Dossier : Enseigner la littérature par l'image / 1

Queneau et Manchette en bande dessinée : quand l'adaptation littéraire relève le défi

Jean-Paul Meyer, Université de Strasbourg - Laboratoire Linguistique, Langues, Parole (LiLPa)

Les deux ouvrages choisis pour cette analyse, Zaziedanslemétro, de Clément Oubrerie (2008) d'après Raymond Queneau (1959), et Le Petit Bleu de la côte Ouest, de Jacques Tardi (2005) d'après Jean-Patrick Manchette (1976), sont emblématiques des formes de l'adaptation littéraire en BD. Tous les deux constituent une manière de défi, chacun pour ses raisons propres, et représentent également les deux tendances actuelles du roman adapté (voir mon article "De la littérature sur la planche" dans ce numéro). Ainsi, Zazie appartient à la famille des reprises qui relèvent d'une démarche didactique d'éditeur et qui font écho aux programmes de lecture de l'Éducation nationale. LePetitBleu se range plutôt dans le groupe des initiatives de dessinateurs, ne relevant d'aucune intention pédagogique, mais où la rencontre entre un auteur et un illustrateur d'envergure produit une oeuvre exceptionnelle. Il se trouve cependant, et c'est l'autre intérêt de la confrontation des deux albums, que le roman de Queneau fait partie des oeuvres au programme de littérature du lycée, et que les bandes dessinées de Tardi sont citées dans l'un des thèmes de lecture.

J'aborderai les deux BD en présentant d'abord leurs caractéristiques, puis en faisant ressortir quelques ressemblances et différences, et enfin en portant mon attention sur deux aspects marquants de la transposition, précisément la façon dont l'adaptation influe sur la marche narrative en reconditionnant le matériau diégétique des romans.

Corpus

Très peu de choses semblent relier Queneau et Manchette, Le Petit Bleu et Zazie, même si plusieurs allusions au roman policier émaillent le texte de Queneau. Les deux romans ont en commun de raconter une errance, bornée par une scène d'ouverture et de clôture identiques : la gare pour Zazie, le périphérique pour Le Petit Bleu, deux non lieux en quelque sorte.

Zazie dans le métro

Zazie parait en 1959, à une époque où Queneau est en train de changer son style et son inspiration littéraires. Après les années 1940, marquées à la fois par des chroniques et des romans personnels (Loin de Rueil, Pierrot mon ami, La Saint-Glinglin) et des romans érotico-parodiques sous pseudonyme (On est toujours trop bon avec les femmes, Le Journal intime de Sally Mara), Raymond Queneau est pris dans le renouveau littéraire des années 1950, notamment le mouvement de Saint-Germain-des-Prés. Il écrit alors une poésie de plus en plus libérée, adoptant une sorte d'attitude expérimentale vis-à-vis du langage, dont ses romans vont également s'imprégner. C'est le cas pour Le Dimanche de la vie, Zazie dans le métro, Les Fleurs bleues, et finalement Le Vol d'Icare. Zazie raconte les aventures brèves (48 heures !) et mouvementée d'une petite fille délurée, confiée par sa mère à la garde de son oncle Gabriel, "danseuse de charme" dans un cabaret, et découvrant Paris. Le texte du roman est à l'image de ses héros : déluré, figuré (figures de pensée, de mots, de discours) et sans cesse réinventé. Queneau mène avec la langue une lutte "au corps à corps" (Barthes, 1964), mais une lutte qui cherche à se rendre complice des mouvements secrets du langage.

La transposition dessinée par Clément Oubrerie, parue en 2008 aux Éditions Gallimard (dans la collection "Fétiche") est à la fois très fidèle à la lettre et à l'esprit du roman, et très audacieuse dans certains choix de représentation, j'y reviendrai. L'album forme une bande dessinée de 70 planches, au format 24x32, en couleurs dans une dominante d'ocres, du jaune au rouge. Le découpage graphique est très classique, chaque page étant composée de huit ou neuf cases (quatre lignes de 2 ou 3), rarement dix. La dernière ("J'ai vieilli") est exceptionnellement une planche à image unique.

Point important, et dont on se souviendra plus loin : Oubrerie s'est rendu célèbre en dessinant la série AyadeYopougon (Éditions Gallimard, six volumes) sur un scénario de Marguerite Abouet. L'histoire raconte la vie au village d'une jeune Ivoirienne de 19 ans qui ne veut pas s'en laisser conter.

Le Petit Bleu de la côte Ouest

La rencontre de Jacques Tardi et Jean-Patrick Manchette a commencé du vivant de l'écrivain, avec l'écriture commune de l'album Griffu (1978) et de quelques projets restés inachevés. Aujourd'hui, l'oeuvre adaptée consiste en une trilogie de trois romans dessinés par Tardi après la mort de Manchette : Le Petit Bleu de la côte Ouest (2005), La Position du tireur couché (2010) et Ô dingos, ô châteaux ! (2011).

Lorsque Tardi se lance dans la reprise de Manchette, au début des années 2000, il est au sommet de son art, auteur de séries originales (dont celle d'Adèle Blanc-Sec), d'adaptations célèbres (Léo Malet, Céline) et de plusieurs collaborations (avec Pennac, Daeninckx, Boujut, etc.).

La première édition en bande dessinée du PetitBleu est parue aux Éditions Humanoïdes associés. C'est un album en noir et blanc, au format légèrement atypique de 21x32 et comprenant 74 planches. La mise en page est très peu conventionnelle et la composition change systématiquement d'une planche à l'autre, afin de ne créer aucun habitus visuel. L'oeil est contraint de suivre les chemins et les rythmes du texte dans la planche : phylactères, récitatifs, inscriptions urbaines, titres de journaux, etc. Le texte parcourt le dessin. Le lecteur de Tardi retrouve d'ailleurs dans l'album ses repères habituels : le trait sûr mais souple et épuré des silhouettes, le lettrage manuscrit omniprésent, la force tranchée du noir et blanc, etc.

La narration graphique de Tardi opère sur le texte de Manchette deux types de transformations auxquelles nous allons nous intéresser : elle l'éclaire d'une part, elle le dramatise d'autre part. La contradiction n'est qu'apparente. En resserrant l'intrigue et en renforçant la noirceur du monde figuré au fil des planches, l'adaptation modifie le rythme, la temporalité, l'atmosphère du récit originel, augmentant du même coup sa lisibilité, sa fluidité et son "efficacité" de roman noir.

Comparaisons

Si les deux romans ont, comme je l'ai dit, bien peu de choses en commun, les deux albums semblent plus éloignés encore. Couleur contre noir, mise en page classique contre montage travaillé... les différences sont bien là, mais la vraie divergence est ailleurs. En outre, il y a bien quelques points communs.

Convergences et divergences

Disons tout d'abord que les deux albums sont étonnamment fidèles au texte d'origine. Les romans s'y prêtent certes, et on remarque en comparant les adaptations avec les sources que ces dernières ont nécessité peu de travail scénaristique. Le texte de Queneau comporte de nombreux dialogues et est souvent rédigé dans un style imitatif de l'oral qui fait merveille dans la dynamique du récit visuel. Le texte de Manchette au contraire est un archétype de roman noir, avec monologues intérieurs, digressions et dialogues mesurés. Tardi adapte cela en alternant les récitatifs, les bulles de pensée et les séquences muettes de récit en images.

Les deux BD proposent également un traitement visuel de l'action très fortement tourné vers le cinéma. Chez Oubrerie, où le découpage de la planche est tout à fait classique, le récit est linéaire et passe de case en case. La dynamique narrative repose donc sur les changements permanents d'angles et de plans dans la planche. Chaque case est un instantané, dont la composition et la perspective sont faites pour surprendre. Tardi impose en revanche une dynamique beaucoup plus globale, située au niveau de la page. Chaque planche est construite comme une séquence, dans laquelle la case ne se situe pas par rapport à celle qui la précède ou la suit, mais à l'ensemble de la page. Les albums permettent donc de comparer deux types de narrations visuelles, toutes deux proches du cinéma mais très différentes dans leur réalisation.

La couleur du noir

On remarque cependant une opposition fondamentale entre les deux albums, qui concerne aussi bien le processus de transposition que son résultat. L'adaptation du PetitBleu fait une place prioritaire au récitatif, alors qu'il n'y en a pas un seul dans celle de Zazie. Cette différence relève d'un choix narratif, puisque Tardi conserve une voix narratoriale que pendant ce temps Oubrerie confie entièrement au dessin, mais également d'un choix graphique. Le récitatif agence l'image de Tardi, enchainant parfois sur un phylactère ou encore raccordant deux cases l'une à l'autre. Dans une telle configuration, les dialogues sont réduits au rôle de supplément oral (leur style est d'ailleurs à l'opposé de celui des récitatifs) chargé de dramatiser l'action racontée en mots et en images. On comprend alors mieux le rôle essentiel du noir et blanc. Tous les éléments de la planche, qu'ils soient verbaux ou picturaux, doivent impérativement rester dans le même ton. Le présentatif et la case dessinée, qui tous les deux rapportent le même matériau diégétique, sont en quelque sorte de la même "substance".

Dans Zazie, les phylactères tranchent au contraire sur la substance picturale, taches blanches déposées sur le fond de couleur et marquées au noir de l'oral proféré. Comme au théâtre de boulevard, les rôles sont nettement distingués entre action et paroles, sans dispositif énonciatif ni voix-off. Même si, pour sortir de ce modèle somme toute peu romanesque, Oubrerie pratique à plusieurs reprises l'image de pensée, sous la forme d'une séquence en images qui raconte un souvenir. Dans ces moments-là (il y en cinq dans l'album, dont deux très courts) la parole passe du statut de discours à celui de récit.

Effets de transposition narrative

Le recensement des points communs entre les albums, ou entre la BD et le roman, permet sans aucun doute de dresser une sorte de fiche signalétique de l'adaptation, mais ne montre pas l'effet qu'a la mise en image sur le roman. Cet effet, qui peut être nul ou même négatif, se mesure par exemple dans le changement de rythme narratif, ou encore dans la transformation de la chronologie ou même parfois dans le changement de statut de tel ou tel personnage. De ce point de vue, les deux adaptations étudiées présentent également quelques différences, notamment dans le procédé de transposition à l'oeuvre.

L'action dépouillée

La mise en image du PetitBleu, malgré sa grande fidélité au texte, provoque un indéniable resserrement du déroulement narratif. Il y a à cela deux raisons, que l'on peut aisément vérifier en comparant par exemple un passage précis du roman avec les deux ou trois planches que représente le même extrait dans la BD. La première raison est d'ordre technique : l'adaptateur doit gagner de la place, et pour cela alléger le texte à transposer. S'il est entendu que les 180 pages du roman ne se retrouveront pas telles quelles dans les 74 planches de l'album, il est frappant de constater que l'album compense l'économie de texte par un développement iconique. Autrement dit, pour alléger le texte, le dessinateur ajoute de l'image, plus exactement de l'action imagée. De même, pour assurer la cohérence des éléments "intrus", il ajoute ou déplace certains dialogues.

La deuxième raison du resserrement de l'action dans LePetitBleu provient de l'écriture particulière de Manchette. L'auteur du roman a en effet un style très précis, détaillé au maximum, chirurgical en quelque sorte. En outre, son rythme de phrase, principalement fondé sur l'accumulation, est lent et reste lent même lorsque les évènements s'accélèrent. Cela ne pose pourtant aucun problème à Tardi, qui peut transformer utilement le détail de la scène afin de créer une image détaillée mais rapide. Ainsi, pour accélérer le rythme de la narration visuelle, le dessinateur enrichit la scène représentée en transférant vers l'image des éléments que Manchette dévoluait à l'action.

Les personnages représentés

Il est sans doute difficile de lire Zaziedanslemétro sans se construire peu à peu une image de Zazie, de Gabriel ou de Marceline. Les personnages sont attachants et hauts en couleurs et ne font l'objet d'aucune description. L'imagination est donc libre de leur donner une physionomie. Dans le cas qui nous occupe cependant, il existe des modèles sortis du film de Louis Malle qui peuvent s'imposer, même s'il ne se trouve certainement pas beaucoup de lecteurs de la BD ayant vu le film... Mais pour qui a l'image de Catherine Demongeot en Zazie ou de Philippe Noiret en Gabriel, il est difficile de changer. C'est dire l'importance du personnage que doit créer le dessinateur lorsqu'il adapte un roman.

Pour relever ce défi, Clément Oubrerie a mélangé certaines inspirations et certains coups de crayons venant de la série AyadeYopougon pour ce qui est des personnages secondaires, tout en cherchant à surprendre le plus possible dans la représentation des personnages principaux. Ainsi Gabriel est un géant svelte et doux, au crâne allongé et coup de poing ravageur ; Zazie est une petite fille moderne, sauvage et incroyablement maigre ; Marceline est une jeune femme douce, jolie et... noire. Ce choix de représenter Marceline en Noire est certainement le plus audacieux vis-à-vis du roman. Certes la belle femme qui accueille Zazie dans l'appartement au début de l'album est conforme au "Vzêtes drôlement bien roulée. Et d'une élégance avec ça" que lui avoue Mado (p. 142). Mais la scène finale, où Marceline devenue Marcel ramène Zazie à la gare et où la petite ne la(le) reconnait pas, devient difficilement crédible si le personnage est un Noir.

À travers l'analyse de ces deux albums, j'ai essayé de montrer que les points communs qui unissent les adaptations, malgré certaines oppositions fortes (de forme, d'époque, de style), sont plus importants et intéressants qu'on ne pourrait le croire de prime abord. La lecture de ces deux BD en classe, et des textes sources en miroir, permet d'aiguiser le sens de l'observation et le sens critique des élèves. De la même façon, l'examen de la construction graphique des séquences et de la représentation des personnages permet de réfléchir à la notion de genre littéraire et de type narratif. À n'en pas douter, le miroir de la transposition fait voir plus nettement le modèle.

    Lectures

    Trois romans de Jean-Patrick Manchette
  • Le Petit Bleu de la côte Ouest (1976), actuellement disponible en Folio policier (rééd. 1998)
  • La Position du tireur couché (1982), actuellement disponible en Folio policier (rééd. 1998)
  • Ô dingos, ô châteaux ! (1972), actuellement disponible en Folio policier (rééd. 2002), tous repris dans Romansnoirs (2005), Gallimard ("Quarto")
  • Trois adaptations en albums de BD par Jacques Tardi
  • Le PetitBleu de la côteOuest (Humanoïdes associés, 2005), réédité chez Futuropolis (2008)
  • La Position du tireurcouché, Futuropolis (2010)
  • Ô dingos, ô châteaux !, Futuropolis (2011)
  • Trois romans de Raymond Queneau
  • Loin de Rueil (1944), Gallimard ("Folio")
  • Zaziedans le métro (1959), Gallimard ("Folio" et "Folio Junior")
  • Les Fleursbleues (1965), Gallimard ("Folio")
  • Deux adaptations en albums de BD
  • Zaziedans le métro, raconté en images par Jacques Carelman, Gallimard, 1966 (devenu quasiment introuvable)
  • Zaziedans le métro, par Clément Oubrerie, Gallimard ("Fétiche") (2008)
  • Lectures complémentaires

  • Roland Barthes, "Zazie et la littérature" (1964), dans Essaiscritiques, "Points/Essais", Seuil, 1991, p. 129-135.
  • Pierre Charrel, "Tardi adapte Manchette", Temps Noir, 14, 2011, p. 70-75.
  • Jean-François Gérault, Jean-Patrick Manchette, parcours d'une oeuvre (2000), "Encrage", Les Belles Lettres, 2008.
  • Sitographie et filmographie

    Plusieurs ressources sont susceptibles d'intéresser les enseignants souhaitant travailler sur ces titres.

    Pour Zazie dans le métro

  • Le site du CercleGallimard de l'enseignement propose un dossier thématique sur le thème "Bande dessinée et littérature". Le document, librement téléchargeable, comporte plusieurs pages consacrées au travail de Clément Oubrerie sur Zazie :
    http://www.cercle-enseignement.com/content/download/358/2440/version/83/file/dossierthema-Mots36.pdf
  • Le site de l'INA propose, en une archive de 9 minutes, une interview de Raymond Queneau par Pierre Dumayet réalisée lors de la sortie du roman. Queneau y explique notamment la genèse du personnage de Zazie :
    http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00011504/raymond-queneau-a-propos-de-zazie-dans-le-metro.fr.html
  • Pour Le Petit Bleu de la côte Ouest

  • À l'occasion de la sortie de Ô dingos, ô châteaux, troisième album de la trilogie Tardi-Manchette, les Éditions Futuropolis ont mis en ligne sur leur site quatre petites interviews filmées de Jacques Tardi parlant de son travail d'adaptateur. Les séquences peuvent donner lieu à un travail de réflexion avec les élèves, sur le métier et les préoccupations du dessinateur :
    http://www.futuropolis.fr/jacques-tardi-et-o-dingos-o-chateaux
  • Au cinéma, le film Troishommes à abattre (1980), de Jacques Deray, avec Alain Delon dans le rôle principal, est adapté du PetitBleu.

Lire au lycée professionnel, n°70 (02/2013)

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