Dossier : Mythes et figures mythiques dans les arts et la littérature au XXe siècle

Étudier "Incendies" de Wajdi Mouawad en terminale baccalauréat professionnel

D. Sauzede, PLP au lycée professionnel Thomas Edison (Échirolles, 38)

J'ai eu l'opportunité de faire partie des enseignants qui ont testé les nouveaux programmes de baccalauréat professionnel durant l'année scolaire 2010/2011. Je me suis rendue compte assez rapidement que ce programme était très dense et très vite je me suis posée la question des croisements des objets d'étude.

En découvrant l'oeuvre de Wajdi Mouawad, Incendies, j'ai eu le sentiment que cette oeuvre ne pouvait que plaire à mes élèves et les captiver, et qu'elle me permettait de croiser les trois objets d'études de terminale.

En effet, Incendies est un condensé d'émotions, de sentiments questionnant l'identité et l'héritage familial, le rôle de la transmission de la mémoire, la place du mythe, le rapport à l'Histoire... En bref, les principales thématiques de cette oeuvre font écho à notre programme de baccalauréat professionnel.

Rappel des trois objets d'étude du programme de terminale baccalauréat professionnel

  • Identité et diversité
  • L'homme et son rapport au monde
  • La parole en spectacle

Résumé de l'oeuvre

Jeanne et Simon, deux jeunes jumeaux canadiens sont convoqués chez le notaire après le décès de leur mère Nawal. Cette dernière avait cessé de parler depuis un certain nombre d'années sans que les jumeaux n'en connaissent la cause. Cette dernière leur laisse un testament dans lequel elle leur apprend qu'ils ont un père et un frère dont-ils ignoraient l'existence. Elle leur demande de les retrouver, condition sans laquelle son nom sur sa tombe ne pourra être gravé. Les deux jumeaux réagissent très différemment et finissent par partir sur les traces de l'histoire familiale. Dans cette quête, les histoires du passé et du présent s'entremêlent. Au bout du chemin, l'horreur !! Ils découvrent un frère incestueux qui s'avère être aussi leur père.

Ce magnifique texte évoque le transgénérationnel, la nécessité de se connaitre pour mieux exister et se construire pour poursuivre son chemin.

Lire Incendies à la lueur du premier objet d'étude : identité et diversité

Rappel des questions du programme

  • En quoi l'autre est-il semblable et différent ?
  • Comment transmettre son histoire, son passé, sa culture ?
  • Doit-on renoncer aux spécificités de sa culture pour s'intégrer dans la société ?

En quoi l'autre est-il semblable et différent ?

La gémellité

Dans cette oeuvre, la question de la gémellité se pose. Jeanne et Simon sont semblables de par leurs origines, leur histoire, leur lieu de vie et leur incompréhension face au silence maternel.

Mais surtout ils sont différents. Une analyse comparée avec les élèves de la tirade de Simon1 suite à la lecture du testament de la mère et de la tirade de Jeanne2 permet de mettre en évidence ces différences. L'impulsivité de Simon et son refus de connaitre la vérité contrastent avec le cartésianisme et la volonté de savoir de Jeanne.

Cependant, ils souffrent tous deux de cette situation : la coupure avec leur identité originelle s'exprime chez Simon par de la violence physique et verbale, tandis que Jeanne se réfugie dans les mathématiques comme s'il s'agissait d'une personnalité de façade.

Une étude de la langue avec les élèves permet aisément de mettre en évidence ces éléments (champs lexicaux, types de phrases, utilisation des pronoms ...).

Les connaissances mobilisées dans cette séance sont la modalisation du jugement ainsi que le lexique des émotions. Quant aux capacités, elles renvoient à la partie du programme "Être sensible aux échos et aux interférences entre soi et les autres".

Nawal

Nawal, la mère, quant à elle évolue dans le temps. Son moi intime évolue : tout au long de l'oeuvre, le lecteur la découvre à des âges différents et donc elle-même différente. Adolescente analphabète au début de l'oeuvre, elle sera portée par les paroles de sa grand- mère qui l'incite "à casser le fil de la colère familiale" en apprenant à lire, écrire, compter, parler et surtout à penser. Malgré tout, elle prendra les armes, faisant ressurgir l'histoire familiale. Cette évolution peut être analysée avec les élèves.

Nawal et Sawda

Enfin, deux femmes centrales dans l'oeuvre questionnent par leurs similitudes et leurs différences. L'une a eu accès à la culture et l'autre non. La question de la violence et de la barbarie se pose donc face à la connaissance. Au chapitre 25, Nawal et Sawda (camarade de route de Nawal) argumentent autour de cette question.

Au départ, Nawal se différencie par sa culture, son envie de savoir, son attachement aux mots. Mais peu à peu, le "savoir" ne semble plus pouvoir lutter face à la barbarie, elle décide de prendre les armes.

Ces trois axes d'analyse permettent de travailler notamment sur l'attitude "Être sensible aux échos et aux interférences entre soi et les autres".

Comment transmettre son histoire, son passé, sa culture?

Cette question de l'héritage et de la transmission est fondamentale dans l'oeuvre. Elle est présente dans deux niveaux de lecture : entre les personnages ; entre Mouawad, ses lecteurs et spectateurs.

Entre les personnages : le rôle des objets

Nawal, bien que mutique depuis longtemps, a choisi d'adresser un message à ses enfants. Celui-ci est constitué d'un testament, de trois objets, de deux enveloppes et d'une lettre.

Les deux enveloppes sont à remettre, l'une au père qu'ils croyaient mort et l'autre à un frère dont ils ignoraient l'existence. Ils ne pourront prendre connaissance de la lettre que lorsqu'ils auront retrouvé ces deux personnes.

D'autres objets fondamentaux vont permettre aux jumeaux de retrouver le fil de leurs origines : les cassettes de silence, le nez de clown ou encore de photos.

Plusieurs exploitations pédagogiques sont envisageables :

  • le relevé des objets et de leurs symboliques puis la mise en évidence de leur rôle dans la quête des jumeaux ;
  • l'analyse comparée des trois lettres (celle pour le père, celle pour le fils et celle pour les jumeaux).
Entre les personnages : l'héritage transgénérationnel

Un autre héritage est bel et bien présent entre les personnages : il s'agit de l'héritage transgénérationnel. Mouawad lui donne une place centrale de par son choix d'écriture. En effet, tout au long de l'oeuvre, les espaces et les temps s'entremêlent. En voici quelques exemples :

  • scène 3 : Jeanne et Simon sont à deux endroits différents (une salle de boxe et une salle de cours) ;
  • scène 4 : le présent et le passé s'entremêlent. Nous nous trouvons à Montréal en 2003, et pourtant nous entendons les voix de Nawal et Wahab adolescents ;
  • scène 14 : Jeanne et Simon sont à Montréal en 2003 et une scène de 1957 entre Nawal et Sawda fait irruption dans leur échange.

Des dizaines d'exemples pourraient être relevés par les élèves en étudiant précisément les didascalies. Il s'agit ensuite de faire comprendre à nos élèves ce que génèrent et signifient ces entremêlements.

En classe, nous avons conclu qu'ils mettaient en évidence le lien indissociable entre les différentes générations. Je ne suis pas que le produit de moi-même, j'ai une histoire, un passé, des bagages, que je ne peux oublier et qui font aussi ce que je suis aujourd'hui.

Enfin, la grand-mère transmet à sa petite fille un héritage précieux. Elle lui transmet l'importance des mots. Ces derniers, selon elle, peuvent enrayer la violence et casser le fil familial de la colère.

"Nous, [...] les femmes de notre famille, sommes engluées dans la colère depuis si longtemps ; j'étais en colère contre ma mère et ta mère est en colère contre moi tout comme tu es en colère contre ta mère. Toi aussi tu laisseras à ta fille la colère en héritage. Il faut casser le fil. Alors apprends... apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser. Nawal. Apprends."3

Cette analyse permet de mettre en évidence les capacités et connaissances "S'intéresser à l'expérience d'autrui comme élément de l'expérience universelle" et "Comprendre comment une oeuvre met en tension les expériences individuelles et les questions collectives".

Entre Mouawad, ses lecteurs et spectateurs

Mouawad, par cette oeuvre transmet lui aussi un héritage. Rappelons que Mouawad est né en 1968 au Liban, qu'il quitte à l'âge de 8 ans pour échapper aux conflits qui s'intensifient entre les communautés de son pays.

Bien qu'ayant la volonté délibérée de ne pas nommer directement le Liban, il ne cesse d'y faire référence. D'ailleurs, la première édition d'Incendies (2003) ancre beaucoup plus la pièce dans son contexte historique : le conflit israélo-palestinien et ses résurgences au Liban.

Dans l'édition de 2009, les dates et le nom du pays ont été effacés (nous en reparlerons longuement plus tard lorsque nous traiterons Incendies en lien avec le deuxième objet d'étude) mais des indices demeurent. Mouawad fait à plusieurs reprises référence "aux camps", "aux réfugiés du Sud", "aux frères qui tirent sur leurs frères", "aux massacres dans les camps", "aux miliciens"... Et il nomme des villes libanaises très explicitement.

Ainsi, il nous parle de son pays natal et de ses blessures. Par le théâtre, il nous transmet une partie de son histoire dans l'Histoire.

Il peut être intéressant avec les élèves de rechercher tous ces indices et de les mettre en relation avec l'Histoire.

Une proposition d'exploitation pédagogique proposant une mise en relation entre Incendies et le conflit au Liban est disponible sur le site du CRDP de Paris4.

Doit-on renoncer aux spécificités de sa culture pour s'intégrer dans la société ?

Simon et Jeanne ont du mal à exister. L'un se réfugie dans la violence verbale et physique, l'autre dans les mathématiques où l'affect et l'expression des sentiments n'ont pas leur place.

Le fait qu'ils soient coupés de leurs racines, qu'ils ne soient pas au courant de leur passé les empêchent d'exister pleinement. Ce renoncement forcé aux spécificités de leur culture les empêche d'être pleinement épanouis.

D'ailleurs, ils apprennent leurs vrais noms, porteurs de leur réelle identité que très tard dans la pièce. Ce n'est qu'à la scène 28 que Malak informe Jeanne que son réel prénom est Jannanne et que celui de son frère est Sarwane5.

De même, la mère Nawal refuse que l'on inscrive son nom sur sa tombe tant que ses enfants n'auront pas découvert la vérité. Elle écrit dans son testament :

"Aucune pierre ne sera posée sur ma tombe
Et mon nom gravé nulle part. [...]
Pas d'épitaphe pour ceux qui gardent le silence.
Et le silence fut gardé."6

Par ce choix, elle montre que son individualité ne pourra être reconnue que lorsque son histoire personnelle et ses spécificités auront été découvertes et reconnues par ses enfants.

D'ailleurs, à la fin de l'oeuvre la dernière didascalie indique que "Jeanne et Simon écoutent le silence de leur mère" sous une "pluie torrentielle"7. Cette pluie, me semble-t-il symbolise l'acte cathartique. L'abcès est enfin rompu, Jeanne et Simon vont pouvoir renaitre de cet incendie et Nawal va pouvoir recevoir son nom sur sa tombe.

Ainsi, à la question du programme, "Doit-on renoncer aux spécificités de sa culture pour s'intégrer dans la société ?", il me semble que la réponse est clairement non dans cette oeuvre. Le fait de connaitre ses racines permet l'élaboration puis la libération.

Les élèves sont très sensibles à cette question et un travail argumentatif autour de ce questionnement me semble pertinent. D'ailleurs dans le programme la rédaction d'une argumentation de type délibérative est évoquée.

Cette analyse permet de mettre une nouvelle fois en évidence les capacités et connaissances "S'intéresser à l'expérience d'autrui comme élément de l'expérience universelle" et "Comprendre comment une oeuvre met en tension les expériences individuelles et les questions collectives".

Lire Incendies à la lueur du deuxième objet d'étude : l'homme et son rapport au monde

Rappel des questions du programme

  • En quoi le XXe siècle a-t-il modelé l'homme moderne ?
  • Comment la lecture d'oeuvres littéraires permet-elle de s'interroger sur le rapport de l'homme au monde ?
  • Les mythes appartiennent-ils seulement au passé ?

Bien que la première question soit incontournable dans Incendies, nous ferons ici le choix de nous intéresser plus particulièrement aux questions 2 et 3.

Les mythes appartiennent-ils seulement au passé ?

Incendies regorge de résonances mythiques. Tout au long de l'oeuvre, de nombreuses références à la mythologie apparaissent. Il convient donc de les relever et surtout de réfléchir sur leur place dans cette oeuvre.

Incendies et le mythe d'Oedipe

Plusieurs éléments font écho au mythe oedipien.

  • Jeanne et Simon, nouveaux nés, sont abandonnés et jetés au fond d'un seau afin d'être noyés. Le concierge de la prison, chargé de les noyer est pris de remord. Les jumeaux sont donc confiés à un paysan8.
    Rappelons qu'Oedipe fut placé dans une corbeille et déposé dans la mer dans une version et exposé sur une montagne aux rapaces dans une autre version. Il fut lui aussi recueilli (par des bergers). On ne peut donc que faire un parallèle entre le début d'existence d'Oedipe et celui des jumeaux.
  • Oedipe ne connait pas ses origines tout comme Simon et Jeanne.
    Oedipe ne sait pas qu'il a été adopté et ne connait pas l'existence de ses vrais parents et les raisons pour lesquelles il a été abandonné. Les jumeaux quant à eux, ne connaissent ni l'existence de leur père, ni du fait qu'il s'agisse aussi de leur frère incestueux envers leur mère.
  • Les jumeaux seront confrontés à l'inceste tout comme Oedipe.
    Oedipe tuera son père et se mariera avec sa mère tout comme le frère des jumeaux violera sa propre mère. Dans les deux cas, ni Oedipe ni Nihad ne sauront qu'il s'agit de leur mère.
    Nihad ne serait-il donc pas un nouvel Oedipe et Jeanne et Nawal, figures féminines, ne rappelleraient-elles pas Antigone ?

En bref, de nombreux éléments montrent que Mouawad a fait le choix de faire référence au mythe oedipien.

Incendies et les références au mythe de Remus et Romulus

Tout d'abord, il est question de gémellité. Jeanne et Simon sont jumeaux tout comme Remus et Romulus.

Ensuite, l'image du loup est récurrente dans Incendies. La première de couverture met en évidence cette figure du loup par le biais de l'illustration de Lino représentant un loup rouge s'abreuvant au sein d'une femme. On ne peut s'empêcher de penser à la célèbre sculpture de la Louve romaine même si nous avons l'impression qu'il y a une inversion avec la sculpture. En effet, c'est la femme qui allaite le loup et non pas la louve qui allaite les enfants.

La scène 30 a pour titre "Les loups rouges" et dans cette dernière Simon pleure en disant "C'est comme un loup qui va venir. Il est rouge. Il y a du sang dans sa bouche".

De même, Remus et Romulus sont à l'origine de la construction d'une ville alors que dans Incendies, il y a plutôt effondrement de villes à cause de la guerre et de la cruauté de l'homme.

Quel sens donner ?

Mouawad semble donc avoir fait le choix de faire référence à ces grands mythes fondateurs même si, parfois, il les inverse. Par ce biais, il s'en inspire en les réactualisant. Ce choix d'intégrer ces références mythiques n'aurait-il pas pour objectif de conférer à ce conflit au Liban une portée universelle ? En effet, en faisant appel à ses mythes, il parle plus de l'humain que de la guerre en elle-même.

D'ailleurs lui-même s'est exprimé sur ce sujet en répondant à la question d'une journaliste :

"Concernant les événements au Liban, étant originaire de ce pays, vous devez vous sentir très affecté ? Songez-vous dans vos futures pièces écrire sur ce thème ?"

"Je crois que le prochain spectacle sera un solo, que je vais monter, écrire, mettre en scène et jouer moi-même. Je crois qu'il y aura en effet un lien entre ce qu'il s'est passé au Liban cet été, et ce spectacle-là. Mais je ne le ferai pas de façon directe. Dans le sens où, quand les choses sont dites de façon trop directes, cela devient extrêmement plat. Je voudrais donc faire cela de manière extrêmement détournée, ou par surprise. J'ai besoin de ne pas nommer trop les choses, de laisser une certaine ouverture pour que les gens ne se disent pas 'Ah, tiens, c'est sur la guerre au Liban !'. Au fond, ce n'est jamais ça qui est vraiment important, c'est surtout un contexte dans lequel évoluent des personnages qui sont pris par des questions autres, l'amitié, l'amour, la promesse, la mort, les relations humaines... Ce ne sont pas des pièces qui traitent de la guerre, ce sont des pièces qui parlent de la tentative de rester humain dans un contexte inhumain."9

Avec les élèves, il est intéressant de mettre en évidence les références mythiques dans Incendies et de comprendre avec eux leurs fonctions dans l'oeuvre.

Un dossier relatant une rencontre avec des acteurs ayant joué Incendies est disponible sur le site du CRDP de Paris10. Lors de cette rencontre, Cécile Roy propose aux comédiens des images représentants certains de leurs personnages. Ces personnages sont Oedipe et les bergers qui l'ont recueilli, Roméo et Juliette, le jeune Moise et la Louve romaine allaitant Romulus et Rémus. Elle leur demande s'ils voient des liens entre ces personnages et ceux de la pièce.

Bien évidemment, ils réagissent et font des liens entre ces personnages mythiques et les personnages de la pièce.

En s'inspirant de cette démarche, il est intéressant de proposer aux élèves des représentations iconographiques de ces personnages mythiques puis de les faire réagir sur ce qu'ils savent d'eux. Dans un deuxième temps, ils font des recherches plus avancées sur ces mythes afin de retrouver plus aisément dans l'oeuvre les résonances mythiques. Enfin, il s'agit de réfléchir avec eux sur la fonction de ces mythes dans l'oeuvre.

Cette analyse permet de mettre en évidence les capacités et connaissances "S'interroger sur la condition humaine" et "Repérer en quoi une situation ou des personnages de fiction peuvent représenter des questions humaines universelles".

Comment la lecture d'oeuvres littéraires permet-elle de s'interroger sur le rapport de l'homme au monde ?

Comme nous l'avons évoqué auparavant Mouawad, bien qu'ayant la volonté délibérée de ne pas nommer directement le Liban, ne cesse d'y faire référence. D'ailleurs, comme nous l'avions dit auparavant la première édition d'Incendies ancre beaucoup plus la pièce dans son contexte historique, le conflit israélo-palestinien et ses résurgences au Liban.

Il convient donc une nouvelle fois de se questionner sur ce choix. Pourquoi avoir rédigé une première version d'Incendies regorgeant de références au conflit libanais et une deuxième version effaçant ces références ? Le fait de ne pas ancrer les faits dans un lieu particulier ne donne-t-il pas une dimension universelle à ce conflit ? Ce conflit pourrait avoir lieu n'importe où et n'importe quand et le plus fondamental pour Mouawad est de parler des Hommes dans ce conflit. Le plus important est de parler du "contexte dans lequel évoluent des personnages qui sont pris par des questions autres, l'amitié, l'amour, la promesse, la mort, les relations humaines... Ce ne sont pas des pièces qui traitent de la guerre, ce sont des pièces qui parlent de la tentative de rester humain dans un contexte inhumain"11.

Ainsi, en lisant Incendies, Mouawad nous pousse à répondre à ces questions fondamentales et à nous interroger sur le rapport de l'homme au monde.

Bien d'autres extraits dans cette oeuvre nous mènent à cette réflexion : l'échange de Nawal avec sa grand-mère autour du pouvoir du langage, le débat entre Nawal et Sawda autour de la nécessité ou non de l'acte violent dans un conflit, la question de l'engagement...

Lire Incendies à la lueur du troisième objet d'étude : la parole en spectacle

Rappel des questions du programme

  • Dans le dialogue, utilisons-nous seulement des mots ?
  • Comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu'à la manipulation) ?
  • Qu'apporte à l'homme, d'hier et d'aujourd'hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?

Incendies est tout d'abord un texte théâtral ayant pour visée première la représentation. Cette pièce de théâtre interroge donc nécessairement le rôle de la parole et de sa représentation.

Deux activités pédagogiques me semblent intéressantes.

Simon et l'explosion de la parole

Lors de la deuxième scène, Simon explose de rage suite à la lecture du testament de sa mère. Cette scène extrêmement violente d'un point de vue verbal peut être jouée par des élèves. Il s'agit de montrer que la gestuelle, le regard, la tonalité de la voix, jouent un rôle essentiel dans le passage de l'émotionnel.

Mise en parallèle entre le livre et le film de Denis Villeneuve ou la pièce de Nordey

Le fait de voir la pièce jouée par des comédiens ou même le film de Denis Villeneuve permet de comparer l'oeuvre textuelle et sa mise en scène. Cela permet aux élèves de noter les différences et les similitudes et de se rendre compte de ce qu'apporte la mise en scène, la mise en lumière ou en sonorité de l'histoire.

Une autre activité peut être proposée : l'analyse de la bande annonce du film de Denis Villeneuve.

Plusieurs éléments permettent de montrer aux élèves comment la mise en spectacle de la parole peut faire naitre des émotions. En effet, les plans, les couleurs, la musique, la voix off permettent de mettre en spectacle la parole de personnages et susciter davantage d'émotions.

En conclusion

J'ai pris énormément de plaisir à travailler avec mes élèves autour de cette pièce. Ils ont tout de suite aimé. D'ailleurs lors de la première séance, j'avais envisagé de ne leur lire que la première scène ; au final j'ai lu la pièce intégralement avec eux. Mes élèves avaient été embarqués dans l'histoire et voulaient absolument connaitre la suite.

Ils se sont investis lors de chaque séance et m'ont surpris dans leurs analyses souvent très fines et leur aisance à parler de leurs propres expériences autour de l'héritage familial.

Ce type d'expérience ressource et donne envie de poursuivre le chemin, bien que parfois difficile, avec les élèves de lycée professionnel.


(1) Incendies, Actes Sud, 2009, p. 14-15.

(2) Ibid., p. 21.

(3) Ibid., p. 31.

(4) http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=incendies, dossier proposé par Cécile Roy, collection en ligne "pièces démontées", n° 55, octobre 2008.

(5) Incendies, op. cit., p. 69-70.

(6) Ibid., p. 14.

(7) Ibid., p. 93.

(8) Ibid., p. 66.

(9) http://www.evene.fr/theatre/actualite/interview-mouawad-forets-theatre-71-519.php

(10) http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=incendies, dossier proposé par Cécile Roy, op. cit.

(11) http://www.evene.fr/theatre/actualite/interview-mouawad-forets-theatre-71-519.php

Lire au lycée professionnel, n°68 (06/2012)

Lire au lycée professionnel - Étudier "Incendies" de Wajdi Mouawad en terminale baccalauréat professionnel