Dossier : Masculin-Féminin, au-delà du genre

La question Féminin/Masculin en terminale bac pro

Nadia Gilard, auteur et professeur (lycée Jean Caillaud, Charente)

La question du féminin/masculin coïncide avec les nouveaux programmes de terminale bac professionnel. Auteur aux éditions Belin, j'ai intégré cette thématique à l'objet d'étude 2, "Au XXe siècle, l'homme et son rapport au monde à travers la littérature et les autres arts", dans l'interrogation 2 : "En quoi le XXe siècle a-t-il modelé l'homme moderne ?". Cette expérience d'écriture autour du thème féminin/masculin éclairera, j'espère, certaines pratiques ou interrogations.

J'ai interrogé la notion en montrant son actualité et son cheminement vers de nouveaux rôles. Plusieurs séances mènent la réflexion. Y a-t-il deux mondes séparés ? Peut-on éviter la fabrique sociale des filles et des garçons ? L'orientation sexuelle est-elle une liberté fondamentale ? Les stéréotypes sont nombreux et certains se sont battus et poursuivent leur engagement. à travers la séquence, on se rend rapidement compte que la dualité "masculin, féminin" n'a au fond que peu évolué, l'opposition est moins nette mais toujours là. Les élèves accueillent très favorablement cette thématique et montrent un grand intérêt pour le débat et l'engagement de certains auteurs ou artistes. Dans leurs mots, on s'aperçoit que les clichés ont la vie dure : "Jamais je n'achèterai une poupée à mon fils, je ne voudrais pas en faire une mauviette !", en réponse au texte du psychanalyste Bettelheim, Pour être des parents acceptables, où il explique que le garçon peut et doit avoir les mêmes jeux que la fille. Le jeu de poupée pour le petit garçon est une "occasion inestimable d'enrichir sa vie ludique". La psychanalyse bouscule donc les préjugés. On pourra également lire aux élèves un extrait de Du côté des petites filles d'Elena Gianini Belotti, où elle montre la fabrique des garçons et des filles par l'adulte, alors que jusqu'avant l'âge de 3 ans, filles et garçons jouent avec les mêmes jouets, sans distinction de sexe.

La fabrique des filles et des garçons

Dans notre société actuelle, nombreux sont les exemples à exploiter, relevant des clichés.

  • La publicité sexiste (par exemple une publicité pour des céréales ayant pour slogan "Les céréales de filles ça va 5 minutes. Enfin des céréales pour homme"). La presse féminine et masculine, elle aussi distinguée, propose des publicités qui emprisonnent encore les femmes et les hommes dans des idées préconçues et dérangeantes, la femme-objet, la femme-ménagère, l'homme fort, qui ne doit pas pleurer ... De nombreux sites Internet dénoncent ces publicités discriminatoires. Un travail de recherches et de présentation orale, pourrait être mené en classe, par groupe.
  • La mode : peu unisexe encore, les codes couleurs inchangés, le bleu pour les garçons et le rose pour une fille.
  • Les magasins de jouets en particulier propose un rayonnage distinct "Garçons" écrit en bleu, "Filles", écrit en rose ; les jouets ont un sexe, et l'on ne trouvera pas de petites voitures au rayon fille ni de poupée au rayon garçon !

La littérature enfantine regorge d'images sexistes. On s'aperçoit que les rôles femme/homme n'ont pas évolué : la petite fille est représentée à l'intérieur de la maison, est cantonnée au ménage, au foyer, a un caractère de fille, c'est-à-dire qu'elle est rêveuse, affectueuse et pleure pour un rien ! (Les Martine, mais aussi très récemment la collection "Petite fille" chez Fleurus avec Chloé joue à faire le ménage). Le petit garçon, lui, est voué à l'extérieur et aux métiers glorieux (pompier, aviateur ...) et souvent liés à la mécanique (Le camion de Léon, La moto de Marco, collection "Petit garçon" chez Fleurus), son caractère est synonyme de force, de rudesse, d'ancrage dans le réel, de machisme. Tchoupi par exemple est toujours avec son Papi-Cha à l'extérieur, à bricoler, à jardiner, à réparer une voiture, à faire des cabanes, alors que sa petite soeur Fanny est à l'intérieur avec sa maman ou sa grand-mère, qui préparent le repas ou rangent la maison.

Le schéma est identique pour la littérature adolescente, le garçon est un super-héros, il est fort, viril (Percy Jackson) ; les filles, elles, ne sont intéressées que par le shopping, les conversations entre copines, les sms, l'amour (Le roman des filles).

L'étude des premières de couverture est très parlante et éclaire la réflexion des élèves sur cette dualité et cette fabrique des filles et des garçons.

Une activité intéressante et qui, pour l'avoir pratiquée, fonctionne bien : on demande aux élèves de faire des recherches dans différents domaines, il s'agit de dénoncer certains clichés liés à la thématique dans une publicité, une couverture de roman ou de littérature de jeunesse, un album de musique, un clip vidéo ... Les élèves constituent un dossier et présentent sous forme d'exposé oral leurs conclusions. Ces recherches, selon le public, peuvent se faire en classe, sur Internet ou à la maison, ou sur propositions du professeur (mes élèves étant en grande difficulté et pour qui le travail personnel à la maison est impossible, j'ai constitué des dossiers de publicités trouvées dans des magasines ou Internet, de premières de couverture, de pochettes d'album ...). Ces oraux valorisent le travail des élèves. On peut aussi envisager une exposition dans le lycée qui présenterait les recherches des élèves dans les différents domaines et dans la dénonciation des différences féminin/masculin, une nouvelle forme d'engagement.

L'engagement, le combat face aux stéréotypes

Il est important de montrer aux élèves que ce combat contre les clichés n'est pas nouveau et qu'il perdure. L'engagement est grand chez Simone de Beauvoir par exemple avec Le deuxième sexe et Elisabeth Badinter dans L'une et l'autre, que l'on peut opposer à la pensée misogyne de Mauriac dans sa conférence prononcée en 1931, "Ce pourquoi la femme est faite" (Correspondance). De nombreuses fictions mettent en lumière l'engagement, comme le recueil de nouvelles Sept filles où Leila Sebbar, dans "La fille des collines", montre une jeune fille qui aime courir avec ses frères et à qui l'on répond "qu'une fille qui court, loin de la maison de sa mère, n'est plus une fille, une vraie, elle ne trouvera pas de mari, c'est une fille perdue ...". Le recueil de nouvelles Filles, garçons édité par l'association Ni Putes ni soumises présente également des situations contemporaines où les clichés ont la vie dure. Avec ces nouvelles, les élèves rencontrent les textes, et retrouvent des expériences vécues.

Enfin, le cinéma s'intéresse au sujet, afin de montrer aux spectateurs que le sport ou l'art n'a pas de sexe. Intéressons-nous à Billy Elliot de Stephen Dalry et Million Dollar Baby de Clint Eastwood. L'étude des affiches par exemple met en scène des rôles inversés : un jeune garçon au milieu des danseuses en tutus est habillé en boxeur, la danse est son rêve contre l'avis de son père ; la jeune femme en boxeuse déterminée est au premier plan, deux hommes sont au second plan. Ces compositions d'affiche et la narration de ces films dépassent tous les stéréotypes. Pour finir, la notion féminin/masculin est élargie à l'orientation sexuelle. Jeanne Chéral dans sa chanson Mme Suzie nous invite à réfléchir à l'homosexualité, aux préjugés sur la sexualité qui peuvent détruire une famille, en l'occurrence celle de Jean-Louis ici. On pourra compléter l'étude avec des extraits de L'homosexualité aujourd'hui de Didier Roth Bettoni dans la collection "Les essentiels" aux éditions Milan. L'orientation sexuelle est une liberté fondamentale et nos élèves n'en sont pas toujours persuadés, d'où la nécessité d'y réfléchir.

La langue sexiste ? Les stéréotypes lexicaux

Les stéréotypes sont nombreux dans la langue française. Ces stéréotypes lexicaux peuvent faire l'objet d'une étude. On pourrait s'amuser avec les élèves à répertorier le nom de certains métiers par exemple qui ne varient pas en genre (pompier, sage-femme ...) ou à relever des expressions telles que "le sexe fort, une poule mouillée, une femmelette ...", ou montrer que la grammaire invite aussi au clivage, à la supériorité masculine "le masculin l'emporte toujours sur le féminin". La séquence sur le féminin et le masculin permettra de construire des arguments et de trouver des exemples qui pourront être réinvestis dans le débat à l'oral mais aussi en conformité avec l'épreuve du bac, dans l'écriture argumentative ou délibérative.

Une autre piste : l'androgyne

Le féminin/masculin pourrait être aussi abordé de façon plus originale avec la figure de l'androgyne présente dans tous les arts ; souvent synonyme d'être de perfection, et déclencheur de passion :

  • la littérature avec Platon (Le Banquet), Balzac (Séraphita, Sarrasine) ou Virginia Woolf (Orlando), Julien Sorel et sa rencontre avec Mme de Rênal, l'écriture androgyne de Yourcenar, Baudelaire ;
  • les arts plastiques avec Pierre et Gilles ou Cindy Sherman ;
  • la mode...

L'androgyne est aussi un fait de société actuel. Je pense notamment à un reportage télévisé sur les "ladyboys" ou "katoeys" : au royaume du Siam, elles sont 1 200 000. En apparence, ce sont des filles, anatomiquement elles sont pourtant nées garçons. En Thaïlande, un adolescent qui veut devenir une fille cela ne choque personne ... au point même qu'à l'école tout est fait pour rendre la vie des katoeys la plus agréable possible ... !

N'oublions pas Freud qui parlait de "bisexualité psychique", c'est-à-dire l'orientation sexuelle naturelle de l'être humain (Trois essais sur la théorie sexuelle). En psychanalyse, le concept de "bisexualité psychique" se réfère donc à ce que les études sur le genre ont appelé ensuite l'"identité de genre", c'est-à-dire la correspondance entre l'identité intime et sociale d'une personne et son sexe physique (le fait qu'un humain mâle peut se sentir plus ou moins masculin et/ou féminin, par exemple).

En conclusion

Il est difficile de combattre ces clichés, il est donc indispensable de montrer à nos élèves qu'il est nécessaire de s'interroger sur la "fabrique" des filles et des garçons et ce dès la petite enfance. Certains artistes et auteurs participent fort heureusement à nous montrer que les femmes et les hommes sont semblables et que les unes et les autres n'entrent pas forcément dans des rôles prédéfinis.

Les exemples présentés sont extraits de mes recherches d'écriture de séances pour le manuel Belin, et de ma pratique personnelle en classe. Cette thématique féminin/masculin est très riche, elle passionne les élèves, même ceux qui sont en grande difficulté car elle touche à leur histoire, leur personne, leur quotidien, car elle interroge, déclenche des passions, des débats. Par cette séquence, nous menons les adolescents vers un questionnement citoyen nécessaire, contre des traditions qui emprisonnent, des images qui cloisonnent et des mots insultant la liberté et l'égalité des sexes.

Lire au lycée professionnel, n°69 (11/2012)

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