Dossier : Masculin-Féminin, au-delà du genre

Le personnage de Nadia dans "Les Raisins de la Galère", de Tahar Ben Jelloun : au-delà du genre ?

La construction d'un individu aux identités diversifiées

Mathieu Gérard, professeur de lettres-histoire, lecteur de français au Hans-Furler-Gymnasium d'Oberkirch (Allemagne)

Le roman Les Raisins de la Galère de Tahar Ben Jelloun (Fayard, 1996) nous offre un récit à la première personne, celui de Nadia, la narratrice, jeune française aux origines kabyles. Née de parents algériens arrivés en France dans les années 60, elle s'expose au lecteur pour dépasser sa condition et se contruire tout au long du récit. À travers plusieurs identités revendiquées, Nadia se livre, intime, et nous montre sa diversité.

Maghrébine, jeune, féministe, émancipée, écolo : au-delà du genre, Nadia est un personnage qui se doit d'être étudié. Le roman, court (136 pages) et facile d'accès, est parfaitement exploitable au lycée professionnel. Après un court résumé, nous tenterons, à travers notre étude, de montrer comment Les Raisins de la Galère s'inscrivent dans les programmes, aussi bien ceux de français que ceux d'éducation civique. Nous verrons également quels points communs peut avoir Nadia avec nos élèves (sans toutefois tomber dans une caricature de mauvais aloi) et comment ce personnage dépasse le simple clivage fille-garçon, en se plaçant au-delà du genre.

Résumé

Nadia, narratrice des Raisins de la Galère, raconte son histoire, ses souvenirs, sa cité. Cette dernière, située à "Resteville", est un lieu de vie par défaut, remplaçant la belle maison construite par le père et rasée par la municipalité. Dans cette cité, Nadia grandit et se construit. Elle nous décrit sa mère et ses superstitions, son père résigné, ses deux cultures qui la lient à deux communautés distinctes auxquelles elle ne se sent pas pleinement appartenir. La drogue, les bavures policières, l'islamisme sont racontés et opposés aux rêves de Nadia, sa fougue, son envie de vie et de bonheur.

"Que le roman Les Raisins de la Galère appartienne à la périphérie relève du constat"1. En effet, la narratrice se place en retrait. Un retrait tout d'abord géographique : la cité, présentée comme un lieu d'échec social éloigné du centre lui-même représenté par la belle maison détruite pour laisser place à un supermarché. Un retrait social également, Nadia vivant l'installation dans la cité comme un rejet, une inégalité faisant d'elle un personnage à part, destiné à se construire de manière différente :

"Mon père était simple maçon, mais, à force de travailler la pierre, il était presque devenu architecte. Il n'en disait mot, mais il avait pris grand plaisir à dessiner cette maison. C'était son rêve : donner un toit à ses enfants. Il avait dû refaire plusieurs fois le plan à cause des objections de la mairie. Il y avait là quelqu'un qui ne supportait pas l'idée qu'une famille d'Algériens puisse s'installer en centre-ville ; à ses yeux, un immigré devait habiter la zone, au mieux une cité de transit ou un logement social."2

L'installation dans "la zone", suivie par le décès du père et le départ de la cité sera ponctuée par d'autres événements : l'amour, l'engagement politique, le refus de l'islamisme. Au fil des pages, la narratrice apparaît comme un personnage en construction, dans un rapport père-fille parfois supplanté par un rapport fille-garçon qui cherche à se placer au-delà du genre.

Comme le fait remarquer Dorine Paon, Les Raisins de la Galère n'est sans doute pas le roman le plus connu de Tahar Ben Jelloun3. Né à Fès, au Maroc, le 1er décembre 1944, Tahar Ben Jelloun connaît le succès avec des ouvrages tels que L'Enfant de sable (1985) ou La Nuit sacrée (Prix Goncourt 1987). Les Raisins de la Galère, petit roman court et facile d'accès est plus méconnu. Les Raisins de Ben Jelloun sont ceux de la "galère", cette construction d'une individu qui cherche à dépasser sa condition et à s'affirmer. Elle trouve sa force dans une "colère" digne d'autres Raisins, ceux de Steinbeck4.

Inscrire l'oeuvre dans les programmes du LP

Le roman de Tahar Ben Jelloun qui, nous le verrons, s'inscrit dans la thématique de ce numéro de Lire au Lycée Professionnel ("Masculin/Féminin : au-delà du genre ?") se doit avant tout d'être mis en relation avec les programmes.

==> En français, plusieurs objets d'étude sont concernés.

- "Parcours de personnage" (classe de seconde). La question induite par les programmes cadre idéalement avec le personnage de Nadia : "En quoi l'histoire du personnage étudié, ses aventures, son évolution aident-elles le lecteur à se construire ?"5. L'évolution de Nadia en tant que jeune femme peut interpeller l'élève qui vit lui aussi une évolution.

- "Identité et diversité" (classe de terminale). Il s'agit de l'objet d'étude idéal, puisque les trois interrogations qu'il comporte ("En quoi l'autre est-il semblable et différent ?" ; "Comment transmettre son histoire, son passé, sa culture ?" ; "Doit-on renoncer aux spécificités de sa culture pour s'intégrer dans la société ?") peuvent directement s'appliquer à l'étude de Nadia6. En effet, la narratrice s'affirme au fil des pages en se montrant et en se voulant différente des autres malgré des similarités ; elle transmet au lecteur son histoire, sa culture marquée par un passé qu'elle ne veut pas renier mais intégrer à son présent ; elle ne cherche pas à renoncer à sa culture mais s'intègre dans la société au moyen d'une histoire culturelle qui lui est propre.

Ces objets d'étude peuvent également s'appliquer aux classes de CAP, en axant le travail sur le thème de la construction de l'individu.

==> En éducation civique, un point du programme peut également être concerné par l'étude des Raisins de la Galère :

"Égalité, différence, discriminations" (classe de seconde). Faisant face à l'intégrisme et au racisme ordinaire, Nadia peut être étudiée comme un personnage victime d'inégalités qu'elle parvient cependant à dépasser7.

L'oeuvre de Tahar Ben Jelloun est donc en harmonie avec les programmes et favorise également l'interdisciplinarité, notamment pour le niveau de la classe de seconde. L'histoire de Nadia est celle d'un personnage qui se construit ("Parcours de personnage") malgré les inégalités subies ("Égalité, différence, discriminations"). Le programme de français de la classe de terminale est également un prétexte idéal à l'étude des Raisins de la Galère puisqu'il permet de véritablement s'interroger sur les notions de différence, de culture, de passé. Il s'agit de la construction de l'intime à travers certains enjeux de société mis en avant par l'histoire de Nadia : racisme, intégration, intégrisme religieux, émancipation féminine8.

Rapprocher le personnage de l'élève. Nadia, au-delà du genre ?

Le personnage de Nadia à l'avantage de cumuler plusieurs identités. Nadia vient d'ailleurs, Nadia est une fille/femme, Nadia s'engage en politique, Nadia lutte contre le fanatisme religieux.

Sans tomber dans le registre de la caricature, nous pouvons imaginer que certains élèves se reconnaîtront dans le récit de Nadia. Cette dernière lutte pour son indépendance sociale sans toutefois rechercher l'approbation de tous et à tout prix. Il s'agit d'une adolescente révoltée, qui rêve d'un avenir meilleur :

"Ma mère me l'a pourtant souvent répété : 'Tu es née en criant, tu rouspétais tout le temps.' Bon signe ! Peut-être que si j'avais vu le jour au bled, j'aurais été une gosse obéissante et résignée ? de la graine de petite bergère ou de couturière appliquée ?"9

Comme nos élèves, comme tout adolescent, Nadia ne veut pas se soumettre aux règles établies. Elle recherche une forme d'indépendance qui interpelle le lecteur. Elle est un modèle d'engagement. Elle rejoint les écologistes par conviction, elle se met au service des plus jeunes, conseille les filles de la cité en cherchant à s'éloigner du joug des plus extrémistes.

Son parcours peut être naturellement apprécié des filles mais aussi des garçons puisqu'il s'agit ici de la mise en scène d'un personnage qui cherche à se construire en tant qu'individu conscient de sa force. Le roman peut donner lieu à un débat sur la place de la jeune fille dans notre société, sur son rôle et l'évolution de ce dernier par rapport à la figure masculine (présente dans le roman à travers le regard d'un père bienveillant qui encourage sa fille à braver l'autorité masculine en place dans la cité). Le travail en classe sera donc intéressant du point de vue de l'égalité fille-garçon, au coeur de notre société. D'ailleurs, ce récit intime d'une jeune fille qui se bat pour un avenir meilleur est écrit par un homme : il s'agira de faire réagir les élèves sur ce point.

En guise de conclusion

Les Raisins de la Galère est un roman qui semble bien adapté aux exigences du lycée professionnel. Court, facile d'accès, actuel, l'oeuvre propose au lecteur une écriture simpliste et expressive, qui va droit au coeur. La Galère vécue par la narratrice n'est autre que celle qui peut être vécue ou avoir été vécue par le lecteur.

L'étude de cette oeuvre permet de voir qu'un personnage féminin peut tout à fait être relié aux parcours de lecteurs masculins qui ne manqueront pas de s'interroger sur la place qu'ils peuvent avoir dans le rapport fille-garçon. En situant l'oeuvre au-delà du genre, Tahar Ben Jelloun nous offre un texte intime et parfaitement adapté aux programmes.


(1) Dorine Paon, "étude sur le roman de Tahar Jelloun", dans Algérie Littérature/Action, n° 57, http://www.revues-plurielles.org/php/index.php?nav=revue&no=4&sr=2&no_article=2594

(2) Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la Galère, Paris, Fayard, 1996, p. 16-17.

(3) Dorine Paon, "étude sur le roman de Tahar Jelloun", art. cit.

(4) John Steinbeck, Les Raisins de la colère, Paris, Gallimard, 1972.

(5) Bulletin Officiel spécial n° 2 du 19 février 2009, Programmes de français pour les classes du baccalauréat professionnel (seconde, première, terminale).

(6) Ibid.

(7) Bulletin Officiel spécial n° 2 du 19 février 2009, Programmes d'histoire, de géographie et d'éducation civique pour les classes du baccalauréat professionnel (seconde, première, terminale).

(8) Pour Dorine Paon, Les Raisins de la Galère (op. cit.) est un appel à une prise de conscience : "à travers un texte qui se veut réaliste, Tahar Ben Jelloun met en évidence les réalités du cadre socio-politique de la France d'aujourd'hui, il invite tout lecteur à prendre du recul et à avoir une vision critique des réalités sociales, culturelles et politiques".

(9) Tahar Ben Jelloun, Les Raisins de la Galère, op. cit., p. 124.

Lire au lycée professionnel, n°69 (11/2012)

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