Dossier : Mythes et figures mythiques dans les arts et la littérature au XXe siècle

Mythes et notions de psychologie

Daniel Vaugelade, professeur de lettres-histoire, lycée Camille Claudel (Mantes la Ville)

"On apprend à mieux se connaître, comment on fonctionne. J'ai eu l'impression que c'était hors programme, un plus, parce que c'est inhabituel d'étudier des thèmes un peu tabous comme l'inceste par exemple."

Voilà peut-être en effet pourquoi cette séquence marche si bien, et pourquoi les élèves en redemandent, ce qui n'est pas si fréquent.

Cette séquence comprend trois parties :

  • notions de psychologie et de psychanalyse ;
  • notions de mythe ;
  • interprétation de deux textes littéraires : extraits de L'Arrache-coeur de Boris Vian et de LaMort heureuse de Albert Camus.

Notions succinctes de psychologie et de psychanalyse

La difficulté pour le professeur est de bien cadrer son intervention. Il s'agit de faire passer des notions, des connaissances, du vocabulaire mais en aucun cas de jouer les apprentis sorciers ; car les questions vont fuser et le professeur devra bien mettre en garde son auditoire : professeur mais pas psy !

Le cours commence donc par un rappel de ce qu'est la psychanalyse, de la vision révolutionnaire qu'a apportée Freud. Avant lui, le cerveau est considéré comme un organe similaire aux autres, dont les fonctions sont mécaniques. On dissèque, on mesure, on pèse les cerveaux des savants, des fous, des assassins. On tente d'expliquer les troubles du comportement et la violence par une anomalie physique de tel ou tel lobe du cerveau. Au besoin on recourt à la lobotomie.

Freud est le premier à considérer que le cerveau n'est pas un organe ordinaire et que son fonctionnement n'est pas simplement mécanique ou chimique : ce sont les expériences et le vécu qui construisent la personnalité de chacun. Le psychisme se développe autour d'un noyau central qui est la part de l'instinct, la part animale de l'homme : on ne naît pas homme, on le devient. On peut ici s'appuyer sur l'exemple de l'enfant sauvage (l'ouvrage et le film de François Truffaut) qui prouve que la station debout et la parole sont des acquis de l'éducation : un enfant marche et parle parce qu'il imite ses parents ou son entourage et non pas parce que c'est écrit quelque part dans le cerveau.

À ce stade de l'explication, on peut interroger les élèves : qu'est-ce qui différencie un homme d'un animal ? Quelle est la part animale qui est en vous (la faim, la peur, l'instinct de survie, de reproduction etc.) ? Cette question peut faire débat chez les élèves, certains refusent carrément la problématique en arguant de la création divine de l'homme. Est-ce donc incompatible avec la Genèse ? Qu'en pensent les Bouddhistes ou les Hindous qui croient à la réincarnation ?

On peut ensuite aborder les notions de conscient, inconscient et subconscient.

Il est important de s'appuyer sur un schéma projeté au tableau représentant une cible dont la partie centrale est le noyau, l'instinct, autour duquel on trouve inconscient et subconscient. Le conscient est alors dessiné comme la peau d'une orange, séparé du reste par un trait épais représentant les barrières sociales, éducatives, religieuses, les tabous... On se contente d'une explication succincte : l'inconscient et le subconscient interagissent constamment avec le conscient sans que le sujet s'en aperçoive, dans ses paroles et dans ses actes. Cette interaction explique notamment les actes manqués et les lapsus.

Au cours de l'existence, notre personnalité traverse trois périodes de fragilité pendant lesquelles des troubles sont susceptibles de prendre naissance : la petite enfance, l'adolescence et la sénescence. À ces périodes-là, nous connaissons des transformations physiques et psychologiques importantes qui peuvent nous déstabiliser. Ces troubles peuvent prendre la forme de névrose, de phobie, de psychose, de complexe, que l'on peut représenter sur le schéma par des spirales qui ne parviennent pas forcément jusqu'au conscient ; ainsi si nous sommes conscients de notre agoraphobie ou de notre claustrophobie sans nous en expliquer la cause, un psychopathe n'est pas conscient de sa pathologie et a sa propre logique.

Attention : il convient d'être très prudent lors de ces explications, les élèves ayant tendance à s'auto-analyser et à demander au professeur : "C'est normal si j'ai une peur panique des chiens ?", "Je peux pas dormir dans le noir ?", etc. Bien expliquer que nous avons tous nos petites névroses et que c'est normal, l'important est de savoir vivre avec et de se maîtriser ou d'éviter les situations inconfortables.

Donner la définition la plus simple possible du vocabulaire abordé sous forme d'un lexique au fur et à mesure de la progression.

La notion de complexe

J'aborde ce sujet difficile mais très riche par l'histoire d'Oedipe que je raconte à la manière d'un conte : il était une fois, en Grèce, à Thèbes, il y a très longtemps, un roi nommé Laïos qui... L'histoire d'Oedipe ne laisse pas indifférents les élèves qui réagissent systématiquement très fortement quand, à l'oracle de Delphes, la Pythie révèle au roi qu'il a tué son père et épousé sa propre mère à qui il a fait des enfants. Il faut être à l'écoute de cette réaction afin de poser la question de l'inceste. Oedipe est-il coupable ? Le condamnez-vous ? Comment imaginez-vous l'issue de cette tragédie ?

La fin de l'histoire est très attendue et commentée. Pourquoi se crève-t-il les yeux ? Pourquoi justement les yeux ? Et sa fille ? Comment expliquer son choix ?

"Ça m'a choqué, mais en même temps, ce n'était pas sa faute, ça pose le problème de l'inceste, c'est un peu tabou, mais ce n'est pas forcément consenti..."

  • Étude de la pièce de Sophocle, Oedipe Roi
    On replace la scène étudiée dans la vie d'Oedipe. On définit la tragédie grecque, le rôle du choeur, le sens du mot destin, comment assumer son destin, la fatalité...
    Enfin on demande aux élèves de faire le lien avec le cours précédent sur la psychanalyse. Qu'est-ce d'après vous que le complexe d'Oedipe ? Pourquoi a-t-on pris Oedipe comme référence ?
  • Texte de Sigmund Freud, L'Interprétation des rêves, 1926
    Cette lecture est difficile à double titre : parce que le texte est riche bien sûr, mais surtout parce qu'il aborde le problème de la sexualité dont on n'avait pas parlé jusqu'à présent. Dédramatiser tout de suite le sujet : tous les garçons ne sont pas amoureux de leur mère et toutes les filles amoureuses de leur père ! Il s'agit plutôt d'interpréter au second degré : je représente au tableau un groupe de quatre personnages en croix qui représentent la famille type : le père et la fille ont des liens affectifs particuliers qui se croisent avec les liens aussi particuliers entre la mère et son fils. Rien que de très normal ! Et chacun dans la classe aussitôt de se positionner et de comparer avec ce qui se passe à la maison.
  • On peut alors passer à un exercice de recherches personnelles sur différents personnages mythiques qui ont donné leur nom à des complexes.

La notion de mythe

"On nous raconte des histoires tirées de l'Antiquité et c'est très intéressant. Avant ce cours, j'avais déjà vu la notion de mythes au collège, mais là, on a vraiment l'impression d'avoir monté d'un cran, de tout redécouvrir."

Un personnage mythique se caractérise par sa dimension universelle et intemporelle. Chaque mythe peut trouver son sens grâce à la psychanalyse. On propose ici d'étudier deux ou trois mythes.

  • Prométhée ou le mythe de la naissance de l'homme : on cherchera les différents mythes relatant la naissance du monde et de l'homme.
  • Sisyphe ou le mythe de l'absurde : Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.
  • Robinson ou le mythe de l'homme solitaire : trois niveaux de lecture et d'interprétation selon le public : Daniel Defoe, Robinson Crusoe ; Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage (1971) et Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

Interprétation de deux textes littéraires

L'Arrache-coeur de Boris Vian (1953) : j'ai notamment choisi ce roman parce que le héros est un psychanalyste. La première lecture de ce texte laisse les élèves perplexes voire pantois, le véritable sens leur échappe. Mais rapidement, le questionnement sur les symboles les oriente et leur donne des clés d'interprétation. L'eau ? La barque ? La conscience individuelle ? La conscience collective ? L'inconscient de chacun ?

La Mort heureuse d'Albert Camus (Gallimard, 1971) : le symbole de l'eau est ici encore très important et une des clés d'interprétation du texte. La mer devient mère et femme en étudiant le lexique et les images, le héros retrouve la sérénité et le bonheur, il est tenté par le suicide.

Remarque : cette séquence peut être complétée par l'étude d'un groupement de textes sur le thème du rêve.

Le mythe d'Oedipe

Sophocle, Oedipe Roi (Ve siècle avant J.-C.)

TIRÉSIAS : Aussi bien ton destin n'est-il pas de succomber par moi : Apollon s'en charge; c'est à lui d'en finir avec tout cela.

OEDIPE : C'est de Créon ou de toi, tout ce roman-là ?

TIRÉSIAS : Créon n'est pour rien dans ton malheur : c'est à toi que tu le dois.

OEDIPE : Ô richesse ! ô trône royal ! ô savoir qui a su l'emporter sur la science ! quelle jalousie vous éveillez contre une existence que vous faites trop envier ! Pour l'amour de ce sceptre dont la cité m'a fait hommage, qu'elle m'a mis en main sans que je l'aie sollicité, Créon. Ce fidèle, cet ami de toujours, se livre à des menées souterraines ; il ne rêve que de me supplanter, en soudoyant cette espèce de sorcier, avec ses tissus d'intrigues. Ce charlatan retors, qui n'y voit que pour ses profits, mais dans son art, radicalement aveugle ! Car voyons, dis-moi, où est-elle, ta clairvoyance divinatrice ? D'où vient qu'aux jours où le Sphinx faisait ici peser ses enchantements tu n'ouvrais pas la bouche pour en délivrer tes concitoyens ? Cette énigme, il n'était pas donné au premier venu d'en donner le mot : il y fallait le don de divination - tu as assez montré que tu ne le possédais pas, ni d'après le vol des oiseaux, ni par inspiration divine. J'arrive alors, moi qui ne sais rien, Oedipe la dupe, et je suis venu à bout du Sphinx. C'est ma sagacité qui m'a fait tomber juste : je n'avais pas eu d'oiseaux pour me renseigner ! ... Et voilà celui que tu entreprends de chasser ? Tu comptes trouver une place aux côtés de Créon sur les marches de son trône ! M'est avis qu'elle coûtera lourd, à toi et à son instigateur, cette épuration sacrée ! Tu as de la chance que je te voie si vieux, sans quoi tu aurais déjà appris à tes dépens ce que vaut au juste ton discernement.

CORYPHÉE : À notre sens, c'est la colère qui a dicté ses paroles, mais elle dicte aussi les tiennes, Oedipe, semble-t-il. Vous devriez quitter ce ton. Comment satisferons-nous le mieux à l'oracle ? Voilà la seule chose à examiner.

TIRÉSIAS : Tu es le roi, c'est entendu. Mais il y a au moins une égalité que je revendique : celle de répliquer en égal. Moi aussi en cela j'ai des droits souverains. Ma vie n'est pas à tes pieds, mais à ceux de Loxias : je n'aurai pas à recourir au patronage de Créon. Je te le dis - puisque tu es allé jusqu'à me faire une insulte d'être aveugle - toi, tes yeux sont ouverts, et tu ne vois pas dans quelle horreur tu baignes, sous quel toit tu demeures, et avec qui. Sais-tu de qui tu es le fils ? Tu ne te doutes pas que tu es abominable aux tiens, en ce monde comme dans l'autre. Doublement assenée sur toi par ta mère et ton père, te chassera de ce sol, affreuse, talonnante, la Malédiction... Tu vois clair à présent, mais alors tu ne verras plus que ténèbres ! En quel lieu ton cri n'ira-t-il pas jeter l'ancre, et de quelle falaise ta voix bientôt n'éveillera-t-elle pas les échos, lorsque tu auras reconnu en quelles épousailles... sur quels brisants tu es venu te jeter pour bâtir ton foyer, après ton heureuse croisière ! Les maux qui t'attendent encore en foule, tu ne les connais pas : ils te rendront ton vrai rang, et même rang qu'à tes enfants - Après cela, tu peux cracher sur Créon, et sur moi qui te parle : jamais homme ici-bas n'aura été plus atrocement broyé que tu ne vas l'être.

OEDIPE : Peut-on tolérer les énormités de cet individu ? Va t'engloutir où tu le mérites! Et plus vite que cela ! Oui ou non, vas-tu faire demi-tour, vider ma demeure et t'en retourner ? Va-t'en !

TIRÉSIAS : Je ne serais pas venu de moi-même. C'est toi qui m'as convoqué.

OEDIPE : Pouvais-je savoir que tu tiendrais des propos délirants ? Sinon j'aurais regardé à deux fois avant de te mander en mon palais !

TIRÉSIAS : Ainsi va de moi : pour toi, je délire, mais pour tes parents - ceux dont tu es né ! - j'avais tout mon discernement.

OEDIPE : Quels parents ? Attends ! Quel est donc ici-bas dont je suis né ?

TIRÉSIAS : Ce jour t'apportera ta naissance et ta perte.

OEDIPE : Comme tu parles toujours à mots couverts, énigmatiques !

TIRÉSIAS : N'est-ce pas ta spécialité de les éclaircir ? C'est un don que tu as...

OEDIPE : Des insultes de ce genre, soit : tu ne sauras en cela qu'éclairer ma grandeur.

TIRÉSIAS : C'est pourtant précisément cette chance-là qui t'a perdu.

OEDIPE : Si j'ai sauvé cette cité, peu m'importe le reste.

TIRÉSIAS : Eh bien, je me retire. [À l'enfant qui l'accompagne.] Allons, mon enfant, emmène-moi.

OEDIPE : Qu'il t'emmène, oui. Débarrasse-moi de ta présence, elle m'est odieuse. Disparais, ce sera un soulagement pour moi.

TIRÉSIAS : Je me retire, mais je te laisse la réponse pour laquelle je suis venu. Ton sourcil ne me fait pas peur, tu ne peux rien pour m'abattre. En vérité, je te le dis, cet homme que tu cherches depuis quelque temps, en faisant des proclamations comminatoires sur le meurtre de Laïos, cet homme est ici. Il passe pour un étranger, un immigré, mais son origine se révélera : il est authentiquement thébain. Et il n'aura pas à se louer de l'événement. Car il sera aveugle, lui, dont les yeux sont ouverts ; il mendiera, lui, qui est dans l'opulence ; vers le sol étranger, tâtonnant devant lui avec son bâton, il ira cheminant. On découvrira qu'il a près de lui des enfants dont il est tout ensemble le frère et le père ; que de la femme dont il est né, lui, le fils, il est aussi l'époux ; qu'il a ensemencé le même sillon que son père ; et qu'il est son meurtrier. Va, rentre chez toi, médite mes paroles. Et si tu me prends à t'avoir menti, alors je te permets d'affirmer que je n'entends rien à la divination.

[Il s'éloigne ; Oedipe rentre dans le palais.]

  1. Qui sont les trois interlocuteurs en présence ?
  2. Comment Oedipe est-il devenu roi ? À quel moment de la vie d'Oedipe se situe cette scène ?
  3. "N'est-ce pas ta spécialité de les éclaircir ? C'est un don que tu as..." : expliquez ce à quoi Tirésias fait allusion.
  4. Quelle révélation terrible Tirésias fait-il à Oedipe dans la dernière réplique ?
  5. À quel genre littéraire appartient ce texte ? Justifiez (contexte, types de personnages, ton, intrigue...).
Sigmund Freud, L'Interprétation des rêves (1926)

La pièce n'est autre chose qu'une révélation progressive et adroitement mesurée, comparable à une psychanalyse, du fait qu'Oedipe lui-même est le meurtrier de Laïos, mais aussi le fils et la victime de Jocaste. Épouvanté par les crimes qu'il a commis sans le vouloir, Oedipe se crève les yeux et quitte sa patrie. L'oracle est accompli. Oedipe Roi est ce qu'on appelle une tragédie du destin; son effet tragique serait dû au contraste entre la toute puissante volonté des dieux et les vains efforts de l'homme que le malheur poursuit.

Sa destinée nous émeut parce qu'elle aurait pu être la nôtre, parce qu'à notre naissance l'oracle a prononcé contre nous cette même malédiction. Il se peut que nous ayons tous senti à l'égard de notre mère notre première impulsion sexuelle, et à l'égard de notre père notre première haine ; nos rêves en témoignent. Oedipe qui tue son père et épouse sa mère ne fait qu'acccomplir un des désirs de notre enfance. Mais, plus heureux que lui, nous avons pu, depuis lors, dans la mesure où nous ne sommes pas trop névropathes, détacher de notre mère nos désirs sexuels et oublier notre jalousie à l'égard de notre père. Nous nous épouvantons à la vue de celui qui a accompli le souhait de notre enfance, et notre épouvante a toute la force du refoulement qui depuis s'est exercé sur nos désirs. Le poète, en dévoilant la faute d'Oedipe, nous oblige à regarder en nous-mêmes et à y reconnaître ces impulsions qui, bien que réprimées, existent toujours.

  1. On parle de complexe d'Oedipe : expliquez ce que Freud entend par là.
  2. Pourquoi avoir donné ce nom ?
  3. On parle aussi de complexe d'Electre, équivalent féminin du complexe d'Oedipe. Cherchez pourquoi on a choisi ce nom.
Boris Vian, L'Arrache-coeur

[Jacquemort vient d'arriver dans le village. Il est psychanalyste.]

- Qu'est-ce qu'il est arrivé ? demanda Jacquemort. Vous êtes tombé de la barque ?
- Je faisais mon travail, dit l'homme. On jette les choses mortes dans cette eau pour que je les repêche. Avec mes dents. Je suis payé pour ça.
- Mais un filet ferait aussi bien l'affaire, dit Jacquemort.
Il ressentait une sorte d'inquiétude, l'impression de parler à quelqu'un d'une autre planète. Sensation bien connue, certes, certes.
- Il faut que je les repêche avec mes dents, dit l'homme. Les choses mortes ou les choses pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter. Et je dois les prendre avec mes dents. Pour qu'elles crèvent entre mes dents. Qu'elles me souillent le visage.
- On vous paie cher pour ça ? demanda Jacquemort.
- On me fournit la barque, dit l'homme, et on me paie de honte et d'or.
Au mont Honte, Jacquemort fit un geste de recul et s'en voulut.
- J'ai une maison, dit l'homme, qui avait remarqué le mouvement de Jacquemort et souriait. On me donne à manger. On me donne de l'or. Beaucoup d'or. Mais je n'ai pas le droit de le dépenser. Personne ne veut rien me vendre. J'ai une maison et beaucoup d'or, mais je dois digérer la honte de tout le village. Ils me paient pour que j'aie des remords à leur place. De tout ce qu'ils font de mal ou d'impie. De tous leurs vices. De leurs crimes. De la foire aux vieux. Des bêtes torturées. Des apprentis. Et des ordures.
Il s'arrêta un instant.
- Mais tout ça ne peut pas vous intéresser, reprit-il. Vous n'avez pas l'intention de rester ici ?
Il y eut un long silence.
- Si, dit enfin Jacquemort. Je vais rester ici.
- Alors vous serez comme les autres, dit l'homme. Vous aussi vous vivrez la conscience libre et vous vous déchargerez sur moi du poids de votre honte.

  1. Quelle est la situation de cette scène ?
  2. Quel est la fonction de l'homme à la barque ?
  3. Quel est son rôle social? Pourquoi a-t-il accepté cette fonction?
  4. Ce texte peut être mieux compris si on en dégage les éléments symboliques : l'eau, la barque, etc.
  5. Donnez maintenant une interprétation de ce texte dans un paragraphe d'environ 10 lignes.
  6. Recherchez dans notre époque ou dans l'histoire des événements, des coutumes, ayant un rôle social similaire à celui évoqué par Boris Vian, où la conscience collective se défoule.
Albert Camus, La Mort heureuse

[Le personnage se retrouve, une nuit, sur une plage en Algérie...]

Il lui fallait maintenant s'enfoncer dans la mer chaude, se perdre pour se retrouver, nager dans la lune et la tiédeur pour que se taise ce qui en lui restait du passé et que naisse le chant profond de son bonheur. Il se dévêtit, descendit quelques rochers et entra dans la mer. Elle était chaude comme un corps, fuyait le long de son bras, et se collait à ses jambes d'une étreinte insaisissable et toujours présente. Lui, nageait régulièrement et sentait les muscles de son dos rythmer son mouvement. À chaque fois qu'il levait les bras, il lançait sur la mer immense des gouttes d'argent en volées, figurant, devant le ciel muet et vivant, les semailles splendides d'une moisson de bonheur. Puis le bras replongeait et, comme un soc vigoureux, labourait, fendant les eaux en deux pour y prendre un nouvel appui et une espérance plus jeune. Derrière lui, au battement de ses pieds, naissait un bouillonnement d'écume, en même temps qu'un bruit d'eau clapotante, étrangement clair dans la solitude et le silence de la nuit. À sentir sa cadence et sa vigueur, une exaltation le prenait, il avançait au plus vite et bientôt il se trouva loin des côtes, seul au coeur de la nuit et du monde. Il songea soudain à la profondeur qui s'étendait sous ses pieds et arrêta son mouvement. Tout ce qu'il avait sous lui l'attirait comme le visage d'un monde inconnu, le prolongement de cette nuit qui le rendait à lui-même, le coeur d'eau et de sel d'une vie encore inexplorée. Une tentation lui vint qu'il repoussa aussitôt dans une grande joie du corps. Il nagea plus fort et plus avant. Merveilleusement las, il retourna vers la rive. À ce moment il entra soudain dans un courant glacé et fut obligé de s'arrêter, claquant des dents et les gestes désaccordés. Cette surprise de la mer le laissait émerveillé. Cette glace pénétrait ses membres et le brûlait comme l'amour d'un Dieu d'une exaltation lucide et passionnée qui le laissait sans force. Il revint plus péniblement et sur le rivage, face au ciel et à la mer, il s'habilla en claquant des dents et en riant de bonheur.

  1. Donnez un sens à ce texte en vous appuyant sur les champs lexicaux et les images.
  2. Expliquez : "une tentation lui vint".
  3. Quels sont les sensations et les sentiments successifs qu'éprouve le héros ?

Lire au lycée professionnel, n°68 (06/2012)

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