Dossier : Masculin-Féminin, au-delà du genre

Egalite : de pairs à pairs.

Construire des outils éducatifs sur l'égalité filles-garçons avec les paroles des lycéennes

Ingrid Darroman, CPE au lycée professionnel Lautréamont de Tarbes

Si on peut regretter le manque d'information et surtout de communication sur les supports pédagogiques qui sont à la disposition des actrices et acteurs de l'éducation sur l'égalité filles-garçons, on constate que de nombreux travaux émergent ces dernières années sur cette question.

Les supports sont très divers et il est difficile pour un-e intervenant-e de s'y retrouver dans la jungle des matériaux existants. Parmi ces outils, rares sont ceux crées exclusivement par les jeunes.

Dans le cadre scolaire, l'appropriation par les élèves de leurs supports de travail, notamment sur la question de l'égalité filles-garçons, est pourtant un enjeu fondamental, tant au niveau de l'apprentissage de l'autonomie que de l'élaboration de contenus pédagogiques.

L'exposition Eurosutra, la sexualité des ados dans tous ses états est le fruit d'un travail de création d'élèves pour d'autres élèves, d'apprenants auprès d'autres apprenants, pour aborder le sujet de la sexualité, des rapports filles-garçons et des stéréotypes de genre.

L'expérience de ce projet, qui perdure aujourd'hui malgré l'obtention par les élèves de leur baccalauréat, fut enrichissante tant au niveau humain qu'en termes éducatifs et pédagogiques.

Deux ans et demi de travail sur un projet sur la sexualité et la question du genre était une gageure dont nous n'aurions pas espéré autant de réussites.

Nous allons donc essayer de vous conter cette histoire, sans la sublimer, pour la partager tout simplement.

Des réponses pour le quotidien

À tous les niveaux de leur scolarité, les élèves sont confrontées au sexisme ordinaire : en classe, dans la cour de l'établissement, les internats, les abords des établissements. Entre filles et garçons ou entre élèves du même sexe, il n'est pas rare que les sources des conflits soient des insultes misogynes ou homophobes.

Le travail avec les élèves sur l'égalité filles-garçons fait partie des enjeux primordiaux de l'éducation : permettre aux élèves de comprendre les discriminations quotidiennes, les décrypter, et analyser leur impact sur leurs vies d'élèves pour les combattre.

Le projet éducatif Eurosutra a identifié ainsi cette nécessité :

"L'objectif était de permettre aux adolescents de l'établissement de parler de leur sexualité et ainsi, de créer un outil d'éducation à la sexualité´ pour les adolescents construit par des pairs, avec des mots et des analyses de pairs ; aborder par ce travail sur la sexualité la question du genre et des inégalités entre hommes et femmes."1

(Panneau 2)

De la nécessité éducative naît l'action commune

Au lycée professionnel Lautréamont de Tarbes, tous les élèves de terminale ont droit à une intervention sur les violences faites aux femmes lors de leur année de terminale et les séances d'éducation à la sexualité sont systématisées pour les élèves de première année.

Dans un établissement professionnel qui propose des filières tertiaires dans lesquelles les filles évoluent majoritairement, il est impossible de passer sous silence la construction sociale du genre, le poids des mots et des stéréotypes, pour permettre aux élèves d'en sortir ou tout au moins d'en être conscient-es pour mieux les éviter.

Après avoir pris connaissance d'un appel à projets, une professeure de comptabilité, Régine Galofre, et une CPE, Ingrid Darroman, intéressées par un travail sur ces questions ont souhaité enclencher un travail avec des élèves.

L'appel à projet lance par l'association "Les Eco-Lies"2, intitule Eurosutra, sexe, genre et sociétés était présenté ainsi :

"Ce projet est né du constat de la carence des contenus pédagogiques sur les questions de Sexe et de Genre à destination des adolescents et des jeunes adultes. Ce déficit d'outils est en corrélation avec les penchants caricaturaux des discours que l'on peut entendre dans nos sociétés. En effet, un jeune qui souhaite s'informer sur ces questions sera confronté soit au discours médical, pornographique, revendicatif, ou encore machiste... Ainsi ces questions ont toute légitimité à être traitées dans le champ de l'éducation populaire avec une approche pluridisciplinaire et décloisonnée afin d'être prises en compte par l'ensemble des acteurs de la société".

L'objectif affiché était de :

"renforcer la capacité des jeunes à s'exercer à leur citoyenneté, à participer à des débats et échanges d'idées, notamment au niveau européen (mettre en place des actions de valorisation des sciences humaines et sociales dans les questions de société, proposer une approche critique ludique et éducative du stéréotype notamment sexuel, lutter contre la discrimination, déconstruire le préjugé, travailler sur le principe d'égalité homme/femme, fille/garçon)."

La genèse du projet : la rencontre avec les élèves et leurs choix de travail

Le choix du groupe-classe pour travailler à la réponse à cet appel s'est effectué selon plusieurs critères, dont la volonté pour les intervenantes de travailler ensemble. La classe choisie avait des caractéristiques qui la rapprochaient de notre société : mixité filles/garçons quasi paritaire, parcours scolaires des élèves très différents, une mixité sociale et d'âges très diverse.

Le plus dur restait à faire, l'adhésion du groupe-classe au projet et son autonomie de travail par rapport à celui-ci.

Les élèves ont découvert le projet et ses objectifs lors d'une heure de vie de classe. Après la surprise et les rires ("passer des heures à débattre de sexualité et de rapports entre filles et garçons à l'école ?"), les élèves ont échangé avec les intervenantes sur l'opportunité de travailler à ce projet et surtout de la faisabilité de celui-ci. À quoi ce projet allait-il servir ? Comment allait-on faire pour concrétiser les débats ? Quelles échéances allions-nous nous donner ? Seule certitude : nous avions besoin de temps.

Après une adhésion du groupe-classe au projet ou en tous les cas à son thème, quelques autres heures ont permis de répondre aux premières interrogations : le groupe a resserré ses volontés, fixé des objectifs de travail à court terme et a discuté des propositions qui l'attiraient le plus parmi celles proposées par l'appel :

"Le sexe, le genre qu'est-ce que c'est ? Les rapports filles/garçons, la puberté et ses enjeux. Existe-t-il un mode d'emploi ? Le sexe & le genre aujourd'hui. En pratique. Sexe créatif : à travers les différentes formes d'art. Sexe et langage : les mots pour le dire, en bien en mal par les filles et par les garçons. Le sexe, le genre et ses déviances. Quelles pratiques pour demain ?..."

Leur choix s'est porté sur "le sexe aujourd'hui" et "le sexe créatif". Il ne restait plus qu'à trouver les outils de travail pour explorer ces champs.

Sur le thème du sexe aujourd'hui, il fallait connaître les "habitudes sexuelles" des jeunes et faire une sorte d'enquête. Pour cela, la méthode d'un questionnaire proposé à tou-tes les élèves de l'établissement a été choisie. Ce travail d'enquête serait ensuite réinvesti dans une exposition dédiée et visible par les élèves du lycée. Gros travail en perspective !

Les objectifs de ce travail ont ensuite été écrits par les élèves  :

"L'objectif du projet était de faire parler les adolescents sur la sexualité, leur sexualité, un sujet tabou. Parler de sexualité, sans systématiquement parler de prévention, tout en en parlant. De parler de la sexualité des filles et des garçons, de la construction des stéréotypes sur les sexes, du genre, des stéréotypes que nous avons intégrés. Parler de sexualité pour parler des schémas qui perdurent."

(Panneau 1)

En parallèle, les accompagnantes du projet ont écrit un projet pédagogique qui serait présenté à l'institution et serait diffusé lors des demandes de subventionnement du projet (Panneau 2).

Recherches et accompagnement

Un travail sur la sexualité et le genre avec des adolescents ne s'improvise pas, tant du côte des intervenantes, dont une était formée en éducation à la sexualité, que du côte des élèves.

Avant tout travail sur le questionnaire, il nous a fallu approfondir certaines notions, nous mettre d'accord sur les termes que nous emploierions, sur des concepts et des notions parfois inconnus. De ce travail ont surgi d'autres interrogations auxquelles il a fallu répondre : les droits des femmes dans le monde, la question de l'homosexualité, du sexisme, de l'orientation sexuelle, de l'intimité, de la nécessité de travailler ces questions à l'école.

Il fallait connaître la signification de tous les mots, les concepts, qui seraient utilisés tout au long du projet afin de se donner des points de repères. Ce fut l'occasion de se replonger dans les dictionnaires avec quelques surprises3. Une séance au cinéma pour visionner Fleur du Désert a aussi été l'occasion de parler des violences faites aux femmes.

La collaboration avec l'association Les Eco-Lies qui avait appelé au projet a été permanente, le regard extérieur que constituait celui de Sophia Idayassine a permis au groupe-classe de comprendre les enjeux d'un tel projet et du travail d'explicitation qu'il nécessitait dans sa démarche. C'est grâce à cette association que nous avons également eu la chance de travailler avec un universitaire qui a permis de donner au projet sa valeur "scientifique". Ce lien permanent avec l'association a également été salutaire dans la recherche de subventions pour le projet (financement du travail du graphiste, impression de l'exposition).

Les échanges avec le graphiste du projet (Vincent Huet) ont permis de travailler avec d'autres intervenant-es comme l'enseignante d'arts appliqués mais surtout de permettre aux élèves de véritablement créer leur matériau, notamment le logo du projet.

Ainsi, le travail intellectuel des élèves a été valorisé par l'implication de professionnels à toutes les étapes du projet.

Pour être mené à bien, ce projet avait besoin de temps. Une heure de vie de classe a ainsi été allouée dans l'emploi du temps des élèves et de leurs enseignante et CPE pour travailler à ce projet. Ces tranches horaires ont également donné au projet toute son importance, tant auprès des élèves que de la communauté éducative.

Le projet pas à pas. La démarche scientifique et l'implication des élèves comme véritables acteurs/actrices du projet

Pour écrire le questionnaire, le groupe-classe a choisi une méthode de travail. Chacun-e souhaitait poser ses questions mais ce questionnaire devait être celui du groupe. Il a été admis que chacun-e écrirait dix questions qu'il/elle souhaitait poser. Après dépouillement, tri des questions, élimination de celles qui ne s'avéraient être que de la curiosité, réécriture, le groupe a pu proposer un questionnaire de 36 questions, ouvertes ou fermées (Panneau 3). Au cours de cette démarche, un échange avec un sociologue a permis à ce questionnaire d'être le moins intrusif possible, le moins orienté pour laisser aux élèves interrogé-es toute liberté de réponse. La phase de construction de ce questionnaire a duré six mois. Ce questionnaire a été testé une première fois sur un public qui assistait à des conférences sur la sexualité organisées par notre association partenaire, puis retravaillé, testé sur des classes de terminale du lycée qui ne feraient pas partie de l'enquête, puis, à force d'allers-retours, le questionnaire définitif a vu le jour en juin 2010.

Il a donc été propose à toutes les classes dès la rentrée 2011. Pendant quasiment trois mois, tou-tes les élèves du lycée, par groupe de douze, ont donc rempli ce questionnaire.

Parallèlement, les élèves qui menaient le projet ont travaillé sur le logo du projet avec le graphiste, devenant par là de veritables commanditaires auprès d'un professionnel.

Le dépouillement simple du questionnaire a pu se faire grâce aux assistant-es d'éducation du lycée qui ont pu se servir d'un logiciel spécialisé pour rentrer les réponses. Par cette simple mais très longue étape technique, le projet a su ainsi toucher d'autres personnels de l'établissement.

Le groupe-classe a dû ensuite faire des choix dans toutes les réponses car il était impossible de visualiser dans une seule exposition toutes les réponses au questionnaire. Il a donc fallu de nouveau débattre sur l'opportunité des choix à faire pour ne pas faire de l'exposition un simple étalage de chiffres.

Là encore, le sociologue qui suivait le projet est venu échanger avec les élèves sur les méthodes de dépouillement, sur l'organisation du travail d'analyse des résultats et la confrontation avec leurs hypothèses de base qui avaient été émises lors de l'élaboration du questionnaire. Une hypothèse était transversale : les filles et les garçons donneraient des réponses très différentes.

C'est au moment de ce dernier échange avec notre sociologue que le groupe a pu organiser véritablement son exposition : choix des thèmes les plus pertinents, organisation de chaque panneau (titre, hypothèses de départ, chiffres, débat sur la confrontation des hypothèses avec les réponses réelles).

Toute l'essence du projet était là : confronter leurs hypothèses avec la réalité et décrypter pourquoi il existait des ressemblances ou des distorsions. C'est ainsi que le groupe a pu aller très loin dans l'analyse des réponses au questionnaire. Lui aussi était imprégné de préjugés, de stéréotypes. Mais ceux-ci avaient évolué, les mois de travail précédents ayant fait évoluer leurs hypothèses de base.

"[Le projet] nous a permis de mieux nous connaître, de nous libérer les esprits..."

(Panneau 24)

"Avec les chiffres, on s'est rendu compte que ce que l'on pense, cela n'est pas la réalité."

(Panneau 24)
Le projet en chiffres

36 questions, 14 élèves, 5 partenaires financiers, 107 heures de travail en classe, 1 professeure de comptabilité, 1 graphiste, 15 ramettes de papier, 1 sociologue, 80 heures passées pour traiter les questionnaires, 2 animateurs de projet associatifs, 6000 euros pour l'exposition, 1 CPE, 1 heure par semaine, 2 allers-retours à Toulouse, 1 vernissage, 250 cocktails, 1 voyage à Paris, 800 petits fours, 1 professeure d'arts appliques, 12 demandes de subvention, 409 élèves interrogé-es, 24 panneaux, 23 classes, 14 724 réponses à traiter.

Plusieurs axes ont donc été explorés. Pourquoi les élèves avaient-ils eu des hypothèses très genrées sur les réponses de leurs camarades ? Pourquoi avaient-ils/elles cette vision d'une telle différence entre les réponses des filles et des garçons ? Quelles étaient au bout d'un an et demi de travail leurs nouvelles hypothèses ? Quelle était leur analyse des ressemblances ou distorsions entre leurs hypothèses et les réponses de leurs camarades ?

Débattre pour mieux comprendre

Si les débats retranscrits sur chaque panneau semblent couler de source, il ne faut pas oublier qu'ils ont eu lieu après un an et demi d'échanges avec les élèves et entre élèves sur les thèmes de la sexualité et de l'égalité.

Pour enclencher cette dernière phase, la méthode choisie fut simple.

Panneau par panneau, les encadrantes proposaient d'une part de se rappeler l'hypothèse de base, de bien visualiser les résultats de l'enquête, qui avaient été travaillés par groupe les mois précédents, et d'en débattre. Les débats retranscrits sont ceux des élèves, avec leurs mots, les animatrices du projet (parfois accompagnées de collègues enseignant-es interessé-es par le projet qui avaient demandé aux élèves s'ils pouvaient venir à une des séances de travail) ne faisant que relancer les débats et noter à la chaîne les débats qu'elles ont ensuite remis en forme.

Parmi les débats qui ont eu lieu, ceux sur l'orientation sexuelle et la construction sociale du genre ont été ceux qui été les plus approfondis.

L'orientation sexuelle : le poids de la société...

Dès le départ, le groupe s'était divisé quant à la question de l'orientation sexuelle et avait émis deux hypothèses : l'attirance sexuelle n'était pas liée à l'orientation sexuelle, l'orientation sexuelle définissait également les attirances qui pouvaient naître entre deux personnes. Hypothèses entièrement opposées ! La confrontation avec les chiffres réels des réponses a suscité des réflexions poussées qui permettent à celles et ceux qui regardent l'exposition de s'interroger d'une part sur ce qu'est la sexualité, d'autre part sur l'importance du regard des autres dans son rapport à sa propre sexualité.

"Nous devons nous demander ce que nous mettons personnellement dans la sexualité : la recherche de plaisir, de partage, la complicité physique ou amoureuse ?"

(Panneau 6)

"L'homosexualité a été considérée comme une maladie mentale en France jusqu'en 1981 ! Comme si aimer un ou une autre sans être dans la 'norme' pouvait être une maladie ! Les homos ont peur d'avouer car être différent, ne pas se sentir dans la majorité, c'est difficile. Les homosexuels se retrouvent-ils/elles dans les 'je ne sais pas' ou les 'bi', plus facile à avouer, à admettre, même pour soi ? Homosexuel, c'est toujours un grand terme ! Pourquoi ? C'est quand on l'a vécu et qu'on a muri qu'on a plus de facilité à le dire, à l'assumer. Les relations sexuelles ne définissent pas forcément l'orientation sexuelle. C'est dur d'assumer son homosexualité, de franchir la porte de ses désirs, car depuis tout petit, on nous dit que les hommes sont faits pour être avec les femmes et les femmes avec les hommes."

(Panneau 9)

On devient fille ou garçon...

Les stéréotypes ont eu la vie dure tout au long du projet et le groupe a dû les décrypter, les analyser. Plusieurs axes et pistes ont été explorés.

Souvent surpris-es des réponses données par leurs camarades, les élèves ont approfondi la notion de construction sociale du genre. Le rôle de la famille, des medias, des magazines ou encore de la pornographie a été abordé :

"Les parents (les mères) parlent plus de la première fois à leurs filles qu'à leurs garçons et sont plus durs avec les filles. Les filles sont plus protégées par leurs parents, les parents ont peur des grossesses non désirées. Mais c'est important d'en parler aussi avec les garçons !"

(Panneau 11)

"Les filles à la cuisine et les hommes au travail pour gagner l'argent du ménage, être virils."

(Panneau 9)

"On est encore dans un modèle de famille du Moyen Âge ! On achète des voitures aux petits garçons et des poupées aux filles et on arrive encore à se poser des questions sur la virilité et la future orientation sexuelle d'un petit garçon qui prend une poupée ! On ne pense pas vraiment ça mais finalement, on nous oblige à penser comme ça quand on voit les catalogues !"

(Panneau 9)

"Les filles sont plus timides, plus complexées par rapport à leur corps. Il y a une forte pression de la société en général sur l'esthétique, elles ont peur d'avoir des grosses fesses, elles regardent les magazines, mais les filles ne sont pas toutes comme ça."

(Panneau 12)

"Nous pensions que les filles étaient plus 'fleur bleue', c'est l'image qui est véhiculée sur elles. Et pourtant, ce n'est pas si simple au regard des réponses données."

(Panneau 6)

"Ils ont peur de montrer leurs sentiments car l'image qu'on leur demande de donner souvent c'est celui d'un garçon fier et 'viril'."

(Panneau 6)

"Le porno véhicule des images d'hommes dominateurs et de femmes objets ('elles ont même du fond de teint sur les fesses')."

(Panneau 18)

Une sexualité si différente ?

Dans leurs hypothèses, les élèves n'ont pas su échapper aux visions traditionnelles des rôles des filles et des garçons dans la sexualité. Une de leurs premières réflexions lors de l'écriture du questionnaire a fait l'objet d'une hypothèse bien révélatrice sur le rapport des filles et des garçons au plaisir sexuel. Alors que les garçons du groupe estimaient que la question "As-tu déjà simule le plaisir ?" ne s'adresserait qu'aux filles et n'était donc pas nécessaire ("C'est une question que pour les filles non ?") les réponses ont suscite des surprises : "Il y a une différence de chiffres mais les garçons simulent aussi !" (Panneau 17).

De cette surprise, les élèves ont su créer des débats sur la construction de la sexualité en fonction du genre et se poser de nouvelles questions, sur le rapport des garçons à leurs partenaires, le rapport des filles au corps et à l'amour, le poids des rôles attribués par la société à tel ou tel sexe.

"On pensait que les garçons pensaient plus à leur propre plaisir, ne pensaient pas à leur partenaire quand on parlait de préliminaires... Encore un stéréotype ?"

(Panneau 20)

"La sexualité : pourquoi les garçons l'évoquent plus ? Nous avons du mal à l'analyser. Nous partons du principe que les filles et les garçons ne sont pas différents par la naissance mais par l'éducation qu'ils reçoivent. C'est sûrement parce qu'on permet plus aux garçons de s'approprier la sexualité que les filles..."

(Panneau 6)

"Finalement, les garçons sont peut être plus mûrs que ce que l'on pense... On a toujours une image des filles et des garçons très différente (les filles sont plus douces, plus cérébrales, les garçons ne pensent qu'au sexe...) et on a sans doute tort..."

(Panneau 12)

"Les garçons ont-ils menti ou avions-nous une image faussée des garçons ? Une image de garçons 'obsédés' ? Alors que fondamentalement, les filles et les garçons ne fonctionnent pas si différemment que cela... et que parfois, les filles sont moins attachées à 'l'esprit' que ce que l'on pense ? Les filles osent peut-être plus écrire sur le physique qu'en parler ouvertement..."

(Panneau 12)

Trouver des consensus par l'échange

Le projet Eurosutra a permis au groupe d'aller au-delà de la question de l'égalité filles-garçons et de la sexualité. Les élèves ont appris à argumenter sur des positions souvent très personnelles et surtout à découvrir que les débats n'induisaient pas forcément un changement d'opinions mais un échange d'idées.

C'est en tous les cas un des enseignements qu'ont tiré les élèves de tout ce travail :

"Parler avec des gens qui ont des points de vue différents des nôtres. Cela nous a permis d'apprendre à respecter les idées des autres, à avoir des débats..."

(Panneau 24)

Dès le depart du projet, les élèves ont dû apprendre à composer et echanger même si cela n'a pas toujours été fait dans la douceur... Un des premiers débats qui portait sur la definition de relations sexuelles pour le questionnaire ("Une situation entre deux personnes minimum où le sexe est important, avec ou sans pénétration, pour avoir du plaisir") avait enclenché cette dynamique de trouver des consensus au sein du groupe.

Lors des débats finaux, la perspective de la retranscription des débats a dû pousser le groupe-classe à trouver des consensus. Il n'était pas possible de dire tout et son contraire dans l'exposition, une position commune même a minima devait voir le jour. Ces débats ont été particulièrement âpres et difficiles lors des échanges concernant la question de l'orientation sexuelle mais ont fini par aboutir.

"Faut-il avoir eu forcément des relations sexuelles pour se définir ? Non.

L'orientation sexuelle est-elle forcément la même tout au long de la vie ? Non.

Ça se trouve quand alors ? L'attirance n'est-elle que sexuelle ? Un débat a eu lieu dans notre groupe : on peut être attiré sans avoir envie de passer à l'acte ? C'est complexe.

À ce point du débat, on avait toujours un désaccord... entre celles et ceux qui pensent qu'on peut être hétéro et attiré-e par quelqu'un-e du même sexe et celles et ceux qui pensent le contraire. Comment trouver un consensus ? Est-ce indispensable de se définir ?

Nous avons fini par nous mettre d'accord : on ne peut pas se définir à long terme parce qu'on ne sait pas ce qui peut nous arriver. On se définit AU MOMENT PRESENT. Même si certain-es ont du mal à comprendre comment on peut évoluer... La sexualité, ce sont des flashs, c'est se découvrir ensemble..."

(Panneau 9)

Proposer des pistes de travail

Un des enjeux du projet était d'amener le groupe travaillant sur le projet à débattre de l'égalité filles-garçons mais également de permettre à celles et ceux qui verraient l'exposition de s'interroger sur ces questions. Il fallait pouvoir retranscrire un débat, des opinions, tout en essayant de ne pas orienter celles et ceux qui verraient l'exposition. Bien sûr, il était impossible de ne pas prendre position et les pistes qui apparaissent sur chaque panneau sont celles qui ont été explorées par les élèves avec leurs opinions au moment du projet.

Cet objectif a été discuté et travaillé avec les élèves pour que chacun-e au moment des débats l'ait toujours à l'esprit.

"L'objectif de chaque panneau n'est pas de dire ou non ce qu'il faut penser, mais d'emmener la personne qui le lit à se poser des questions, à réfléchir au thème, à voir quels débats peuvent émerger..."

(Panneau 1)

Cet objectif a été atteint sur quelques panneaux dont voici des exemples.

À propos de la pornographie :

"Alors on fait quoi ? On reste conscient des enjeux et on essaie de se construire des fantasmes dans notre imaginaire et avec nos partenaires plutôt que sur des images complètement inventées..."

(Panneau 19)

Sur les sentiments qui naissent lors du début de la vie sexuelle :

"Comment faire pour ne plus avoir peur ? Si on a confiance, on a moins peur, si on parle on a moins peur. Tout est question de prendre son temps... et de communiquer... avec ses ami-es, ses futur-es partenaires, d'échanger, sans tricher..."

(Panneau 10)

Sur la relation au plaisir :

"Il faut apprendre ensemble à avoir une relation sexuelle, dépasser sa peur pour se sentir bien ensemble, échanger... Finalement, vivre sa sexualité et son plaisir, c'est comme le vélo, ça s'apprend..."

(Panneau 17)

Se réinterroger

Un travail supplémentaire a clôturé cette phase dont nous pensions qu'elle serait pourtant la dernière. Le graphiste de l'exposition, s'apercevant lors de la mise en page de l'utilisation récurrente de certains mots, a proposé aux élèves de créer leur dictionnaire qui servirait lui aussi de support pédagogique. Malgré le surcroît de travail que cela demandait, les élèves ont répondu à cette sollicitation (après de nombreuses discussions quand même) et c'est ainsi que quatre séances ont été consacrées à la création de définitions qui sont ensuite été confrontées aux définitions officielles des dictionnaires. Leur comparaison (panneaux 22 et 23) permet de voir le recul qui a été pris par les élèves et leur capacité à s'approprier certaines notions parfois complexes (stéréotypes, genre, discriminations). Ils/elles se sont aperçu-es combien les dictionnaires eux aussi étaient imprégnés de sexisme ou d'homophobie latente, notamment concernant les définitions de l'homosexualité (Larousse : "déviation du désir vers le même sexe") ou de femme (Larousse : "être humain appartenant au sexe apte à reproduire des ovules et à porter des enfants").

Une conclusion au projet : paroles d'élèves...
  • On n'aurait jamais pensé que cela irait aussi loin, que cela prenne autant d'ampleur, on n'aurait jamais pensé réussir ce projet.
  • Pourquoi nous avons fait ce projet ? Pour connaître mieux la réalité de la sexualité des ados, pour parler des stéréotypes sur les filles et les garçons. Avec les chiffres, on s'est rendu compte que ce que l'on pense, cela n'est pas la réalité.
  • Eurosutra, c'est :
    La vérité sur la vie sexuelle des adolescents. La différence entre nos préjugés et la réalité. Créer d'autres liens avec l'équipe éducative. Ouvrir les yeux sur la sexualité des adolescents. Parler plus facilement de sexualité entre nous.
  • Cela nous a permis de mieux nous connaître, de nous libérer les esprits...

Poursuites, itinérance...

Après plus de deux ans de travail, l'exposition était enfin terminée. Nous devions pouvoir clore ce projet et enclencher sa phase ultime, son itinérance.

Les subventions allouées par le Conseil régional Midi-Pyrénées, le Conseil général des Hautes Pyrénées, la Mutualité Française et la MGEN nous ont permis de financer intégralement l'impression de l'exposition et des affiches.

Un vernissage de cette exposition au sein de notre établissement a été préparé pour permettre le partage de tout ce travail avec les élèves qui avaient répondu au projet, c'est-à-dire tou-tes les élèves interrogé-es, et tous nos partenaires de travail. Ce vernissage fut l'occasion une nouvelle fois de travailler de concert avec le graphiste de l'exposition mais également avec d'autres élèves et enseignant-es.

Les élèves de la classe ont écrit une invitation (mise en page par Vincent Huet) et deux heures ont été banalisées dans l'emploi du temps des élèves du lycée pour leur permettre d'assister au vernissage le 6 décembre 2011 de 16h à 18h.

Si la mise en place de l'exposition, la présentation du travail sont revenues aux élèves porteurs du projet, les élèves de terminale baccalauréat service et pâtisserie-boulangerie ont été mis à contribution pour créer et servir le cocktail (aux couleurs de l'exposition) lors de la soirée4.

Ainsi, une nouvelle fois, le projet pouvait être partagé avec d'autres élèves et personnels.

Le travail collectif et de réseaux : une nécessité

À la suite du vernissage, des établissements scolaires et d'autres structures ont demandé la venue de l'exposition dans leurs murs.

Les chefs d'établissements du second degré des Hautes-Pyrénées et les référents égalité filles-garçons des établissements ainsi que des intervenants en éducation à la sexualité comme le planning familial 65 mais également nos partenaires étaient conviés à cette cérémonie officielle.

C'est ainsi que l'exposition a pu commencer son itinérance dans les établissements des Hautes-Pyrénées et les Eco-Lies à Toulouse ou la Mairie de Tarbes lors du 8 mars 2012. Elle se poursuit en cette année scolaire 2012-2013 et le calendrier est complet jusqu'en janvier 2013.

Pour permettre une communication plus large, un site du projet (dont l'exposition en format PDF) a été mis en place (www.eurosutra-lautreamont.fr) ainsi qu'un profil facebook auquel les élèves du lycée ont été invités à s'abonner pour garder un lien permanent sur ce projet ou d'autres consacrés à la lutte contre les stéréotypes.

En mai 2012, l'exposition a été proposée au Festiv' des lycéens et apprentis de Midi-Pyrénées organisé par le Conseil régional.

Transpositions ?

Si l'ampleur du projet a pu à certains moments être lourde à porter pour les élèves et les intervenantes, ses résultats sont pour le moins mobilisateurs. Nous, élèves et intervenantes, avons souvent l'habitude de dire que l'heure consacrée au projet était comme une heure de cours, de français ou de comptabilité, et qu'on y a échange sur la sexualité, la différence des sexes, comme on aurait pu échanger sur une oeuvre littéraire, de façon scolaire, en ayant toujours en tête qu'on ne discutait pas de sexualité mais que nous travaillions sur la sexualité.

L'outil créé est bien celui des élèves et son appropriation par les structures extérieures est la preuve d'un intérêt grandissant à propos de la question de l'égalité filles-garçons.

Des actions sont menées dans les établissements mais bien souvent, les paroles des élèves, les échanges qui peuvent avoir lieu, ne sont pas retranscrits alors qu'ils peuvent être des matériaux pour de nouvelles séances de travail. Les élèves ont besoin de se reconnaître dans ce qui leur est proposé sur les questions de sexualité notamment. La création et l'implication des élèves dans un projet à long terme est l'occasion d'aller très au fond des débats et surtout de garder une trace de la réflexion commune. À plus petite échelle, la création d'outils, d'expositions, de jeux, la participation à des concours5 permet une formalisation de ce travail de réflexion quotidienne dans les établissements, que ce soit sur l'égalité filles-garçons ou d'autres sujets comme la lutte pour l'environnement, la démocratie lycéenne...

L'enjeu aujourd'hui est le partage de tout le travail de fourmi mené dans les établissements, la mise en commun de nos travaux, et par conséquent, la rencontre de nos élèves.

L'exposition Eurosutra aura permis également à des élèves de lycée professionnel d'être valorisés aux yeux de leurs camarades de lycée général auxquels l'exposition est aujourd'hui proposée.

Création : réaction ?

Si le bilan collectif du projet Eurosutra est bien sûr positif, il n'a pas été simple de le mener à bien. Le sujet traité par les élèves (la sexualité des adolescents) a pu parfois choquer. Comment et pourquoi faire de ce sujet encore trop tabou un projet de classe ? Comment et pourquoi l'école interviendrait-elle dans ce champ au-delà des séances d'éducation à la sexualité et à la vie affective préconisées par les textes officiels ? Bien souvent, ce sont les personnels adultes qui ont émis des objections à ce projet. Comment allions-nous faire pour travailler sur un projet dont la sexualité serait le centre sans "déraper", risquer que ce projet ne soit qu'une seance d'éducation à la sexualité un peu longue ? Comment allions-nous faire pour ne pas tomber dans le scabreux, comment, finalement, faire de la sexualité un véritable sujet de travail ? La question de la sexualité des ados reste finalement très tabou, et encore trop souvent, la seule perception que peuvent en avoir les adultes est souvent celle véhiculée par les medias.

Une seconde difficulté a été celle du financement du projet. La recherche de ressources financières fut chronophage. Plus de douze lettres de demande de subvention ont été envoyées et seulement cinq partenaires ont répondu présent-es à l'appel. Les dossiers de subvention, les relances telephoniques, les bilans des projets ont pu creer un sentiment de decouragement des intervenantes et des élèves. La finalisation du projet a pu voir le jour grâce à des partenaires, trop peu nombreux, qui ont cru en ce projet alors qu'il n'en était qu'à ses prémisses. Cette question du financement a beaucoup pesé tout au long de ces deux années.

La dernière difficulté et non la moindre fut celle de la motivation du groupe et de la pérennité du projet. Ce serait mentir que d'éviter de parler de cet obstacle quotidien. À chaque étape, si la majorité des élèves a répondu à l'appel, il aura fallu beaucoup de pugnacité de la part des intervenantes pour maintenir un intérêt permanent sur la question. À certaines étapes du projet, des choix de travail en petits groupes ont été priorisés pour ne pas épuiser les élèves. Des pauses leur ont été accordées, notamment à certaines étapes techniques comme celles de la correction des maquettes de l'exposition, pour permettre aux élèves de respirer. Si la longueur de ce projet a pu être profitable à sa qualité, il est aussi un facteur parfois démobilisateur. Une certaine lassitude, une impatience aussi ont émergé. De nouvelles élèves ont dû intégrer le projet car elles intégraient la classe et il fallait également leur permettre d'y prendre part. La somme de travail nécessitée par le projet avait largement été sous-estimée.

Perspectives

L'exposition Eurosutra sera présentée au Salon de l'éducation en novembre 2012 à Paris. Cette occasion verra trois élèves, dont une seule encore scolarisée dans l'établissement, présenter leur travail à deux autres groupes-classes venus participer à un débat organisé par le GNIES (Groupe national d'information et d'éducation sexuelle).

Plusieurs axes de continuation du projet sont en train d'être explorés par l'équipe du projet, une réimpression pour permettre une itinérance plus vaste en termes de territoires, une traduction de l'exposition en anglais et/ou espagnol pour un partage de l'exposition au niveau européen.

L'itinérance de l'outil continue et nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaitent en bénéficier à nous contacter.

Le projet Eurosutra fut l'occasion d'échanges de fond, de débats entre élèves, mais également entre apprenants, enseignants et éducateurs. À chaque étape du projet, chacun-e a pu prendre sa place dans ce travail et chacun-e se reconnaît dans le matériau final. La qualité des relations professionnelles nouées grâce au projet et la perspective d'un partage de ce travail sont autant de raisons de poursuivre ce type de projets.

La question de l'égalité filles-garçons, malheureusement trop souvent oubliée des programmes, a toute sa place dans l'école et la qualité du travail des élèves sur ces problématiques démontre sa pertinence. Les relations filles-garçons, la question de l'égalité, pour être entendues et débattues par les élèves, doivent faire l'objet de séquences éducatives bien précises qui rendent les élèves acteurs et actrices de leurs apprentissages comme elles/ils peuvent l'être dans certaines disciplines, notamment en lycée professionnel.


(1) Tout au long de l'article, pour les citations issues de l'exposition, le numéro du panneau sera notifié. Chaque panneau est visible sur le site www.eurosutra-lautreamont.fr, rubrique "l'exposition".

(2) http://www.wiki.lesecolies.com/index.php?title=Accueil

(3) Les panneaux 22 et 23 intitulés "Dico Sexo" créés à la fin du projet permettent de voir combien, après deux ans de travail, les élèves ont su s'approprier des notions qui parfois leur etaient inconnues au commencement du projet.

(4) Les photos du vernissage sont sur le site www.eurosutra-lautreamont.fr, rubrique "itinerance".

(5) Voir par exemple le concours de créations vidéo "Buzzons contre le sexisme", http://teledebout.org/

Lire au lycée professionnel, n°69 (11/2012)

Lire au lycée professionnel - Egalite : de pairs à pairs.