Dossier : Masculin-Féminin, au-delà du genre

Les études sur le genre en France

Agnès Pigler, déléguée académique à l'action culturelle - Rectorat de Dijon

Les études dites gender studies nous viennent des états-Unis mais n'ont que peu de rapport avec le mouvement de la théorie française des genres.

En effet, les gender studies concernent surtout l'étude de la différence entre l'identité féminine et l'identité masculine, et, en Amérique, elles sont issues du mouvement féministe qui leur est antérieur. Elles tentent d'effacer la croyance d'une essence de la femme en montrant que la différence sexuée est une construction sociale imposée par une société patriarcale qui cherche ainsi à maintenir sa domination. Les études féministes américaines tentent de montrer qu'il n'y a pas de différence de nature entre l'homme et la femme et cherchent à neutraliser la différence culturelle qui voudrait sauvegarder le féminin voire la féminité. Cette tentation américaine de la pure neutralité a eu une grande influence en France et Elisabeth Badinter, dans son livre L'un est l'autre a défendu cette position. Disons tout de suite qu'elle est revenue de cette doctrine, la considérant aujourd'hui comme fausse et dangereuse, au vu des ravages et des impasses qu'elle a produits aux états-Unis. Certes, on peut comprendre que cette position radicale des féministes américaines a pour but de lutter contre des stéréotypes paralysants et contre les dégâts que ces stéréotypes sexués peuvent entraîner. En effet, si les stéréotypes, dans le monde scolaire, sont paralysants, on comprend bien que la solution des féministes américaines soit celle du refus de toute féminité, avec, comme parallèle, le refus de toute masculinité. C'est ainsi que les gender studies aboutissent à une éducation gender free, une éducation asexuée qui ne marque l'enfant ni du côté du masculin, ni du côté du féminin. L'éducation gender free doit permettre à l'enfant d'être au-dessus de la fatalité biologique ou culturelle de la différence sexuelle et de la violence que cette différence signifie. C'est cette violence, justement, qui est au coeur des gender studies aux états-Unis, car la différence sexuelle est perçue comme violence et non comme attrait réciproque. Cette perception de la différence des sexes comme violence est à l'origine d'un mouvement séparatiste des féministes qui n'a pas eu son équivalent en France : pour ces femmes, il s'agit avant tout de faire sécession avec le monde des hommes, de s'organiser en monde de femmes, sans hommes. Cette polarisation féministe ne fait que mettre en exergue une tendance fort présente dans la société américaine : la méfiance, l'hostilité ou l'indifférence entre les hommes et les femmes. Et il est frappant, et même paradoxal, de voir que, dans une société à la fois puritaine et transgressive, l'homosexualité, qu'elle soit féminine ou masculine, soit perçue comme moins violente et, en un sens, comme plus acceptable, que l'hétérosexualité jugée intrinsèquement violente.

La crise américaine autour de la question des rôles sexués est beaucoup plus grave qu'en France et surtout, elle n'aboutit pas aux mêmes revendications. Le féminisme français ne s'ancre pas dans les mêmes ressources culturelles et symboliques, c'est pourquoi il est mieux armé pour répondre à la question de la domination masculine ou à celle du rôle social de chaque sexe.

C'est donc à la théorie française des études sur le genre que je vais maintenant m'intéresser.

En France, les études de genre partent du postulat que le sexe n'est pas seulement biologique, mais surtout, voire avant tout, qu'il découle d'un phénomène social. C'est ainsi que Simone De Beauvoir, par exemple, a pu affirmer, dans Le Deuxième sexe (1945) : "On ne naît pas femme, on le devient". Cette nouvelle perspective, qui ne se réduit pas à opposer radicalement hommes et femmes, mais qui vise à analyser la construction sociale des rapports de sexes est ce à quoi nous allons nous attacher maintenant.

Ces analyses sur le genre questionnent les rapports sociaux de sexe comme une dimension centrale de toute société et donc comme un axe de recherche incontournable pour les sciences économiques et sociales. Comment interroger la construction sociale des genres féminin et masculin ? Comment les significations socioculturelles attribuées au sexe, à la différence des sexes même, contribuent à forger des identités sexuées, à légitimer le patriarcat et ses principes de division sociale arbitraire ? Les questions de société sont au coeur des études de genre en France. Ces analyses veulent mettre en évidence qu'il y a un poids énorme des stéréotypes sexués véhiculés par la famille, par l'appareil scolaire, dans le monde professionnel et dans les trajectoires sexuées des individus. Que ces stéréotypes pèsent lourdement dans la concentration des emplois féminins dans un nombre restreint de professions et que les difficultés qu'éprouvent les femmes à accéder aux positions d'emplois les plus prestigieuses proviennent d'une division arbitraire du rôle social de chacun des genres.

Les études de genre en Europe et notamment en France visent donc à dépasser les stéréotypes de sexe mais non à nier qu'il y ait une différence biologique entre les deux sexes. L'égalité ici n'est pas de nature mais de culture, c'est la société qu'il faut faire bouger, non un état de fait qui veut qu'il y ait du masculin et du féminin. C'est pourquoi, ces études de genre sont portées par l'égalité entre les genres et non, comme aux états-Unis, par la disparition des genres.

Mais les études sur le genre montrent aussi, et ça n'est pas là la moindre de leur contribution, qu'il existe un rapport de pouvoir, une asymétrie, une hiérarchie entre les hommes et les femmes, le masculin et le féminin. Même si les rapports de pouvoir sont multiformes et d'intensité variable, ils sont néanmoins sans cesse reconfigurés dans des contextes historiques multiples, quand bien même ils donnent lieu à des résistances et à des retournements. Le rapport de pouvoir entre les sexes s'imbrique dans d'autres pouvoirs et la quasi totalité des sociétés présente une distribution des ressources au profit des hommes, une valorisation systématique du masculin au détriment du féminin, comme le laissent comprendre des expressions comme "patriarcat", "domination masculine", "valence différentielle des sexes", tel que l'exprime Françoise Héritier. Plus encore, le genre n'est pas seulement un rapport de domination des hommes sur les femmes, il est aussi un ordre normatif qui sanctionne non seulement les déviances de genre (telle que l'homosexualité par exemple), mais encore qui enracine le rôle naturel de chacun des deux sexes dans nos sociétés, avec comme point d'ancrage un substrat biologique comme invariant naturel qui assoit la certitude naturelle d'un ordre hiérarchique entre les hommes et les femmes.

Les études sur le genre, en France comme ailleurs, pour autant qu'elles soient liées au mouvement féministe, ne sont cependant pas les seules à avoir été organiquement liées à des protestations sociales. La sociologie, par exemple, s'est profondément nourrie des mouvements sociaux issus de Mai 68 et elle y a puisé un profond renouveau et une dimension critique qui est, aujourd'hui, au coeur de son identité. Il n'y a qu'à voir à quel point la sociologie du travail ou celle des classes a été marquée par cet héritage militant et critique. Mais la philosophie aussi s'est ouverte à ce champ de recherche. Et, depuis les années 1970, un certain nombre d'intellectuels français, comme Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard , Michel Foucault et bien d'autres auteurs importants se sont nourris et ont été influencés par les questionnements théoriques et les réflexions psychanalytiques et philosophiques d'intellectuelles féministes comme Luce Irigaray, Julia Kristeva ou encore Hélène Cixous.

Rappelons encore que le féminisme français s'est inscrit dans un double contexte historico-politique et épistémologique : d'une part, les mouvements de contestation politique des années 60, qui donnent pour la première fois une place centrale à la notion de sexualité et donc une place prépondérante à la question du rapport entre les sexes (voir aussi tout le cinéma de la nouvelle vague) comme question éminemment politique, champ de rapports de force complexes et comme étant le lieu même de ce que Foucault appelle le biopouvoir ; d'autre part, la mise en cause de l'universalisme abstrait de l'humanisme occidental par des feux croisés provenant de la nouvelle anthropologie et de la philosophie existentialiste rendant ainsi possible et urgente la mise en évidence du jeu de la différence des sexes dans les rapports humains, aussi bien dans leur dimension sociale, culturelle, symbolique que politique. On peut dire que l'émergence de l'étude des genres en France ne peut être séparée de son origine éminemment socio-politique, ce qui a été porté par le renouvellement du paysage épistémologique des sciences humaines et sociales des années 60 et 70.

Il semblerait donc qu'en France, on ne puisse faire l'économie, dès lors qu'on pose ce type de questions, du problème entre une politique et une conception des genres. Ainsi, les fonctions ou les rôles que les femmes et les hommes ont dans notre société dépendent de la manière dont chaque société conçoit ce que c'est un homme ou ce que c'est une femme. Ce qui varie suivant le temps et l'espace ou le milieu dans lequel on vit. Le genre évolue et change. à partir de ce concept, on a pu développer d'autres concepts, des outils d'analyse et des approches. Par exemple, le concept d'égalité. En effet, être égal ne signifie pas être identique. L'égalité dont il est question, celle qui devrait exister entre les hommes et les femmes, concerne l'égale répartition des tâches, rôles et responsabilités dans la société. Il s'agit également de l'équité au sens d'une juste redistribution des responsabilités, des rôles et d'un accès équitable au travail. Tandis que l'identité (ou la ressemblance) est un concept ontologique.

Pour être pertinente, la démarche du genre doit être fondée sur des résultats collectés sur le terrain afin d'éviter des a priori et des conclusions hâtives. Le principe est de sortir de ce cliché où il faut absolument mettre en opposition homme/femme. Le genre, ce n'est pas la femme seule, ni l'homme seul. Le genre, c'est l'homme et la femme et leurs relations dans la société. La démarche du genre ne vise pas à renverser les rôles, mais à rétablir l'équilibre. Elle permet de mettre fin aux rapports d'inégalité. à cause des différences dans les rôles sociaux, les hommes et les femmes ont des besoins pratiques et des besoins stratégiques différents. Une étude basée sur le genre, dans tous les domaines d'une société donnée, permet de voir comment se présente la situation des hommes et des femmes de façon globale. Il convient de noter le déséquilibre très profond entre l'homme et la femme en termes de participation à la gestion du pouvoir dans le monde. Les femmes n'atteignent pas encore 30% de participation au pouvoir, tant au niveau politique, que scolaire ou encore économique. Cependant, Il existe, au niveau européen, une volonté politique pour corriger ces disparités.

En effet, le conseil européen a adopté, le 4 mars 2006, "le pacte européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes". Ce pacte européen encourage les états membres et l'Union à mettre en oeuvre une série de mesures pour favoriser l'égalité hommes/femmes :

  1. permettre une égale indépendance économique pour les femmes et les hommes ;
  2. permettre la conciliation de la vie privée et de la vie professionnelle ;
  3. permettre une représentation égale dans les instances de décision ;
  4. permettre l'éradication de toutes formes de violences liées au sexe ;
  5. permettre l'élimination des stéréotypes sexistes ;
  6. permettre la promotion de l'égalité des genres dans les instances politiques de gouvernement, interne et externe.

Et en avril 2008, la déléguée parlementaire aux droits des femmes et à l'égalité a déposé une proposition de loi auprès de la Présidence de l'Assemblée nationale visant à améliorer la lutte contre les discriminations et la violence faite aux femmes.

Je terminerai ce trop bref essai par un exemple de circonstance. La loi votée en juin 2000 établit, pour la majorité des élections, la parité hommes/femmes au niveau des candidatures ou au niveau des élus. Cette loi fut promulguée sous la pression des féministes et des associations féminines. L'opinion publique soutînt le combat de ces femmes car il n'était guère pensable, plus d'un demi-siècle après l'obtention, pour les femmes, du droit de vote et du statut d'éligibilité, que les assemblées élues soient toujours composées à plus de 90% d'hommes. Or la loi est systématiquement bafouée et les partis politiques préfèrent payer des amendes plutôt que de s'y soumettre. Pourquoi ?

Avant de répondre à cette question, remémorons-nous quelques chiffres : en 1945, l'Assemblée nationale compte 5,6% de femmes ; en 1951, ce chiffre tombe à 3,5%. En 1958, il n'y a plus que 1,5% de femmes députées et il faut attendre les années 80 pour revenir au pourcentage de la libération, 5,9% en 86 et 5,7% en 88. La France reste à l'avant-dernier rang de l'Union européenne pour ce qui concerne la représentation des femmes au Parlement. Seule la Grèce parvient à faire pire que la France. Et la situation n'est pas plus favorable dans les collectivités territoriales ou au Sénat. Cette constatation peut peut-être avoir une explication. La première de toutes les raisons que l'on peut mettre en avant est que le Parlement est composé de 90% d'hommes et que la cooptation est toujours masculine. Et c'est là aussi la raison majeure, à mon sens, pour rendre compte de cette "exception française" pas très glorieuse. Les femmes ont de la difficulté à obtenir des mandats électifs parce que les partis font montre d'une mauvaise volonté évidente vis-à-vis des femmes. Ces partis fonctionnent comme des cénacles masculins, opérant en circuit fermé, se reproduisant à l'identique, et n'étant nullement prêt à retirer le pouvoir à un homme pour le donner à une femme. Pour être tout à fait juste, et prendre une part de responsabilité dans cette sous-représentation féminine dans la sphère du pouvoir politique, disons que les féministes, au moment où elles représentaient une puissante force décisionnelle, dans les années 70, ne se sont pas souciées de revendiquer le pouvoir politique. Leur combat a porté, comme j'ai tenté de le montrer, davantage sur la libre disposition de soi, sur la conquête de l'égalité professionnelle, "à travail égal salaire égal", et assez peu sur une action pour obtenir un Parlement à visage féminisé. Dans les années 70, le combat politique n'a pas suscité de luttes.

Or, depuis les années 90, les femmes se sont mises, face à la difficulté d'obtenir des responsabilités politiques, à soutenir une revendication radicale : la parité hommes/femmes dans les assemblées élues.

Le livre, entre autres, de Françoise Gaspard, Au pouvoir citoyennes. Liberté, égalité, parité (1992), demande que la parité soit inscrite sous forme de loi en ces termes :

"Les assemblées élues, au niveau territorial comme au niveau national, sont composées d'autant de femmes que d'hommes".

Pour faire bref, lorsque la loi est votée et précise qu'il doit y avoir parité entre les hommes et les femmes sur les listes électorales, cette loi ne dit pas quelle place les femmes doivent occuper.

Les anti-paritaires, quant à eux, mettent en avant que la loi ne connaît que le citoyen générique, c'est-à-dire abstrait, et que le sexe ne fait rien à l'affaire. Sans doute cet individu abstrait et reconnu comme citoyen est-il légitime, mais le problème des assemblées à plus de 90% d'hommes demeure. Les hommes seuls ont-ils légitimité pour incarner le citoyen abstrait ? Y a-t-il réellement un problème éthique et juridique à inscrire dans la loi la différence sexuée ? Pourquoi y aurait-il une atteinte à l'universalisme de la loi que d'inscrire cette différence sexuée puisque 50% des hommes sont des femmes ? Un autre argument tout à fait spécieux fait état d'un choix "parce que c'est une femme" et non pour ses qualités démocratiques. Mais depuis quand choisit-on un homme politique parce qu'il est militant d'un parti politique et une femme dans une sorte de no man's land, hors des formations politiques ? Si les élections étaient vraiment paritaires, les femmes, tout comme les hommes, seraient choisies parmi les militantes et pour leurs qualités. Les anti-paritaires accusent aussi ces femmes qui veulent accéder au pouvoir d'abandonner le principe de la solidarité entre victimes de discrimination, de même qu'ils les stigmatisent dans leur ignorance des inégalités économiques, sociales, raciales dont souffrent tant de femmes. Mais les femmes sont justement au coeur de ces préoccupations, et ces inégalités, ces difficultés, ces discriminations dont elles souffrent seraient sans doute mieux prises en compte qu'elles ne le sont aujourd'hui si les assemblées comportaient 50% de femmes.

On voit, par ces petits exemples, combien le débat sur la parité est loin d'être clos. L'accès des femmes à une citoyenneté pleine et entière est loin d'être gagnée et leur quasi exclusion de la scène politique a marqué tout le XXe siècle. Souhaitons que ces débats autour de la parité qui font encore gravement défaut se muent en une exception française désignant non plus l'extrême déficit en représentation féminine mais un grand renouveau dans la défense des droits des femmes et l'accession à une réelle égalité du genre, une égalité hommes/femmes naturelle et consentie.

Et comme le disait Stendhal :

"L'admission des femmes à l'égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation, et elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain."

Lire au lycée professionnel, n°69 (11/2012)

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