Dossier : Récits de filiation et récits de vie

Badawi de Mohed Altrad : à la rencontre d'un bédouin pas comme les autres

Chloé Prieto, professeur-documentaliste au collège Henri Bourillon (Mende, académie de Montpelier)

Descriptif de l'action

  • Lire et étudier l'oeuvre et le contexte de Badawi (bédouins) de Mohed Altrad publié chez Actes Sud en 2002, dans la collection "Babel".

Objectif général

  • Mener un projet interdisciplinaire qui permettra aux élèves de réfléchir tant aux problématiques littéraires que géopolitiques et humanistes posées par l'oeuvre.

Objectifs pédagogiques disciplinaires

  • Lettres : étude d'un genre au programme, l'autobiographie, avec une attention particulière pour la question de l'identité importante dans l'oeuvre.
  • Géographie : présentation d'un pays, évolution des villes (Damas) ; spatialisation du roman à partir de citations de l'oeuvre.
  • Musique : écoute et étude du Fou de Layla, musique syrienne contemporaine, extrait de l'album Lapis Lazuli d'Abed Azrié, écoute d'une musique religieuse et d'une musique traditionnelle.
  • Arts plastiques : étude d'oeuvre d'une exposition contemporaine franco-syrienne, "Paris-Damas : regards croisés".
  • Documentation : mise en place d'un "coin syrien" dans le CDI.

Objectifs éducatifs

  • Ouverture culturelle sur un pays méditerranéen.
  • Réflexion philosophique et débat civique sur autrui, sur l'intégration et l'immigration.

Intervenants extérieurs

  • Abir Karami, étudiante syrienne en France (par correspondance, pour la réalisation du coin syrien).
  • Nada Karami, responsable de l'espace d'exposition Europia production à Paris (par correspondance, pour le travail sur l'exposition "Paris-Damas : regards croisés"), http://europia.org/Paris2008/accueil.htm
  • Mohed Altrad, l'auteur (en présence pour une rencontre avec les classes).

Le projet Badawi a été initié par le recteur de l'académie de Montpellier en avril 2011 pour l'année scolaire 2011-2012, une vingtaine d'établissement collèges, lycées, lycées professionnels participent. Chaque établissement décline le projet selon ses envies et ses idées.

Badawi est un roman largement autobiographique. L'auteur, Mohed Altrad, est né bédouin, dans le désert syrien. Sa mère répudiée décède lorsqu'il est tout petit. Sa grand-mère le recueille par obligation mais ne prête aucune attention à cet enfant de la honte. Le petit Maiouf (l'abandoné) sort très tôt de la tente le matin, traverse seul le désert, pieds nus, pour se poster près de l'école et écouter le maître. C'est le début d'une histoire empreinte de volonté, de motivation mais aussi de modestie qui conduit l'enfant, devenu adulte et devenu Qaher (le victorieux) en Occident.

Mohed Altrad est aujourd'hui français, il vit à Montpellier. Il a écrit Badawi en français, une langue qu'il a appris "dans la souffrance" car tellement différente de sa langue maternelle, l'arabe. Mais une langue qui, aujourd'hui, le passionne et dont il a su découvrir, adopter toutes les subtilités. Il reçoit pour ce roman, la Plum'adely, le prix littéraire qui récompense chaque année un chef d'entreprise, auteur. Chef d'entreprise, Mohed Altrad est à la tête du groupe Altrad, multinationale très importante dans le domaine de l'échafaudage et de la bétonnière. Il a la volonté de rendre à un pays, ce que le sien ne lui a pas offert. Il s'investit sur le plan littéraire et auprès des scolaires. Il s'investit et investit sur le plan sportif, en devenant le président de Montpellier Hérault Rugby. Le plus intéressant dans la rencontre, le contact avec Mohed Altrad, c'est sa modestie, sa sincérité, sa sensibilité et surtout sa façon d'aborder des questions sensibles - la religion, l'amour, l'argent - avec intelligence et discernement.

Déroulement d'un projet pluridisciplinaire

Bien sûr le projet prend source dans la lecture et l'étude littéraire de l'oeuvre (voir article ci-après), mais les éclairages des autres disciplines sont indispensables pour des élèves qui connaissent mal ce pays méditerranéen.

Un éclairage géographique

Le premier cours est intitulé : La Syrie d'aujourd'hui : lecture géographique d'un roman autobiographique

Les enseignants, à partir de citations de l'oeuvre, tirent des problématiques géographiques. Pour chaque citation choisie, une illustration et des documents sont proposés.

Les élèves étudient l'ensemble et tirent les conclusions :

"Les Bédouins sont des nomades. Ils regroupent plusieurs tribus et vivent de l'élevage de chameaux ou de brebis dans le désert (syrien). Ils ne représentent que 1% de la population en Syrie. Ils parlent l'arabe comme les syriens mais ils ont un dialecte propre. C'est une population minoritaire en Syrie. Le gouvernement veut les sédentariser."

Deux autres problématiques abordées :

  • La Syrie, un vaste désert aride habité par quelques Bédouins ? Il est ici question de climat, de densité et de répartition de populations.
  • L'eau, une richesse ? L'Euphrate est le seul fleuve qui traverse la Syrie. L'eau est source de conflits. L'eau mal répartie sur la planète. Dans le roman, lorsque Maïouf arrive à Montpellier, pour ses études, il écrit à Fadia, son amie :

"Et puis, tu le croiras ou non, il y a l'eau courante dans ma chambre, et même une douche".

(p. 138)

Le second cours s'intitule : La ville dans Badawi : un problème identitaire et de géographie pour tous les Syriens. Il est construit sur le même principe et sa conclusion ouvre un lien très clair avec le cours de lettres :

"La double problématique de la ville perçue à la fois comme un objet de désir et de rejet est à mettre en relation avec la double identité du personnage Maïouf/Qaher."

Un éclairage musical

Les élèves écoutent trois extraits musicaux :

  • une musique religieuse ;
  • une musique traditionnelle profane, la Wasla Nahawand par les Musiciens d'Alep ;
  • Fou de Layla d'Abed Azrié, un texte qui fait échos à Qays (mort en 668), première expression de l'amour courtois et qui inspira Aragon pour Le fou d'Elsa.

L'écoute des extraits s'accompagne d'une reconnaissance des instruments du petit ensemble instrumental arabe (le takht) : le oud (luth oriental), le qânûn (cithare sur table), le riqq (petit tambourin), le nay (flûte), et la darbouka (tambour).

Un éclairage plasticien

En 2008, à Paris a eu lieu une exposition, "Paris-Damas : regards croisés".

Des plasticiens français posent un regard sur Damas et inversement. Cette exposition a fait l'objet de deux publications, en livre et catalogue : Khaldoun Zreik et Nada Karami-Zreik, Paris-Damas : regards croisés, Europia, 2008.

Une oeuvre a été choisie comme support pour le cours, Paris vu de Damas 1 de Gassan al Nana, huile sur toile 100x120 cm, 1992.

Les élèves étudient l'oeuvre.

Un tableau entier fait de signes tantôt effacés, tantôt prononcés (silhouettes, visages, drapeau, circulation). Bien qu'on les pense peut-être partielles ou incomplètes, les formes ne sont pas interrompues mais bien comprises, contenues, inclues dans le tableau - enfouies dans la matière, la couleur et la lumière.

Le titre évoque une distance, un point de vue et une destination déterminée. Le tableau traite cette distance en forme de souvenir plus ou moins "vague". On peut penser une distance, l'évaluer ou la quantifier, la schématiser, en rendre compte d'une manière cognitive. Le peintre choisit de l'épaissir et de lui donner au contraire la forme d'un espace indéterminé, dans lequel quelques silhouettes et signes circulent, s'approchent et s'éloignent de la scène picturale.

Cette étude débouche ensuite pour les élèves sur un travail sur la mémoire, en 3 étapes.

  1. Dessiner les rues de sa ville sur nature. Plusieurs dessins "en présence". Crayon, bloc de papier.
  2. Trois images : d'abord deux tableaux orientalistes (un de Ingres, un de Delacroix) et une vue prise à Damas. Les images sont visionnées une par une. À chaque fois les élèves doivent la regarder pendant 3 minutes, puis doivent la reproduire (image cachée) ou en rendre compte immédiatement après.
  3. Jouer à l'étranger : rendre compte de notre ville habituelle, à la manière d'"un lointain si proche" (Walter Benjamin).

En appui pour un travail plastique sur les contours : un paysage de Turner et une sculpture de Medrado Rosso.

Une ouverture culturelle, avec un coin syrien au CDI

Parallèlement, au CDI, ouvert à tous les publics de l'établissement, pendant une quinzaine de jours, un espace est consacré à la culture syrienne.

Volontairement, cet espace n'est pas signalé. Le coin attire l'attention. Les objets dont la djellabah sur un mannequin, les drapeaux syriens et les photos de Yann Artus Bertrand sur le désert ou le pétrole (en relation à un extrait de Badawi) interrogent les "passants". Qu'est-ce ? Où sommes nous ?

Les premiers objets aisément reconnaissables (lampe orientale, réchaud à pétrole, théière et sucrier) conduisent faussement les élèves vers un pays du Maghreb. D'autres objets comme les écharpes en poils de dromadaire (oui, oui, vous pouvez toucher) et la fiole pour le Khôl (utilisé aussi bien par les hommes que par les femmes pour se protéger les yeux du vent des sables) confirment que nous sommes dans le désert. Le foulard pour la danse du ventre et les odeurs d'eau de fleur d'oranger permettent aux élèves de prononcer les termes de Proche-Orient ou Moyen-Orient. Le reste est anecdotique mais ne les intéresse pas moins : la gazelle en bronze, un jeu typique du pays à deviner, le Ghassoul (en après-shampoing pour protéger les cheveux), la pierre d'alun, l'huile d'Argan, à l'occasion la grenade et de petits gâteaux syriens pour découvrir les saveurs. Terminer par l'indice le plus probant : "Le savon d'Alep... Une ville de quel pays ?". Un seul sur 700 à répondu : LA SYRIE.

C'est seulement sur les derniers jours que les livres apparaissent, dont par exemple ces trois documentaires :

  • Frédéric Soreau, Syrie, Georges Naef, 2011.
  • Claude Brunerie, Empreinte du désert, Georges Naef, 2011.
  • Elie Badra, Les saveurs d'Alep, L'homme, 2011.

Et ces deux fictions :

  • Shaun Tan, Là où vont nos pères, Dargaud, 2007, très bel album sans texte sur l'exil.
  • Philippe Frey, Nomades. Rencontres avec les hommes du désert, Laffont, 2006.

Rencontre avec l'auteur

Tout ce travail conduit à la rencontre avec Mohed Altrad. Ému, discret, il répond aux questions des élèves avec pertinence et réagit aux lectures proposées avec sincérité. Ces digressions sont bienvenues. Il aborde les thèmes de la religion, l'amour et un peu l'économie avec tact et justesse pour des élèves et dans le cadre scolaire. Les citations illustrées par les élèves lui permettent d'avoir un support convenable pour une dédicace.

Lire au lycée professionnel, n°67 (01/2012)

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