Dossier : Récits de filiation et récits de vie

Badawi de Mohed Altrad : pistes pédagogiques

Emilie Boucard, professeur de lettres (Mende, académie de Montpellier)

Objectifs littéraires

  • Prolonger l'étude de l'autobiographie en analysant une oeuvre intégrale.
  • Qu'est-ce qu'un incipit ?
  • Les figures de style : métaphore, comparaison, personnification.
  • Rencontrer un écrivain.

Séance 1 - L'incipit

Support : pages 7, 8, 9 et 10

  • Qu'est-ce qu'un incipit ?
  • Sa fonction est d'informer le lecteur (intrigue, personnages, cadre spatio-temporel, horizons d'attente).
  • Comment répond-il aux attentes du lecteur ?
  • Quelle atmosphère en émane ?
  • Tentez de diviser le texte en trois parties.

Badawi s'ouvre et se clôture sur une nuit dans le désert. La boucle effectuée par ce roman initiatique est cristallisée dans l'incipit.

Comment l'auteur parvient-il à sceller l'atmosphère de son roman dans l'ouverture ?

"L'enfant" s'arrache à l'horreur de sa nuit et quitte la tente. Sa fuite constitue un des prémices de son départ futur.

Il tente de fuir son tragique destin et s'offre une parenthèse lumineuse. Le fleuve transporte les éclats de son espérance. L'école sera son fleuve.

Mais la boucle doit se refermer, et l'enfant retourner à l'obscurité de la mort, tout comme il reviendra, bien des années après, vers le désert.

Il fait face.

La poursuite

1. Monde clos/immensité de la nuit

  • Comment sont appelés les personnages ? Pourquoi ?
  • Comment commence le récit ?
  • Relevez le champ lexical du passage.

Universalité des nominations : "L'enfant", "la femme".

Incipit in medias res.

Univers clos de la tente/immensité du désert.

L'enfant s'élance dans une incompréhensible poursuite hors des sentiers battus. Le lecteur s'interroge quant aux raisons qui le poussent hors du lit, la nuit.

2. La femme : une figure universelle

  • Quel est le point de vue adopté ?
  • Comment sont caractérisées les actions de la femme ?
  • Quelle est l'image de la femme véhiculée par le texte ?

Enfant voyeur

Furtive et rapide : "se glissât", "se hâter", "pas vif".

Aérienne et vaporeuse : "flottait comme l'écule".

Femme universelle qui incarne une vision furtive et lumineuse, telle une apparition.

3. La nuit lumineuse

  • Relevez les champs lexicaux de la lumière et de l'obscurité. Que remarquez-vous ?
  • Que devient le fleuve ?

Opposition clarté/obscurité.

Lien fleuve-enfant : "cette vision emplit son regard tout entier".

Le texte est construit sur un oxymore : la nuit lumineuse. La multitude de figures de style utilisée pour célébrer la clarté de la nuit préfigure une scène magique. L'enfant s'efface peu à peu, il n'est plus que regard, il laisse place à un autre personnage, tout aussi important, le fleuve.

Confrontation femme/fleuve

4. Le fleuve : véritable personnage principal

  • Comment l'auteur caractérise-t-il Le fleuve ?
  • Quel est l'effet produit par les nombreuses images ?

Le lyrisme : "Il charriait ses eaux avec lenteur, emportant à regret les éclats de lumière, comme traînant après lui le souvenir d'espoirs qui ne veulent pas s'éteindre".

Culte du fleuve, métaphore religieuse : "nappes de sel", "tapis de prière".

L'auteur redouble d'images pour qualifier le fleuve, il laisse libre cours à son lyrisme, si bien que l'on est face à une vision presque surnaturelle.

5. Confrontation avec la femme

  • Quelle métaphore est filée dans la rencontre avec le fleuve ?
  • Relevez les connecteurs temporels. Qu'indiquent-ils ?
  • Que devient le personnage ? Pourquoi ?

Univers visuel --> univers sonore : "l'incantation".

Suspension du temps : "lentement", "interminable", "finalement"...

Universalité : "le chemin des hommes", "le chemin de leurs attentes".

Pendant le temps suspendu de l'incantation, l'enfant s'oublie, et le lecteur l'oublie. Les éléments de la nature l'emportent sur le destin individuel de l'homme.

6. Enfant tellurique

  • Qu'est-ce qui indique que la parenthèse se referme et que l'espoir d'évasion de l'enfant se tarit ?
  • Relevez les substituts qui désignent l'enfant. Que révèlent-ils ?
  • Comment l'angoisse est-elle mise en scène ?

Retour initié : l'angoisse monte mais la source est vite tarie : "gouttes échappées des bidons, brillaient sur leur passage".

Omniprésence de l'enfant.

Union enfant-désert : l'enfant désire se fondre dans la terre, s'unir au désert.

Avec ce retour vers le village, ce "là-bas" qui semble tant terroriser l'enfant, l'angoisse de lecteur croit.

Retour à l'obscurité

7. Boucle : du désert à la tente

  • Comment est marqué le retour à la civilisation ?
  • Quels sens revêt ici le mot "obscurité" ?

Rituel inversé : retour à la civilisation : avec les détails triviaux s'efface le lyrisme de l'auteur, comme si son langage poétique n'était pas fait pour de tels gestes.

L'obscurité :"se glissa à nouveau sous la tente", le connecteur temporel boucle la boucle.

La poursuite de l'enfant se termine et il regagne sa place. Il quitte le désert scintillant et silencieux pour une obscurité peuplée de mots.

8. L'obscurité de la mort

  • Par quel média passe la terrible nouvelle ?
  • Comment le passage est-il rythmé ?
  • Comment l'enfant apprend-il finalement la terrible nouvelle ?

Le truchement du son : la nouvelle ne passe pas par le prisme des émotions de l'enfant, mais par la voix d'un étrange vieillard.

Rythme saccadé, nouvelle différée : les rythmes binaires font grimper le suspense.

Le pouvoir des mots : "Elle s'est éteinte comme un feu qui n'a plus de braises".

La révélation finale met fin au suspense et explique la fuite en avant du personnage. Le roman autobiographique s'initie par un drame, et avec lui, la vie de Mohed Altrad.

À travers sa fuite, l'enfant dissémine des bribes d'angoisse, augures d'une fin tragique pour le lecteur. Le personnage se lance dans une poursuite nocturne et se heurte à la puissance du cosmos. Il oublie face aux éclats du fleuve sa condition, sa tristesse. L'auteur prend soin de ne pas la lui rappeler. Il diffère sa révélation, qui tombe comme un couperet.

L'incipit préfigure la trajectoire du héros, qui va fuir sa condition, s'offrir une parenthèse, mais au risque d'en perdre son identité. Pour la retrouver, il faudra revenir vers le désert.

Séance 2 - Confrontation avec trois incipit célèbres

Supports : La condition humaine de Malraux, L'étranger de Camus, Que ma joie demeure de Giono.

Travail de groupe : confrontation de ces trois textes avec l'étude de l'incipit de Badawi.

  • Quel est le texte qui vous semble se rapprocher le plus de l'incipit de Badawi ? Quel est celui qui vous semble le plus éloigné ?
  • Choisissez un texte que vous étudierez en le confrontant à l'incipit de Badawi.

La condition humaine

in medias res --> point commun.

Opposition ombre/lumière --> point commun.

Cadre de l'action : pas de plan d'ensemble, techniques cinématographiques, succession de gros plans --> différence.

Introspection : description détaillée des perceptions : --> différence : nous connaissons l'angoisse de Tchen, de son hésitation à tuer, les interrogatives initiales et les répétitions le montrent (monologue intérieur) : "Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des ennemis éveillés !". Il tente également l'autopersuasion : "Il se répétait que cet homme devait mourir.". La focalisation utilisée dans l'incipit de Badawi nous prive de monologue intérieur sauf quand il décide de se fondre dans la terre.

Incipit in medias res, qui entre au coeur de l'action et de la psychologie du personnage. Il secoue le lecteur, l'interroge et le perd, aussi. Malraux puise dans le cinéma des années 30 cette simultanéité avec le personnage. Le roman moderne saura réinvestir ces techniques.

L'étranger

Thème : mort de la mère --> point commun. Est-il traité de la même façon ?

Omniprésence du Je, choix des marqueurs temporels "aujourd'hui", "hier" --> différence : pas de "je", temps du passé.

Oralité du discours : phrases apparemment très simples --> différence : le langage imagé et poétique de Mohed Altrad est très loin de cette prose laconique.

Absence de descriptions --> différence : il y a un lyrisme évident dans Badawi.

Aucune subjectivité, neutralité totale, pas d'affectif --> différence : la douleur du deuil est esquissée, à demi-mot, de façon implicite, mais elle est si forte que le lecteur ne peut la saisir.

Absence totale de sentiments chez le héros, pas de pathos, ni de tragique --> différence : la douleur de l'enfant, sa fuite de la mort, son désir d'échapper à la réalité différent totalement de l'attitude mécanique de Meursault.

Incipit déroutant, qui met en scène un héros désincarné et pousse le lecteur à établir lui-même les corrélations entre les éléments laconiques du récit. L'absence de subjectivité de Meursault, sa passivité, déroutent.

Que ma joie demeure

Thème abordé : un personnage s'échappe du lit par une nuit étoilée  -->  point commun : Giono comme Altrad nous donnent à voir la vision d'une nuit silencieuse.

Lyrisme -->  points communs :

  • la nuit est sublimée par le style flamboyant de Giono : "Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit." ;
  • "C'était tout simplement le ciel qui descendait jusqu'à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs." --> point commun avec Badawi : "Mais, très vite, les velours du désert et du ciel s'unissaient à nouveau, comme si la terre cédait aux caresses de la lune." ;
  • les mêmes images sont employées, le même paradoxe de la brillante nuit, ici exprimé par l'oxymore : "Il y avait des éclats de nuit partout dans la chambre. Dehors on voyait presque comme en plein jour le plateau et la forêt Grémone. Les étoiles s'éparpillaient partout.". La nuit de Giono et celle de Badawi tendent toutes deux, à force de lyrisme, vers le surnaturel.

Attentes suscitées par un tel incipit : le lecteur s'attend à un événement positif dans cette nuit "extraordinaire", ce moment quasi magique, spirituel. "Il y a sur la terre de beaux moments bien tranquilles." --> différence : dans Badawi, l'angoisse qui naît peu à peu dans la confrontation du personnage et du désert laisse augurer au lecteur une fin tragique, l'incipit profondément lyrique véhicule à travers le tourbillon cosmique de l'écriture des attentes surnaturelles.

Séance 3 - Les origines : la naissance

Support : chapitre 4

Au commencement, il y a la honte, l'humiliation, le mépris. A l'aube de sa vie, l'enfant subit déjà l'âpreté, l'amertume de la nature humaine.

  • Comment la narration de la naissance est-elle organisée ?
  • Relevez le champ lexical de "l'absence de", la privation.
  • Quel est le rythme du texte ?
  • Quelle est la tonalité du texte ?
  • Quels liens y a-t-il entre ce commencement et la conception de la vie de l'auteur ?
  • Quels stigmates va-t-il en conserver ?

a. La cruauté

La cruauté de la double narration

Sa naissance racontée simultanément avec l'enterrement de sa mère.

L'absence

Le champ lexical de l'absence, de la privation insiste sur la solitude.

Le rythme du texte

Le texte est profondément marqué par les répétitions, qui rythment la colère.

b. La souffrance

La tonalité pathétique

La tonalité du texte est profondément pathétique : la force de la mère, qui ne proteste pas, ne pleure pas, fait face à l'horreur nous émeut beaucoup.

Le pathétique de la scène est renforcé par son aspect public, c'est une véritable tragédie, puisqu'il y a un public, qui contemple la scène en se délectant du malheur des autres.

Les stigmates

L'enfant garde en mémoire cette souffrance.

c. L'absurdité des rites

Mécanisme déshumanisé

L'enterrement n'est qu'un rite des hommes.

En retrait

L'enfant, pourtant une des seules personnes à pleurer la morte reste à l'écart.

Le texte se termine sur une prolepse : "Lorsqu'il reviendra, des années plus tard, le vent aura tout balayé sur la colline".

À peine venu au monde, l'enfant est chassé, estampillé impur ou indigne. De cette répudiation restera une profonde amertume envers la nature humaine, mais aussi un lien particulier avec celle qui a tant souffert. Est-ce pour elle, pour la venger, qu'il est allé conquérir un nom ?

Séance 4 - La quête de l'identité

Support : le roman en entier

  • Qui est "l'enfant" ? Quel est son drame initial ?
  • Comment parvient-il à se forger une identité ?
  • Quels sont les différents prénoms qu'il utilise ?
  • À travers quels lieux change-t-il d'identité ?
  • Cette quête effrénée d'identité n'est-elle pas dangereuse ?

L'enfant, Maïouf, Qaher... Dans ce roman initiatique, l'auteur ne cesse de renommer son personnage au détour de ses déracinements. Né au coeur d'une répudiation, il n'a pas d'identité, hormis celle de la honte. L'enfant cherche alors désespérément une légitimité, un nom, une égalité, que l'école lui apportera. Il bouscule son destin, redessine sa trajectoire. Mais au cours de ses nombreux déplacements, le badawi ne se perd-il pas ?

Au commencement : la malédiction

1. Existence fondée sur la honte

Chronologie bouleversée --> malaise : les premiers chapitres racontent la mort de la mère, alors que le chapitre 3 et le chapitre 4 comportent des analepses (retour en arrière) qui font le récit de la triste de vie de sa mère, et de sa propre naissance.

L'enfant est fils d'une femme répudiée.

Mais il doit subir un double abandon : sa mère doit se remarier, il est donc élevé par sa grand-mère.

2. Une existence fondée sur un lien extraordinaire

Les rares moments qu'il arrache à sa mère, déjà mourante, sont d'une beauté déchirante.

Cette relation, très forte, cette humiliation, au commencement, sont peut-être ce qui font avancer cet enfant du désert vers une destinée hors du commun.

3. Être un badawi (bédouin)

Le rejet, avant même de s'inscrire dans sa trajectoire intime avec la répudiation de sa mère, fait partie de son identité de Badawi.

Le rapport au désert : les badawis eux-mêmes, dans leur vie hostile, entretiennent un étrange relation avec le désert : "Le désert c'était l'hostilité que l'on devait vaincre, il fallait ne l'avoir jamais connu pour croire qu'il fût autre chose".

Étranger dans son propre peuple : il est ni d'ici ni d'ailleurs : "Il n'était pas vraiment de la ville, mais il n'était plus tout à fait un être du désert" (chap. 13, p. 62-63)

Une identité retrouvée : l'école

  • Travail de groupes : Cherchez dans le livre les passages qui traitent de l'école : déterminez ce que l'on apprend sur l'école et quelle est la vision du narrateur de celle-ci.

4. Ce que représente l'école pour lui, un badawi

Chapitre 5, p. 27 : la transgression et la révolte : braver l'interdit de la grand-mère.

Chapitre 6, p. 29 : fascination/réalité : "ce palais riche en fontaines et en jardins".

5. La première école : légitimité et identité

Chapitre 7 : la première journée :

  • Première fois qu'il est considéré : le maître le défend face aux autres.
  • Première fois qu'il est nommé : Maïouf.
  • L'école lui acquiert des droits, elle lisse les inégalités, même s'il est répudié, même s'il est pauvre, n'a ni chaussure, ni matériel, ni vêtements, s'il sait apprendre, il existe.
  • Jalousie des autres, pas seulement négative : Maïouf a compris que si on le jalouse, c'est qu'il a réussi.

Chapitre 9 : départ du maître : "Moi aussi, j'ai eu les pieds nus".

6. La ville : l'horizon s'ouvre

Chapitre 9 : changement d'école.

Départ pour Raqqah : "L'important pour lui était l'école. Un toit et un lit étaient une nécessité".

Rencontre avec Fadia : cette rencontre lui confère une nouvelle identité.

Le risque de se perdre soi-même

7. La France : une identité perdue

Hasard total de sa destinée.

Identité émiettée : arrivé en France, il émiette un peu plus son identité, en se défaisant de son nom.

Identité volée : en vivant à l'étranger, il est arraché au désert, à son pays.

8. Fadia

Fadia était la garante de son identité, celle pour qui il comptait, il existait.

Ils se sont trompés, sans le vouloir, il n'était pas vraiment lui-même dans l'amour.

9. La reconquête du "moi"

Le retour : il revient dans son village dans un luxueux taxi.

La reconquête du "moi" : "Je m'appelle Maïouf" (p. 243).

Le désert, recèle l'identité de Maïouf : "Le désert que j'ai rejeté, il m'habite à présent".

 

Ce roman autobiographique questionne l'identité. La naissance nous impose-t-elle une identité ou peut-on se la forger ? Les êtres que l'ont rencontre peuvent-ils nous changer ? Les lieux que l'on fuit, ceux que l'on investit peuvent-ils nous transformer ?

Mohed Altrad semble nous répondre que l'identité est bien originelle. À trop fuir sa condition de badawi, à trop bousculer son destin, Maïouf l'abandonné devient le sans pays, sans origines, sans personnalités. Un déraciné, ni d'ici, ni d'ailleurs, étranger dans son propre pays. Qaher, le victorieux payera sa conquête avec son âme. Et c'est au plus profond du désert, enfouie sous le sable, qu'il ira la retrouver.

Lire au lycée professionnel, n°67 (01/2012)

Lire au lycée professionnel - de Mohed Altrad : pistes pédagogiques