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Rencontre avec... Jean -Pierre Luminet, astrophysicien et artiste

Jean-Christophe Larbaud, IA-IPR de sciences physiques et chimiques,
Elsa Debras, professeure de lettres et de FLS.

Entretien avec Jean-Pierre Luminet (astrophysicien et artiste) .

Jean-Pierre Luminet est un homme aux multiples facettes : astrophysicien spécialiste de la topologie de l'univers, il est également écrivain, auteur d'ouvrages de vulgarisation, de romans historiques mais aussi de poèmes. Son dernier ouvrage, Les Bâtisseurs du ciel1, regroupe des biographies romancées de Copernic, Kepler, Tycho Brahé, Galilée et Newton. Nous avons profité de son passage à Grenoble pour aborder avec lui cet éclectisme dont il se fait un ardent défenseur.

Votre biographie couvre de larges horizons : outre vos activités scientifiques à l'Observatoire de Paris-Meudon, vous écrivez des romans, de la poésie, vous participez à l'élaboration d'un spectacle musical, vous dessinez...

Jean-Pierre Luminet : Pour moi, toutes ces activités forment un tout. Je n'ai jamais dissocié ces différentes approches pour essayer de comprendre, en tout cas de me faire des représentations de l'univers qui nous entoure : approches scientifiques avec le langage rationnel des mathématiques, des équations, des beaux modèles physiques, et aussi plus sensibles à travers l'art qui a une valeur personnelle mais aussi universelle, même si l'appréciation de l'oeuvre d'art est plus subjective que l'appréciation d'une modélisation scientifique où un consensus se fait. J'ai toujours été comme ça par ma nature, ma formation, je n'ai jamais séparé les savoirs.

À l'école, cela m'énervait déjà. On me qualifiait de scientifique parce que j'étais bon en maths mais dans ma jeunesse et mon adolescence j'étais surtout passionné par la musique, la poésie, la peinture. Et au fur et à mesure où j'ai progressé dans le cursus scolaire et puis universitaire, le clivage était de plus en plus prononcé. Dans les classes préparatoires, pendant que le soir mes collègues travaillaient comme des fous, je lisais Les Fleurs du mal. Quelqu'un s'est approché de moi et m'a demandé pourquoi je perdais mon temps ! Pauvre de lui !

Comment ces différentes influences vous nourrissent-elles ? Est-ce la science qui influence l'art ?

J.-P. L. : Un hasard, une surprise font qu'un transfert s'opère d'une discipline vers une autre ; je ne les ai jamais cherchés et souvent je m'en aperçois a posteriori : quand je recherche dans ma mémoire (mais pendant des années, je ne me suis pas posé ces questions), je réalise que tel travail scientifique a pu influencer par exemple à certains moments une évolution de mon écriture poétique. Par rapport à mes premiers recueils de poèmes, dans les années 80, les poèmes d'aujourd'hui sont beaucoup plus de nature topologique, c'est-à-dire avec plusieurs entrées-sorties, des lectures multiples, une sorte de polysémie, ce qui est une influence souterraine et non pas explicite de tous les travaux que je développe en topologie cosmique avec les problèmes de connexité de l'espace, transposés dans le texte.

À l'inverse, sans doute mon goût forcené de l'esthétique me pousse d'abord plus vers un travail de physicien-théoricien et de mathématicien où des préceptes esthétiques entrent en jeu. On sait que les équations mathématiques qui vont décrire un modèle ont d'autant plus de chance d'être bonnes qu'elles sont élégantes ; depuis des siècles, dans l'histoire des sciences, généralement, les théories les plus belles, les équations les plus efficaces sont les plus élégantes. Il y a une notion subjective sur l'élégance d'une équation, dans sa compacité, dans sa formulation, un petit peu comme ce que pour moi doit être la poésie : rassembler le maximum de force et d'images en un minimum de mots. Une belle équation répond à la même définition.

Je crois que l'influence est la plus visible dans le domaine des arts graphiques, entre mes recherches sur les structures bizarres, possibles de notre espace réel et ce que je transpose dans mes gravures.

Sous quelle forme pensez-vous en mathématiques ? Visualisez-vous plutôt des équations ou des images ? Comment se font les connexions ?

J.-P. L. : Ce sont plutôt des images. Les mathématiques que j'utilise pour mes recherches sont surtout de la géométrie et de la topologie, très visuelles ; même si on n'est pas équipé a priori des moyens de visualisation intérieure de choses très compliquées comme la géométrie non euclidienne ou la topologie multiconnexe, on se forme des images approchées. J'ai un fort côté visuel. Mais il n'y a pas de mystère dans toute cette affaire : la créativité m'intéresse avant toute chose. On ne réalise qu'il existe une créativité dans les sciences dites "dures" qu'après un cursus assez avancé, quand on sent qu'on domine l'outil. Tant que je n'avais pas atteint ce niveau avancé, j'exerçais ma créativité dans les arts : la poésie, le roman que j'ai pratiqué très tôt, la peinture, la musique, etc.

Comme j'avais des facilités en mathématiques, à côté, j'avais beaucoup de temps pour développer mes autres passions. À 22, 23 ans, j'ai commencé à lire des ouvrages de vulgarisation poussée sur la relativité générale, la cosmologie ; dans les années 70, on commençait à peine à parler des trous noirs... Ces choses-là m'ont fasciné, et j'ai réalisé que la créativité pouvait également s'exprimer dans la science. En plus, les grandes questions sur l'univers ne sont pas que des questions scientifiques, mais également métaphysiques : c'était un régal de me lancer dans cette aventure.

La dernière enquête PISA révèle à nouveau que les élèves français sont capables d'aller rechercher de l'information dans un texte mais sont perdus dès qu'il faut mettre en relation ou faire preuve de créativité et d'imagination pour parvenir à la solution. Comment développer cet aspect ?

J.-P. L. : L'évaluation est réalisée à 15 ans : c'est avant que ça doit se passer. Dans les maternelles, on exerce la créativité. L'enfant est le créateur idéal, il ne se pose pas de limite, il essaie de faire quelque chose avec ce qui l'entoure. L'imagination est fondamentale. Pourquoi ça se perd ? Parce que l'éducation rigidifie, met tout dans des cases, que la plupart des enseignants ne sont pas formés à cela, et le clivage date du XVIIIe siècle ! Mais des enseignants, de sciences et de lettres, m'écrivent pour me faire part de leur expérience ; je sais que certains utilisent mes livres en classe pour raconter la naissance des grandes idées. Le roman permet à la fois d'entrer en littérature et d'aborder des grandes questions de sciences.

Dans les nouveaux programmes de physique-chimie du lycée, l'aspect mathématique est moins au premier plan, l'élève est davantage confronté à un problème dont il doit imaginer la solution. Mais de nombreux enseignants considèrent qu'on leur demande de ne faire que de la vulgarisation.

J.-P. L. : Toute chose nouvelle déstabilise les Français. Tout de même, la situation s'améliore : regardez l'opération "la main à la pâte" qui rencontre beaucoup de succès. Plutôt que d'apprendre une formule géométrique, refaire l'expérience d'Eratosthène sur la longueur des ombres et s'en servir pour calculer la circonférence de la terre, c'est formidable ! Quand je vais dans un collège, que je parle aux élèves du ciel, des étoiles, à ma façon, ils veulent tous devenir astronomes. Ils ont compris que des choses qui leur semblaient ennuyeuses, les mathématiques, la physique, pouvaient servir à comprendre des choses aussi belles, aussi grandioses que de comprendre l'univers, le fonctionnement des étoiles, les trous noirs. Je fais référence à ce qu'ils ont lu, vu au cinéma, à la science-fiction. À ce niveau-là, les connaissances sont forcément vulgarisées mais la vulgarisation est fondamentale.

Dans votre recueil Itinéraire céleste, on lit un univers très construit, une recherche du mot rare, de l'alliance du mot. Qu'est-ce qui vous guide dans le choix des mots ?

J.-P. L. : L'efficacité, la beauté, la musique du mot, la polysémie, l'effet miroir. Mes premiers recueils poétiques n'évoquaient pas du tout le ciel et je séparais totalement poésie et astronomie. Qu'on me dise "vous êtes astronome donc vous êtes un poète" m'agaçait ; cela m'évoquait une forme de poésie littérale, descriptive, alors j'utilisais la poésie pour des choses intérieures, sur lesquelles la science n'a pas grand-chose à dire, comme un langage différent pour dire des choses différentes. En 1996, mon éditeur2 m'a poussé à faire un travail de recherche chez les poètes des siècles antérieurs et j'ai découvert grosso modo deux catégories : les poètes qui reprenaient la parole des savants, avec des chefs d'oeuvre didactiques comme Lucrèce, ou d'autres aux XVIIe et XVIIIe, plus pesants ; j'ai aussi découvert les "rêveurs de l'univers" ; des poètes chez qui, par l'imagination, on peut trouver des intuitions fulgurantes qui rejoignent celles des scientifiques et parfois les ont devancées3. J'ai alors joué le double jeu de miroir : commencer à utiliser dans mes poèmes des images du cosmos extérieur pour décrire clairement mon cosmos intérieur, parfois pas toujours très clair. J'aime beaucoup la phrase de Bachelard qui parle du "double infini du cosmos et de l'âme humaine". Mais c'est assez noir, je n'aime pas la poésie angélique.

Dans vos articles scientifiques, est-ce que vous essayez aussi d'avoir cette créativité, cette imagination ?

J.-P. L. : Pour les livres de vulgarisation, je prends grand soin de la forme littéraire. Dans Le Destin de l'univers, où je parle des trous noirs, de la relativité, j'inclus des citations venues de la musique, de la peinture, que je mets en relation, sans les mélanger. Dans les articles spécialisés, nous écrivons en anglais. Malgré tout, j'essaie de garder une tenue littéraire, une créativité dans la forme, pas seulement dans le fond, de trouver aussi un beau titre, métaphorique. J'espère que ces articles touchent plus, mais je n'en sais rien ! Personnellement, mon oeil est attiré par les articles qui ont un titre original. Dans L'Invention du Big bang, je parle beaucoup de Georges Lemaître, pour moi un créatif extraordinaire. Il devrait être considéré comme l'un des plus grands savants de l'histoire, il est l'inventeur du Big bang, de la cosmologie moderne ; mais il a publié la plupart de ses écrits en français et il y mettait une forme poétique (il avait suivi des cours de poésie) avec une forme d'expression que l'on trouvait au siècle des Lumières, par exemple chez d'Alembert, Pierre Simon de Laplace, Alexis Clairaut. On retrouve encore un peu ça jusque dans les années 20 avec Jean Perrin, Louis Victor de Broglie, ensuite ça se perd. Lemaître, même dans ses articles techniques, utilisait une forme très métaphorique et poétique, et sans doute cela lui a porté tort, on l'a moins pris au sérieux et on le redécouvre 50 ans plus tard.

Ce clivage est-il spécifique à la France ?

J.-P. L. : La rédaction des articles scientifiques en anglais favorise le monde anglo-saxon. Je m'attendais à plus d'ouverture en Argentine, d'où je reviens, mais le cloisonnement existe aussi, davantage dans les institutions que chez le public. Le public vient à une conférence intitulée "Science et imagination" mais les institutions restent cloisonnées. Aux États-Unis, des fondations cherchent à faire le lien. Le clivage est assez général, peut-être un peu plus prononcé dans "le pays de Descartes", et c'est mal utiliser Descartes ! Dans les ambassades par exemple, l'attaché culturel ne parle quasiment pas à l'attaché scientifique ! Toute la société s'est organisée ainsi. En France, l'appel vient plutôt des centres d'art : je vais dans les instituts de Beaux-Arts qui invitent régulièrement des scientifiques pour parler de sciences et en tirer quelque chose. Les artistes sont ouverts à ce qui se passe dans le monde. Il me semble que c'est moins facile de faire entrer l'art dans un centre scientifique que l'inverse, mais la littérature reste aussi assez fermée, peut-être moins qu'il y a trente ans, je suis optimiste, depuis le fameux livre de Prigogine et Stengers, La Nouvelle Alliance, un manifeste pour remettre ensemble ces disciplines cloisonnées. Peut-être est-ce dans l'air du temps. On part d'un grand chercheur et d'une philosophe, il faut que ça arrive jusque dans les écoles et les collèges.

Pour rapprocher les arts, la culture et les sciences, l'histoire des sciences est très importante. Quand j'ai commencé, on n'en parlait dans aucun cursus et je n'y connaissais pas grand chose. Puis j'ai lu le livre d'Arthur Koestler, Les Somnambules qui m'a introduit à l'histoire des sciences et m'a montré le pouvoir d'imagination de ceux que j'appelle les "bâtisseurs du ciel". Je faisais une expédition en Islande, je lisais le soir dans ma tente après dix heures de marche, je me régalais. C'est vraiment une approche importante et je commence à sentir une demande chez les étudiants aujourd'hui. J'ai aussi eu la surprise, à la suite de conférences, d'apprendre que des enseignants de lettres et de sciences ont exploité ensemble certains de mes livres comme Le Rendez-vous de Vénus.

J'ai aussi travaillé avec des artistes comme Gérard Griset sur un spectacle de musique contemporaine. Dans la présentation du spectacle, on explique, de manière mi-poétique mi-scientifique ce que sont les pulsars. La réaction du public est enthousiaste.

Et j'ai donné à Marc Pessin4 un poème, De natura, qui reprend Lucrèce et Héraclite mais dans ma propre forme poétique, avec une vision atomiste, qu'il a inséré dans une forme magnifique. Je lui ai aussi apporté de vieilles cartes du ciel pour en faire une oeuvre d'art.

Certaines interactions avec des artistes sont merveilleuses, d'autres plus étranges : j'ai travaillé sur les univers "chiffonnés", des modèles d'espace multiconnexe aux formes étranges, (ce n'est pas le terme technique mais déjà une métaphore) et ce terme a titillé l'univers des artistes. Un sculpteur m'a proposé un projet étrange : il m'a demandé de "chiffonner un chewing-gum" pour le reproduire en grand ! Et j'ai accepté ! Au moins, cela fertilise l'imaginaire des artistes ! Et si certains font des contresens, ce n'est pas grave : l'artiste n'est pas là pour faire du didactisme mais pour transposer à sa façon, avec son imaginaire.

(1) Les Bâtisseurs du ciel, Jean-Pierre Luminet, intégrale des quatre romans consacrés à Copernic, Kepler et Tycho Brahé, Galilée, Newton, éditions JC Lattès, 2010.

(2) Jean Orizet, au Cherche Midi.

(3) Les Poètes et l'Univers, Jean-Pierre Luminet, Le Cherche Midi Editeur, 1996.

(4) Graveur spécialisé dans les éditions d'art ; il a installé sa maison d'édition "Le verbe et l'Empreinte" en 1965, à Saint-Laurent du Pont (38).

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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