Dossier : Masculin-Féminin, au-delà du genre

Construction artificielle de la différence sexuelle

Elvira Fente, Docteur en Études ibériques-Études de genre à l'université de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis

Nous concevons ici la différence masculin-féminin comme une construction artificielle surgit des différences biologiques sexuelles (homme-femme). Être femme veut dire être féminine et souple. Être homme veut dire être fort et ne pleurer jamais. Qui a dit cela ? Une femme ne peut pas être forte ? Un homme ne peut pas être souple ? D'où vient cette confusion ? Pourquoi le rôle d'homme et celui de femme sont-ils déterminés a priori ? Analysons soigneusement d'où viennent les différences attribuées traditionnellement aux hommes et aux femmes et qui sont à l'origine de discriminations dont de nombreuses personnes souffrent.

Le sexe est une réalité biologique ; il est indiscutable que les être humains présentent des organes sexuels différents qui nous confèrent une fonction de reproduction. Il s'agit d'une différence physique qui n'implique pas de différences fondamentales de genre psychologique, social ou émotionnel. C'est une différence corporelle qui attribue des organes sexuels - homme ou femme - à des personnes.

Cependant, la culture occidentale a conféré à la différence biologique un contenu psychologique et spécialement social. Le concept de genre masculin et féminin a été construit, à la base de ces organes sexuels et, à ces genres, masculin et féminin, ont été attribués des caractéristiques de personnalité individuelle et sociales, des attitudes, des croyances, des rôles et, en général, des stéréotypes qui déterminent comment doivent être les hommes et les femmes. De cette façon, a été créée l'idée de deux groupes d'individus, le masculin, qui s'oppose au féminin.

ÊTRE MASCULINÊTRE FÉMININ
Fort.
Intelligent, logique, rationnel.
Actif, agressif, dominant, assertif.
Rude, productif.
Indépendant.
Décidé.
Sûr, stable.
Compétitif.
Persévérant.
Faible, belle.
Émotive, intuitive.
Passive, soumise, coquette.
Tendre, délicate, reproductive.
Dépendante, obéissante, réceptive.
Tolérante, patiente.
Incertaine, instable.
Coopérative, inconstante.
Rôles instrumentaux
Activités comme la lutte, gagner, attaquer, regarder, toucher, conquérir, vaincre, dominer, contrôler.
Exprimer leur sexualité.
La vie publique et le succès social, prise de décisions.
Être protecteur, avoir du pouvoir, de la force.
Rôles expressifs
Attente, sacrifice, perdre, soumise, se laisser conquérir, séduire.
L'intimité du foyer, construire la vie dans l´espace privé et domestique, le soin des enfants, en famille.
Être réceptive, obéissante.
Construire la féminité autour de la maternité comme un idéal de la féminité.

Les stéréotypes de genre se sont consolidés avec le temps et se sont introduits en profondeur dans la société qui identifie maintenant l'être femme à un être féminin et fragile et l'être homme à un être masculin, fort et sauvage. Dans cette dialectique, la supériorité de l'homme s'est établie sur la femme qui doit rester au foyer. L'identité de genre commence à se construire dès la naissance. Bleu pour les garçons et rose pour les filles. Il s'agit d'un procès social qui dure toute la vie et qui détermine le comportement des individus.

Le mythe d'Antigone

La plupart des mythes féminins ont symbolisé les femmes de forme négative. Le mythe d'Antigone arrive jusqu'à l'époque actuelle, largement grâce à Sophocle, dont la pièce date de l'an 441 av. J.C., après plus de deux millénaires. Plus d'une centaine d'Antigone ont été créées après celle de Sophocle, des écrivains de toutes les époques et nations ont récréé des Antigone, différentes et semblables. La signification même du nom d'"Antigone" donne lieu à beaucoup d'interprétations, parfois contradictoires. L'étude du nom d'"Antigone" mène à découvrir qu'il peut être synonyme d'"inflexible", à partir du préfixe "anti-" ("contre", "s'opposer à") et "-gon/-gony" ("le coin", "le virage", "l'angle"). Françoise Duroux, citant Nicole Loraux, indique qu'Antigone défend le genos, le clan familial des Labdacides1, jusqu'à la mort, inéluctablement programmée par la malédiction divine2. Robert Graves propose aussi "contre les hommes", Antigone s'étant opposée aux hommes qui ont exercé le rôle dominant dans famille de la Grèce ancienne3. Judith Butler, citant Robert Graves, pense aussi qu'il peut signifier "au lieu d'une mère"4, à partir de "gonos", "-gony", (qui signifie "graine", "semence", "sperme")5 ce qui indiquerait une opposition à la maternité. Le nom "Antigone" pourrait renvoyer à "Anti-góna" (da) : le mot "anti-" vient du grec αντι, qui signifie "opposé" ou "avec des propriétés contraires"6 et le mot "gónada" vient de γσνή, qui veut dire "génération". C'est la définition que donne Butler dans son livre Antigone : la parenté entre vie et mort7. Pour Jean Bollack, dans La mort d'Antigone, ce nom fait référence à son rôle masculinisé dans l'oeuvre : "à la place d'une fille"8.

La signification du nom "Antigone" révèle alors ses caractéristiques : Antigone signifie rebelle, contre la/sa génération, ce qui condense plusieurs aspects que nous pourrions développer de la manière suivante : l'anti-origine9, qui va contre ce qui s'impose à son sexe ou ce qu'on a fait du sexe féminin ; ou l'anti-époque, car elle ne suit pas les patrons de féminité, ni les codes, ni les construction sociales marquées par son époque pour les femmes ; et anti-État ou anti-pouvoir, puisqu'elle ne partage pas les lois imposées à son peuple, les lois des hommes.

Antigone est fille d'Oedipe, née de l'union avec sa mère, Jocaste. Elle a accompagné son père aveugle, après son exil de Thèbes. Quand ses frères, Polynice et Étéocle, se sont entretués, en luttant pour le royaume de Thèbes, Créon, le frère de Jocaste a assuré la continuité du pouvoir et a interdit l'enterrement de Polynice dont il estime qu'il s'est battu contre son propre pays. Antigone a refusé d'accepter cette interdiction et a honoré le cadavre de son frère avec des obsèques symboliques, mais elle a été découverte et, sur ordre de Créon, a été emmurée vivante, bien qu'elle ait été promise à son fils Hémon. Elle même s'est pendue, et Hémon s'est poignardé à côté de son corps.

L'oeuvre commence donc avec l'interdiction de l'enterrement de Polynice par Créon. Antigone transgresse les lois de son peuple et les obligations de son sexe et s'affronte au roi-tyran, bien qu'elle sache que la conséquence possible de ses actes soit la mort. Antigone ne se comporte pas comme on l'attend d'une femme. Cela fait qu'on est surpris que ce soit elle qui ait osé désobéir aux ordres. La colère de Créon s'accroît largement avec ce détail : "Tant que je vivrai, une femme ne me commandera pas [...]. Ainsi les règles stables doivent être défendues, et il ne faut en aucune façon céder à une femme. Il vaut mieux, si cela est nécessaire, reculer devant un homme, afin qu'on ne dise pas que nous sommes au-dessous des femmes"10. Antigone est un personnage qui représente la femme comme un sujet actif et transgresseur des valeurs caduques et régnantes. L'oeuvre est un affrontement avec le pouvoir de l'État mais aussi avec le schéma de relations homme-femme établi. Dans les moments de répression, la conscience idéologique se transforme en point d'inflexion important pour le changement à venir.

La rébellion d'Antigone ne reste pas dans l'enceinte de la famille, du privé, où on situe la femme, mais elle acquiert une dimension politique inéluctable grâce à la guerre et la rébellion du personnage. Les femmes ne participent pas à la guerre, elles ne militent pas politiquement et ne sont pas appelées non plus à profiter des succès. Comme le dit Simone de Beauvoir, la première et la pire malédiction qui pèse sur la femme est de se trouver exclue des expéditions guerrières ; ce n'est pas en donnant la vie, mais en risquant sa vie que l'homme s'élève au-dessus de l'animal ; pour cela, elle ajoute, "dans l'Humanité, la supériorité est accordée non au sexe qui engendre, mais à celui qui tue"11. Antigone est la jeune femme qui se rebelle face à la loi divine en invoquant la liberté d'agir selon ses propres idées et sentiments. Le personnage est un exemple de la femme qui lutte pour défendre un projet politique et culturel contre un système oppresseur et une lutte contre les restrictions du modèle de gouvernement totalitaire de Créon. Il s'agit dans cette fiction de la volonté de changer une réalité face à la vision de l'homme ou la société qui refusent tout changement. La vision positive de la permanence de l'existence de cet esprit rebelle est le fait de continuer à rêver à l'utopie, qui un jour pourra devenir réalité.

Corps et société

Comme l'on fait remarquer plusieurs auteurs, le corps a toujours été capturé à l'intérieur des pouvoirs qui ont imposé des contraintes, des interdictions et des obligations en cours. Aucune culture ni aucune organisation sociale et politique - quelle que soit la période historique et géographique considérée - a ignoré le corps. Bien au contraire, cela a fait l'objet d'une attention constante et de conflits violents. La sexualité, les émotions, l'hygiène, la moralité, la diététique, l'alimentation, l'habillement, les pratiques liées à la garde et à l'entretien du corps ne sont que quelques-uns des aspects spécifiques et inséparables de l'"existence du corps".

Nous entendons souvent l'hypothèse que le corps a toujours été absent de l'école. La plupart des acteurs dans les réseaux éducatifs a insisté sur le peu d'attention accordée à l'éducation du corps. Parmi les raisons qui justifient cette affirmation, il faut noter la forte empreinte rationaliste encyclopédiste qui s'est propagé dans l'éducation scolaire des garçons et des filles. Le pouvoir de la raison s'est imposé sur le corps des étudiants.

Le discours pédagogique moderne (du XVIIe au XIXe siècles) et la consolidation ultérieure du système de scolarisation massif et obligatoire (à partir du milieu du XIXe siècle jusqu'à nos jours) ont eu comme point d'attaque le corps des enfants avec une gamme de techniques et de procédures qui ne séparent pas l'"existence du corps". Par exemple, la maîtrise du corps à l'entrée de l'école, le corps exposé, en présence du maître, la posture des enfants face à des leçons différentes à apprendre, la position du corps pendant l'écriture, ainsi que l'utilisation des vêtements avec certaines tailles et certaines couleurs. Les grands maîtres des XVIIe et XIXe siècles, qui ont contribué à façonner le discours pédagogique moderne (Comenius, Rousseau, Lasalle, Pestalozzi), ont convenu de la nécessité de contrôler et de réglementer le corps des enfants.

Corps féminins et corps masculins

Le sujet a été pendant des décennies toujours un citoyen de sexe masculin. Contrairement aux femmes, le corps des hommes a été associé à la culture. Pendant des décennies, les relations entre les différents domaines imaginaires féminins et masculins ont conduit à la création de "mondes possibles" différenciés selon le sexe. De tels mondes, hautement stabilisés et fortement cristallisés, ont empêché la plupart des hommes de s'associer à des activités domestiques ou à des tâches associées à l'expression émotionnelle. La même chose s'est produite avec les femmes, ce qui a contribué à reproduire la division sexuelle du travail. Les filles sont formées pour être femmes. Pendant des décennies, le but de l'éducation était de devenir des mères et des épouses de citoyens.

Bon nombre des arguments qui ont soutenu l'inégalité des scénarios ont pour base l'infériorité supposée des corps de femmes ou leur "nature féminine particulière". La représentation du corps pseudo "féminin" fonctionne comme l'un des moyens les plus puissants de fixation. Le destin des femmes et des hommes a été marqué par leur biologie. Tout au long de l'histoire, les matières scolaires ont été destinées aux enfants, filles et garçons, mais elles ont aussi beaucoup contribué à la construction de la masculinité et de la féminité et à la hiérarchie entre les deux. Les organes mâles et les organes femelles étaient, en partie, les effets matériels de ces matières scolaires.

Par conséquent, l'inégalité entre les hommes et les femmes (et les diverses formes de violence associées à cette inégalité) est l'effet de l'afflux d'un nombre de facteurs personnels, familiaux, éducatifs et socioculturels qui contribuent à la fois à la construction sociale dans l'approche de la condition mâle et femelle et, par conséquent, à la prévalence du sexisme dans la société. Dans ce contexte, l'influence des médias et de la publicité lorsqu'ils nous offrent des visions du monde et des archétypes sociaux et sexuels est indéniable.

Les hommes apprennent à exercer leur pouvoir sur les femmes, et cet exercice inclut de ne pas entendre la voix des femmes, de subordonner leurs désirs et leur volonté aux leurs, et de se concentrer sur le corps de la femme comme un objet et une image et non pas comme expression intégrale d'une personne à part entière, consciemment, avec des droits et des sentiments.

Dans notre société, comme dans beaucoup d'autres, se produit un phénomène qui augmente considérablement l'importance de catégorisation homme/femme. Ce phénomène est que les enfants apprennent une série de définitions culturelles de la masculinité et de la féminité, qui constituent un groupe important et diversifié de liaisons attachées au sexe (comme l'anatomie, la fonction de reproduction, la division du travail et la personnalité). Il n'existe pas dans l'expérience humaine d'autre dichotomie qui n'apparaisse avec autant de liaisons que la distinction masculin/féminin.


(1) Les Labdacides est le clan familial auquel appartient Antigone dans la mythologie. Labdacos est le père de Laïos, qui est à son tour le père d'Oedipe. La malédiction sur la famille découle de ce que Laïos, le père d'Oedipe, tombe amoureux du fils de Pélops, Chrisipos, ce qui fait que Pélops maudit Laïos. Une longue série de tragédies commencent pour lui et sa famille. Il semble que le destin d'Antigone soit fortement lié à celui de son père et à ses conséquences, mais l'oeuvre de Queizán, plus qu'une tragédie, est un chant d'espoir et de conscience de l'avenir.

(2) Françoise Duroux, Antigone encore. Les femmes et la loi, Éditions Côté-femmes, 1993, p. 10.

(3) Robert Graves, The Greek Myths, vol. 2, Penguin Books, 1955, p. 380.

(4) Robert Graves, Les mythes grecs, Fayard, 1967, p. 630, cité dans Judith Butler, Antigone : la parenté entre vie et mort, trad. fr. G. Le Gaufey, Epel, 2003, p. 31.

(5) Robert Graves, The Greek Myths, vol. 2, op. cit., p. 380.

(6) Real Academia Española, 2001.

(7) Judith Butler, Antigone : la parenté entre vie et mort, op. cit., p. 31.

(8) Jean Bollack, La mort d'Antigone. La tragédie de Créon, Éditions de Minuit, 1999, p. 57.

(9) Nous nous en remettons au tableau de Gustave Courbet, L'origine du monde (1866), Musée d'Orsay, Paris.

(10) Sophocle, Antigone, trad. fr. Leconte de Lisle, v. 1-630 et v. 630-fin, http://remacle.org/bloodwolf/tragediens/sophocle/Antigone1.htm

(11) Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Gallimard, 1949, p. 115.

Lire au lycée professionnel, n°69 (11/2012)

Lire au lycée professionnel - Construction artificielle de la différence sexuelle