Dossier : Récits de filiation et récits de vie

Le récit de filiation : définition et intérêt pédagogique

Mathieu Gillot, PLP lettres-histoire au lycée René Cassin (Mâcon, 71)

Définition

  • C'est l'individuation, l'appropriation de soi opérée dans et par le langage, la langue est le vecteur d'une diction de soi.
  • C'est aussi une reconstitution ou une restitution du passé, acte de générosité, parler pour ceux qui n'ont pas su dire ou qui ne peuvent plus dire.
  • Ce sont des récits de mémoires appartenant à un groupe social spécifique ou exprimant des vies peu banales.
  • Enfin, ce sont aussi parfois une interrogation exigeante du passé, se demander pourquoi le passé s'est déroulé ainsi et pas autrement.

Le récit de filiation se place en réaction au "nouveau roman" qui avait exclu le sujet. La mort de l'auteur dans le récit et la place du lecteur qui donne lui-même le sens au texte sont condamnées par les nouveaux auteurs de la fin des années 70, début 80. L'ère du soupçon vis-à-vis de l'auteur est attaquée, écrire n'est pas que donner forme mais c'est aussi assumer une démarche individuelle qui prend son sens grâce à un auteur moteur.

Les récits de filiation s'inscrivent en fait dans une justification et c'est en cela que ce n'est pas une écriture autobiographique nombriliste. La démarche interroge le sujet et reprend le questionnement du sujet. Le nouveau roman a éludé le sujet car il était soupçonné de polluer l'écriture, le récit de filiation assume ce soupçon, les auteurs écrivent avec ce soupçon et interrogent le sujet mais aussi l'acte d'écriture.

Aujourd'hui les auteurs réfléchissent sur la forme et la fonction du roman tout en interrogeant le temps et le contexte d'écriture. Ainsi on aboutit à une reformulation permanente du propos, à un ressassement des souvenirs (passés au tamis pour différencier le vrai du vraisemblable et le vraisemblable du faux), les auteurs vont éviter les falsifications du récit. C'est une inquiétude existentielle du narrateur.

Le récit de filiation est aussi différent de l'autofiction (Pérec/Barthes) : l'autofiction présente un mal-être de soi grâce à un monologue intérieur or le récit de filiation tente de tirer au clair ce mal-être de soi grâce à une enquête qui s'ajoute à la narration. Cette enquête s'applique à des objets nouveaux : des conversations, des photographies, des objets de famille, des détails.

Le récit de filiation est très influencé par le développement des sciences humaines : le sujet n'est pas un être autonome, il est altéré par les autres, par son histoire, par des lieux... Même si le récit de filiation se défend d'être le récit légendaire d'une famille, il est l'invention d'un autre récit, d'une autre légende élaborée grâce à des bribes de souvenirs, des manques, des mots, des objets incertains...

Souvent le deuil est abordé mais ce n'est jamais une thérapie ou une confidence pathétique, le récit de filiation ausculte en soi le creusement de l'absence, il éclaire alors une nouvelle conscience du temps : pas la rupture simple avant/après mais rythme brisé, le vécu peut être lent ou dense, rapide ou futile. C'est une épreuve de lucidité, le deuil permet de découvrir des nouveaux espaces, ceux des dettes ou d'un passé ignoré jusque là.

En quelque sorte le sujet essaie de se connaître mais seulement au détour de l'autre : ancêtres, famille, tribu, autres auteurs, personnages historiques, professeurs marquants...

Le sujet, l'auteur cherche à comprendre son temps, à se relier à son passé, à interroger son modèle et ses fondateurs. Ces textes disent à la fois combien l'existence et la langue sont toujours habitées par d'autres expériences et d'autres paroles qui la constituent et résonnent en elle. Faux procès que celui de l'introspection nombriliste.

Exemple

Les auteurs des îles françaises transforment en Histoire le passé subi, témoigne aussi des histoires pour rendre hommage. Ils tentent de démêler le sens douloureux du passé pour le projeter dans le futur. Acte de transmission et de passage pour toute une communauté.

La filiation est une écriture qui veut communiquer au lecteur ce qu'écrire veut dire.

Intérêt pour nos élèves

Accroche des élèves

  • Intérêt pour les histoires personnelles.
  • Intérêt pour les histoires vécues, réelles.
  • Intérêt de l'identification à celui qui écrit.
  • Interpellation fréquente des lecteurs.

Rupture des représentations

  • Réflexion sur l'acte d'écrire. Appropriation aisée des mécanismes ou des déclencheurs d'écriture : l'écriture n'appartient à personne. Les auteurs de récit de filiation expriment parfois des choses banales mais d'une importance personnelle intense. Ainsi on aboutit à une réflexion sur la relativité de l'existence : différence entre Histoire et histoire (Juliet pendant la Seconde Guerre mondiale).
  • Passer du concret à l'abstrait : ce qui m'entoure peut contenir un sens, des symboles.
  • Passer de l'avoir à l'être : un objet nous appartient mais nous appartenons aussi à ceux qui lèguent l'objet.
  • Relier le moi aux autres : je suis moi car les autres me regardent, car je communique avec les autres, car je suis différent des autres. Importance de l'ouverture aux autres. Amener les élèves à la double interrogation : Qui suis-je ? Avec qui je vis ?
  • Réflexion sur le temps : je suis moi aujourd'hui parce que les autres ont vécu et qui serai-je quand les autres ne seront plus ?

Les auteurs de récit de filiation

  • Récits de filiation en rapport avec la famille (légendes) : Simon, Cixous, Jeannet, Carrère.
  • Récits de filiation en rapport avec le deuil : Pachet, Guibert, Juliet, Vigouroux, Bergounioux.
  • Récits de filiation en rapport avec le deuil inversé : Forest, Chambaz, Adler, Darieussecq.
  • Récits de filiation électives, en rapport avec des auteurs, des personnages, des rencontres : Michon, toute la collection "l'un et l'autre" chez Gallimard.
  • Récits de filiation/mémoires ouvrières : Filipetti, Bon, Goux.
  • Récit de filiation du mal-être : Jauffrey, N'diaye, Kaplan, Houellebecq, Lovay, Pirotte, Lenoir, Nobécourt, Gibert, Gailly, Lê, Ernaux, Rouaud, Bergounioux.
  • Récits de filiation en rapport à l'histoire coloniale : Chamoiseau, Glissant, Depestre, Condé, Maximin, Confiant (îles) ; Ben Jelloun, Chraïbi, Djebar (Maghreb).
  • Récits de filiation d'auteurs étrangers écrivant en français : Kundera, Makine, Del Castillo, Alexakis, Biancotti, Maalouf.

Lire au lycée professionnel, n°67 (01/2012)

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