Dossier : Mythes et figures mythiques dans les arts et la littérature au XXe siècle

Le mythe d'Icare ou la question du risque

Mathieu Gillot, PLP lettres-histoire, Lycée René Cassin (Mâcon, 71)

Le mythe est un récit fabuleux pouvant contenir une morale implicite, un sens allégorique. Quoi de mieux pour nos élèves de partir du simple pour aller vers le complexe, le compliqué. En effet, le récit mythique est en soi une "petite histoire", une "légende", mais lu comme parabole, il fait figure de question existentielle, philosophique, que nos élèves peuvent appréhender en tant que telle.

Le mythe d'Icare ou la question du risque

La séquence proposée est tout entière dirigée vers deux objectifs : écrire de manière délibérative et répondre subjectivement à une question complexe. Cette question est la suivante : "Faut-il prendre des risques pour vivre heureux ?".

Rien d'original que de choisir le mythe d'Icare pour nos élèves qui se trouvent justement au moment charnière de leur envol vers l'âge adulte, le baccalauréat pouvant être symboliquement le marqueur de la fin du règne adolescent et le début de l'âge adulte. La notion de risque me paraissait intéressante dans le cadre du mythe. Dédale avait prévenu son fils des dangers du vol aérien, art d'ailleurs qu'il invente dans ce récit mythologique. Icare a-t-il alors sciemment désobéi à son père ? Avait-il vraiment conscience des risques qu'il prenait ? Les a-t-il mesurés ? Pouvait-il les mesurer ? Était-il assez mature pour voler ? Son père aurait-il du lui faire confiance ?

Toutes ces notions (risque, désobéissance, maturité, confiance, conscience et mesure) formeront tout au long de la séquence des axes, des fils conducteurs, des creusets de réflexion et des notions à construire pour guider les élèves vers une réponse construite à la question posée.

Déroulement de la séquence

Pour mener cette réflexion, j'ai décidé de proposer aux élèves des relectures du mythe : film, textes et iconographies qui contiennent tous des références au mythe ou, du moins, qui posent la question du risque. Les oeuvres sont réparties selon les thématiques des séances.

Séance 1 : Un mythe antique

Ovide, Dédale et Icare, dans Les Métamorphoses, Livre VIII, vers 183-235.
Sénèque, Oedipe, vers 892-910.

Séance 2 : Les images du mythe

Henri Matisse, La Chute d'Icare, 1943.
Charles Le Brun, Dédale et Icare.
Sean Penn, Into the Wild (extraits), 2008 (d'après Jan Krakauer, Into the Wild, 2002). Le film a été étudié dans son intégralité en début d'année.

Séance 3 : La Renaissance d'Icare

Alciat, Les emblèmes "aux astrologues" et "contre astrologues", 1536-1549.
Francis Bacon, De Sapientia Veterum, édité en 1657.

Séance 4 : Icare et les poètes

Philippe Desportes (1546-1606), Icare, dans Les Amours d'Hippolyte, I, 1573.
Louis Menard (1822-1901), Rêveries d'un païen mystique, 1876.
Georges Brassens, Auprès de mon arbre, 1955.
(On peut aussi utiliser les poèmes de Baudelaire "Élévation" et "Les plaintes d'un Icare".)

Chaque oeuvre est étudiée dans le fond et sur la forme (avec un questionnement simple) de manière à effectuer une révision de toutes les méthodes d'analyse des différents supports et des différentes figures de style en vue de l'examen (iconographie, textes argumentatifs, poétiques et narratifs) et de comprendre les idées principales de chaque oeuvre.

Ces idées sont classées et résumées dans un tableau à deux colonnes, les oeuvres qui utilisent le mythe d'Icare d'une manière positive et celles qui l'interprètent d'une manière négative, autrement dit comment les auteurs de différentes époques reprennent la parabole d'Icare pour servir leurs propos.

Parallèlement à ce travail sur les documents, les élèves doivent effectuer un travail d'écriture délibérative où ils ont à répondre de manière organisée à la question suivante : "Faut-il prendre des risques pour vivre heureux ?". Cette écriture est nourrie par les oeuvres étudiées et le travail de synthèse effectué dans le tableau à double colonne. Les discussions et débats à l'oral peuvent aussi aider les élèves à trouver des arguments et/ou des exemples. Pour les aider à cette nouvelle écriture que constitue la délibération j'ai donné aux élèves les consignes et conseils suivants.

  • Tout d'abord ils sont amenés à construire leur réflexion en trois paragraphes dont ils ont les premiers mots : "Certains pensent que..." ; "D'autre pensent que..." ; "Je pense que...".
  • Pour les deux premiers paragraphes ils ne doivent pas utiliser le "je". En effet les oeuvres synthétisées dans le tableau, les arguments et exemples donnés à l'oral en classe doivent permettre aux élèves de présenter de manière neutre les arguments favorables à la prise de risque et les arguments favorables à la prévoyance et à la mesure.
  • Au contraire dans le troisième paragraphe est obligatoirement présentée l'opinion de l'élève et le "je" s'impose.
  • Une consigne est donnée aussi au niveau du vocabulaire en réutilisant pour se les approprier les notions d'audace et de prévoyance, de mesure et de démesure, de postérité et de moyenne, de modération et d'exagération, d'excès et de défaut, de présomption et de calcul, de risque et d'assurance. Ces lexiques permettent normalement de faire émerger des arguments dans chacun des paragraphes.

Cette écriture représente l'évaluation de cette séquence ainsi qu'un travail annexe sur les expressions françaises qui trouvent leur origine dans les mythes (présenté ci-après).

Les mythes : biais de l'universalité

Il est important de montrer aux élèves qu'un mythe est en quelque sorte un palimpseste et que les hommes de tout temps se sont posé les mêmes questions, l'universalité de l'homme se construit ici dans sa temporalité contrairement à l'objet d'étude "Identité et diversité" où les élèves la construisent dans la contemporanéité de l'altérité.

Les grecs, à travers les mythes, montrent comment ils interrogeaient leur société, leur communauté et leur existence, les auteurs qui reprennent les mythes grecs dans leurs oeuvres montrent comment leur société, leur communauté et leur existence, même si elles ont évolué, sont toujours traversées par les mêmes interrogations fondamentales. Les artistes rendent les mythes grecs signifiant pour le monde dans lequel ils vivent.

La question de la jeunesse n'est-elle pas une question redondante dans l'histoire de l'humanité et le conflit des générations n'est-il pas au coeur de toute société qui évolue ? Ainsi nos élèves peuvent appréhender la profondeur philosophique d'un mythe à travers une variété d'oeuvres qui ne font que reprendre l'originelle.

Ainsi d'une histoire simple dans son récit, on tire des thèses, des idées, des morales et des valeurs qui parcourent toutes les époques et tous les arts. Les élèves tentent de comprendre comment, à partir d'un même fondement - le mythe d'Icare - les artistes et les auteurs, en choisissant tout ou partie du mythe, en l'utilisant positivement ou négativement, en interprétant parfois le récit et même en en transformant certains éléments (Matisse par exemple), réécrivent le mythe à des fins philosophiques, l'interrogent à l'aune de la société dans laquelle ils s'inscrivent, l'utilisent à des fins argumentatives ou poétiques et aussi lui donnent le relief nécessaire pour émerger encore au XXIe siècle. On peut parler alors de mythe fondateur, mais indiquer aux élèves comment des textes et des oeuvres sont autant de passerelles pour qu'Icare soit aujourd'hui encore un personnage célèbre, permet surtout d'appréhender la construction de la postérité et de la multiplicité des visages d'un personnage mythique par son utilisation à des fins philosophiques et argumentatives. Donc on montre surtout que la postérité d'un mythe et d'un personnage mythique est construite par les réécritures. Pour appuyer cette démarche intellectuelle, il est facile aussi de partir de leurs connaissances en leur demandant de citer des personnages mythiques puis de leur demander par quel biais ils en ont connaissance. À l'opposé on peut leur proposer des personnages mythiques qui sont moins connus aujourd'hui (par exemple Céto - pourtant à l'origine du mot cétacé-, les Harpies ou les Titans...). Pourquoi certains mythes et personnages plutôt que d'autres ?

Pour tenter de rendre cette idée plus concrète, le travail sur le langage m'a paru intéressant. En effet le mythe d'Icare peut être à l'origine de l'expression "se brûler les ailes" qui qualifie les actions des hommes présomptueux qui connaissent des déceptions alors que leur enthousiasme les forçait à agir. En donnant un exercice simple aux élèves sur les expressions françaises qui tirent leur origine d'un mythe grec, j'ai essayé de faire comprendre la proximité, malgré le temps, des hommes d'hier et d'aujourd'hui. Ainsi une expression, un mot qui traversent les époques peut montrer la force et l'universalité des interrogations grecques.

Supplice de Tantale, épée de Damoclès, talon d'Achille, travail de Titan, le Sosie, être sorti de la cuisse de Jupiter... autant d'expressions que nos élèves connaissent (ou pas !) et autant de mythes que nos élèves ne connaissent pas (ou peu !). Chaque expression est étudiée par un groupe de deux élèves par un travail de recherche non dirigé selon le schéma suivant.

  1. Que signifie l'expression dans son usage actuel ? Quand l'emploie-t-on ? Pour dire quoi ? À qui ? Donnez un exemple.
  2. Faire un résumé du ou des mythes qui sont à l'origine de cette expression et expliquez la relation entre le mythe et l'expression même si elle est simple à comprendre. Présentez aussi le personnage principal du mythe ou celui qui a donné son nom à l'expression ("ouvrir la boîte de Pandore" par exemple).
  3. Trouvez des oeuvres qui ont repris ce mythe dans l'histoire des arts (peinture, livres, films, BD, etc.) et présentez les principales thématiques de l'oeuvre de votre choix.

Ce travail peut être présenté sous forme orale (si le temps le permet) ou écrite.

La délibération ou nos élèves comme des Icare sans ailes

L'écriture délibérative proposée dans cette séquence pose beaucoup de problèmes aux élèves pour qui il est souvent difficile d'énoncer leur propre opinion. De plus la synthèse des arguments croisés dans les oeuvres dans les deux premiers paragraphes, même avec le tableau, reste un exercice difficile. Une véritable méthode de travail serait alors à construire sur les trois années de formation en Bac Pro pour habituer nos élèves à cette délibération qui leur sera proposée lors de l'examen. Ainsi les synthèses, les résumés, les prises de position en écriture doivent devenir un axe majeur de travail depuis la seconde pour aussi préparer nos élèves à la poursuite d'étude en BTS.

Certes tous les élèves n'ont pas échoué dans cet exercice d'écriture, certes le sujet peut paraître trop vague ou abstrait, certes les oeuvres étudiées sont aussi trop diverses et leurs champs de réflexion trop nombreux, mais il faut tout de même souligner le manque de contenu, de vocabulaire et de méthode des élèves pour cette écriture. Amener les apprenants vers la réflexion délibérative est une tâche ardue mais qui me paraît nécessaire pour préparer les futurs adultes que sont nos élèves à se forger une opinion claire et précise alors que les sources d'information et de débat se multiplient et se diversifient dans le monde actuel.

Dans cette séquence ce n'est pas tant le sujet qui paraît complexe, les élèves ont participé activement en donnant à l'oral des exemples de prise de risque et ils appréhendent plutôt bien la réflexion sur l'existence et les choix de vie. Ce ne sont pas non plus les réécritures du mythe d'Icare ou les morales et valeurs que l'on peut tirer de cette histoire. Aussi le travail sur les expressions françaises tirant leur origine d'un mythe a été plutôt réussi par tous les groupes motivés, mais c'est ici que naît la réflexion sur les capacités de nos élèves à réfléchir de manière délibérative. Beaucoup d'exposés ont été construits grâce à des sites Internet et le questionnement du professeur montre que parfois les élèves n'ont pas forcément compris ce qu'ils ont lu et utilisé pour leur exposé.

Il faut peut-être nous interroger non pas sur les capacités à réfléchir ou sur les méthodes de réflexion mais surtout sur l'envie de réfléchir. En effet à quoi bon délibérer pour se forger un avis puisque des opinions sont servies apprêtées et illustrées sur la toile. L'envie de construire sa propre opinion en s'appuyant sur d'autres contenus ne paraît pas naturelle, c'est un travail qui représente souvent trop d'investissement pour nos élèves. Loin de moi l'idée de fustiger une génération, une jeunesse qui n'a plus d'idées, plus de sens commun et qui serait lobotomisée par des écrans trop puissants. Mais il faut prendre en compte ce fait avéré qui fait d'Internet la principale source de savoirs, de connaissances et donc pour nos élèves de vérités. Surtout la facilité de la recherche sur la toile rend le ratio connaissance trouvée/temps de travail très intéressant, il serait absurde de priver nos élèves de la mine d'or que constituent des sites Internet bien documentés et intellectuellement valables. Comment passer alors de la simple recherche de connaissances à la construction d'une opinion personnelle et véritable ? Cette question sans réponse me paraît centrale et renvoie à la maturité de chacun de nos élèves, à leur curiosité ; quelle que soit l'époque, quels que soient les outils pédagogiques, quelle que soit la matière enseignée, je crois que tout enseignant s'est interrogé et taraudé avec cette vis sans fin : comment éveiller la curiosité de mes élèves ?

Il me semble qu'il est de notre mission de donner à nos élèves envie de réfléchir, envie de connaître et d'écouter les opinions des autres, envie d'être quelqu'un au milieu de tous, envie de se reconnaître parmi d'autres ou de se construire contre certains. Les mythes sont une bonne conclusion pour donner cette envie car ils sont simples, courts, compréhensibles mais la démarche intellectuelle qui mènent vers la délibération et la construction d'un être pensant par soi-même est longue et chaotique, elle doit s'inscrire dans le cycle des trois années de Bac Pro et donner à nos élèves l'estime de soi et la confiance en eux pour qu'ils s'envolent les ailes solides...

Lire au lycée professionnel, n°68 (06/2012)

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