenu l'attention des élèves.

Le dialogue entre les jeunes et le metteur en scène a beaucoup tourné autour de la réécriture du personnage d'Hiroshi pour la scène. Comment, dans la mise en scène, Rossel dispose-t-il des repères pour que ses spectateurs distinguent Hiroshi jeune d'Hiroshi adulte ? Ainsi, les élèves ont-ils pu répertorier avec lui deux types de subterfuges : le jeu du comédien et l'utilisation des accessoires. En effet, le comédien joue agenouillé, pour incarner Hiroshi à 14 ans ; il change également les inflexions de sa voix, les rendant légèrement plus aigües. Il est affublé d'un blaser d'écolier et d'une casquette comme accessoires pour rendre plus crédible la jeunesse du personnage. Les élèves ont reconnu l'efficacité de la démarche et ont compris qu'il s'agissait d'un choix qui n'était pas seulement lié aux contraintes de l'espace théâtral, mais aussi lié au désir du metteur en scène de trouver des stratégies pour figurer les changements temporels. Ils ont compris que celui-ci a transposé pour la scène cette contrainte de l'analepse.

Pour parfaire ce cheminement autour de la question de l'adaptation et de la transposition, les apprenants ont découvert un extrait du film de Sam Garbarski. Le but était de faire remarquer la fidélité formelle et la prise de liberté du réalisateur avec le cadre de l'histoire : la transposition du récit de Taniguchi en France.

Sam Garbarski : fidélité formelle et libertés prises sur l'histoire

Le réalisateur a précisé dans plusieurs entretiens, dont celui qu'il a donné pour Casterman avec Taniguchi4, avoir été très fidèle aux choix des cadrages utilisés par Taniguchi dans sa bande dessinée. D'ailleurs sur le site officiel du film, Garbarski présente des extraits de son adaptation et les vignettes qui ont inspiré le point de vue adopté par la caméra. Les élèves ont pris conscience du caractère très cinématographique des dessins de Taniguchi, certaines scènes de la bande dessinée relevant presque du story-board. Néanmoins, ils ont été amenés à souligner les variations, les nuances qu'impose l'image mobile (mouvements de la caméra, variation, fondus, séquences...). Les élèves ont découvert ainsi une autre manière de réécrire l'oeuvre, avec l'image mobile, tout en renforçant leur analyse de l'image fixe, dont les techniques d'analyse sont proches et pour lesquelles il existe un langage commun.

Mais s'il est fidèle à la forme, Garbarski prend de réelles libertés avec l'histoire. Ainsi les élèves sont-ils confrontés, lors du travail de lecture du film, à la volonté du réalisateur de situer l'action de son Quartier Lointain en France. Un dialogue s'engage alors sur les modifications que cela opère dans le regard du spectateur. Si le film est d'abord destiné à un public français, il a pour but de créer une proximité avec celui-ci, en élaborant un même domaine de référence de paysage, d'architecture, de coutumes, là où le manga de Taniguchi, entraîne le lecteur français dans une autre culture, lui procure un dépaysement. Ils apprennent ensuite que le réalisateur cherche aussi à raconter une histoire personnelle dans laquelle Hiroshi devient dessinateur, hommage appuyé à l'auteur de l'oeuvre qu'il a choisie d'adapter5.

Cependant, préparer les jeunes à transposer correctement une oeuvre ne peut se faire sans une lecture précise de celle-ci. Car l'oeuvre a d'abord été sélectionnée pour l'originalité de son propos - un voyage intérieur et insolite dans le passé pour résoudre un conflit, un traumatisme lié à la disparition volontaire du père - et de sa forme, la bande dessinée.

Parcours de lecture dans Quartier lointain : comprendre les ressorts du voyage intérieur d'Hiroshi par les différents discours visuels et textuels

Il est impossible d'épuiser l'ensemble de l'oeuvre de Taniguchi, les lectures sont plurielles, les axes infinis. Néanmoins, le parti pris de l'enseignant de terminer par une transposition du manga engage celui-ci à se concentrer sur le traitement de l'image pour raconter l'histoire d'Hiroshi, faire comprendre les différents niveaux de discours et proposer une lecture esthétique de l'oeuvre.

Hiroshi : la quête de l'harmonie intérieure, un discours visuel

La quête d'équilibre d'Hiroshi passe par les traces de son discours, dont le questionnement incessant vise à clarifier sa vie. Il est aussi le fruit de la représentation que nous en donne Taniguchi par son coup de crayon. Les élèves, pour caractériser le personnage, doivent fusionner cette "double énonciation" : celle du discours et celle de l'image. Elle est essentielle car le dessin apporte des indications précises pour élucider le sens du récit. Ainsi, les jeunes confrontent-ils le visage tendu, crispé du début de l'oeuvre avec le visage apaisé de la fin et les pensées elliptiques d'Hiroshi. Ils identifient l'harmonie intérieure retrouvée par l'expression du visage, et non pas seulement par les mots.

L'emploi de la couleur, dans le chapitre 1, des pages 7 à 12, pour signifier le temps présent, disparaît totalement du reste de l'oeuvre. Dès que le passé fait incursion dans les rêveries du personnage, l'image passe au noir et blanc. Il est intéressant de faire noter aux élèves que le retour au présent, à la fin de l'oeuvre, ne réintègre pas la couleur et que ce choix esthétique délibéré vient appuyer le changement intérieur et l'harmonie retrouvée d'Hiroshi. De la sorte, ce changement ne souffre aucune ambiguïté et légitime en quelque sorte l'expérience insolite vécue par le personnage, qui ne repose plus sur l'expérience hallucinatoire d'un homme qui a trop bu, mais bien sur un voyage aux frontières de l'irréel. Les trois dernières vignettes conforteront fortement cette thèse.

L'intrusion de l'irréel, qui s'incarne dans le retour d'Hiroshi à ses 14 ans, est marquée par l'intrusion d'un papillon dessiné en gros plan. Cette apparition poétique, dans un lieu solennel et triste (un cimetière, où le héros se recueille sur la tombe de sa mère), symbolise la métamorphose : d'abord chenille rampante, l'insecte devient papillon majestueux, après une immersion forcée dans un cocon. Hiroshi expérimente la même métamorphose : d'abord adulte désabusé, hébété de questions qui le hantent depuis son adolescence, il erre dans son quotidien. Le passage par le cocon familial à l'époque du traumatisme qui gangrène son présent lui permet de renaître, plus calme, plus attentif à son entourage et à son quotidien.

Quartier lointain : une oeuvre construite sur différentes strates de discours

Il est indispensable d'insister, pour conclure, sur l'importance de faire prendre conscience aux élèves des différentes strates du récit. En effet, pour que la transposition soit réussie dans l'exercice d'écriture, ils doivent avoir clairement compris les différents types de discours en jeu dans le manga. La vignette remplace, par sa dimension visuelle, les lignes de texte consacrées à la description d'un lieu, d'un personnage, d'une atmosphère. Le passage au texte va obliger les jeunes à inventer, à choisir les mots pour remplacer l'image. Le phylactère indique la présence du discours direct, celui-ci devra nécessairement être introduit dans le récit. Ils devront donc modifier la présentation de ce discours pour l'inclure dans leur texte. Enfin, les pensées du personnage qui constituent les poutres de soutènement du manga deviennent dans l'exercice de transposition la structure, l'armature, les fondations du récit. La difficulté consistera, pour les jeunes, à étoffer une narration fragmentaire et elliptique.

L'expérience a démontré que lire une bande dessinée pour favoriser l'écriture a porté ses fruits. Les textes recueillis au terme de l'étude de l'oeuvre sont résolument plus denses, mieux construits, plus cohérents. Cela ne va pas sans une organisation du travail avec les élèves qui procède par allers-retours permanents entre la production attendue et ce que dit l'oeuvre : la réécriture nécessite sans cesse une relecture de l'oeuvre.

  • le site de Sam Garbarski consacré au film Quartier lointain : http://www.quartierlointain-lefilm.com/

(1) Pour lire la totalité de l'article d'Elisabeth Bautier, voir la revue Migrants-Formation, n° 108, mars 1997.

(2) Ibid.

(3) Pour retrouver les réflexions de Dorian Rossel sur la mise en scène, voir le dossier pédagogique de Quartier Lointain, réalisé par Fanny Guichard, pour le théâtre Silvia Montfort, disponible sur http://www.vidy.ch/sites/vidy.ch/files/imports/DP/DP%20QUARTIER%20LOINTAIN.pdf

(4) Pour lire la conversation croisée de Sam Garbarski et de Taniguchi sur le site des Éditions Casterman : http://bd.casterman.com/articles_detail.cfm?id=1031

(5) Ibid.

Lire au lycée professionnel, n°70 (02/2013)

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