Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 2. La ville perçue

La ville steampunk, entre utopie et uchronie

Corentin Dupont, alias Lord Orkan von Deck sur le net, auteur du blog steam-litterature et instigateur du défi steampunk - étudiant en histoire et aménagement du territoire

Ce que j'ai écrit sera réalisé à la fin du siècle.
Jules Verne

Steampunk, une esthétique, un genre, un courant

Derrière ce terme assez inintelligible se cache un univers tout à fait fascinant : le steampunk s'approprie l'ambiance et les codes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe pour y ajouter une touche originale et fantaisiste, recyclant et déformant la réalité du passé. Il y a d'un côté le Steam ("vapeur" en anglais) qui évoque la société victorienne, la révolution industrielle basée sur la machine à vapeur, la IIIe République, etc. À cela on appose le Punk, l'élément discordant, improbable et dissonant : la touche de fantaisie qui change tout. Imaginons par exemple la Grande-Bretagne de la reine Victoria si l'industrie et l'énergie à la vapeur avait été poussées à leurs paroxysmes : les hommes auraient-ils alors conduit des voitures à vapeur ? Aurait-on vu des automates mécaniques travailler dans les usines ? Emprunterait-on le dirigeable pour se rendre à une réception de gentlemen ?

En somme, le steampunk est la continuité moderne de l'oeuvre de Jules Verne et de H.G. Wells, considérés comme les fondateurs du genre. Ces auteurs d'anticipation ont en effet imaginé le voyage dans le temps, l'exploration de la lune ou encore les périples du Nautilus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la façon dont leur futur (notre présent) était envisagé autrefois. Souvent kitsch, parfois caricatural, cette vision archaïque du futur est qualifiée de "Rétro-futurisme". Il y a tant d'acceptations pour le steampunk qu'il en devient difficile à définir, mais on peut toutefois dire qu'il s'agit du passé tel qu'il se serait déroulé si le futur était arrivé plus tôt.

Ce concept légèrement alambiqué n'aurait jamais germé si trois auteurs de Science Fiction n'avaient pas eu l'idée saugrenue dans les années 80 de se lancer dans l'écriture de style de la fantaisie historique : cela consistait à pasticher les auteurs d'époque en joignant au style rétro une trame narrative délurée. Pour K.W. Jeter, James Blaylock et Tim Powers, le terme de steampunk n'était alors qu'une boutade, rien de bien sérieux. Ils n'étaient alors pas conscients d'avoir impulsé des deux côtés de l'Atlantique un véritable courant qui stimule aujourd'hui encore la créativité, qu'elle soit littéraire ou non.

L'intérêt du steampunk dépasse largement la pure lecture récréative. En effet, son aptitude à mettre en exergue certains éléments relatifs au XIXe siècle permet de soulever des sujets d'étude passionnants. L'ère de la vapeur est avant tout le siècle du progrès, de l'évolution technologique et de la découverte scientifique; se replacer dans son contexte permet donc de revenir à la source des fondamentaux contemporains. Il s'agit à la fois du siècle du positivisme, de la conviction en l'amélioration de la condition humaine, de la foi en la science, la construction et un avenir meilleur, mais aussi du siècle du scepticisme qui a amené le monde à la première guerre mondiale, à l'auto-destruction, avec ses déséquilibres et ses inégalités.

Le XIXe siècle est aussi un sujet particulièrement riche pour les sciences humaines. D'un point de vue socio-économique, le steampunk aime mettre en avant les logiques de castes : une noblesse vieillissante, une bourgeoisie opportuniste en pleine ascension, mais aussi un prolétariat désoeuvré et exploité. On entre donc foncièrement dans une dimension politique avec d'un côté l'expansion économique, et les révolutions prolétariennes de l'autre : la montée du libéralisme face à la naissance du socialisme.

La mégapole, terreau du steampunk

En grossissant fictivement les traits du passé, le steampunk met en avant un monde plein de contradictions, à la fois ancien et moderne. C'est d'ailleurs dans l'univers urbain que son esthétique s'exprime le mieux. On aime généralement prendre l'exemple des mégapoles de Londres et Paris, capitales au patrimoine urbain très riche. En exagérant l'urbanisation et l'invasion démographique sur le Londres victorien et le Paris haussmannien, on peut imaginer la ville monstrueuse et tentaculaire, fourmillante de vie et pourtant si morbide, aussi rayonnante que crasseuse.

La ville du steampunk, c'est cet entassement de vies et de constructions, cette complexité et ce gigantisme qui lui donne presque une personnalité.

Un des éléments récurrents dans toutes les oeuvres approchant de près ou de loin le steampunk, c'est la verticalité. La ville est si gigantesque, si dense et si peuplée que ses immeubles se développent en hauteur, érigeant sur plusieurs dizaines d'étages des strates de bâtiments tous différents les uns des autres. L'urbanisation est alors une parfaite anarchie mais elle ne manque néanmoins pas d'harmonie dans son éclectisme. Se superposent aussi plusieurs couches de passerelles et ponts métalliques, laissant alors tramways et trains passer aussi bien au dessus qu'en dessous des batisses. En perpétuelle mutation, certains verront dans cette cité montante une référence au mythe de la tour de Babel.

À cette verticalité urbaine s'ajoute bien évidemment une verticalité sociale, plus symbolique et dont la forme varie. Il s'agit d'une séparation hiérarchique et nette entre les différentes couches sociales de l'époque, et cette fracture s'exprime très clairement dans l'urbanisme de la ville. Au sein d'un immeuble type du Baron Haussmann, ce sont les plus défavorisés qui habitent des appartements de plus en plus hauts, petits et insalubres. À Paris comme à Londres, les quartiers les plus pauvres sont concentrés à l'Est car les vents chargés de vapeur de charbon issue des usines s'y orientent toujours. Le schéma le plus fréquemment utilisé est surement celui inspiré du film Metropolis de Fritz Lang (1927). Metropolis est une ville qui matérialise la lutte des classes, avec dans ses bas fonds des ouvriers harassés par un travail en usine inhumain, et dans la ville haute une classe de dirigeants oisifs vivants dans le luxe et l'insouciance. Le milieu urbain devient donc au travers de son urbanisme l'expression des paradoxes de sa société.

La verticalité s'exprime aussi par la conquête des cieux. Dans une époque de grandes découvertes, le steampunk utilise souvent le dirigeable comme principal symbole de l'exploration des milieux inconnus. La présence d'aérostats et d'aéronefs qui lévitent dans le ciel autour des immeubles est un des codes que l'on retrouve presque obligatoirement. Il en va de même avec l'exploration des milieux sous-terrains et sous-marins, inspirés du Voyage au centre de la terre et de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Le Nautilus est d'ailleurs un fameux véhicule que l'on imagine sans mal naviguer dans la Seine ou la Tamise.

Le steampunk, c'est aussi le goût du baroque surchargé, de l'abondance de détails architecturaux. La cité doit être aussi opulente en décors que l'exposition universelle de Paris en 1889. Son esthétique peut se décliner en plusieurs architectures : tout d'abord, il y a l'architecture industrielle, métallique et démesurée qui fait passer la ville pour une usine géante, mais on y trouve aussi en totale opposition les courbes et les couleurs de l'art nouveau, plein de dorures et ornements. Enfin, un troisième courant plus rare serait celui du néogothique, tout aussi impressionnant mais tout de même plus froid et sordide.

N'oublions pas que la ville, c'est aussi (à l'époque) l'épicentre de tous les vices et de toutes les dérives sociales : il y a donc toujours un moment pour dépeindre comme le faisait Charles Dickens les quartiers malfamés, ces ruelles pavées légèrement éclairées la nuit au bec de gaz. On y trouve des ivrognes rendus fous par l'absinthe en train de cuver dans le caniveau, des orphelins voleurs vivant dans l'insalubrité comme Oliver Twist, des bourgeois venus s'encanailler dans les bas fonds avec les prostituées des maisons closes. Et c'est dans cette ambiance putride, décadente et nocturne que plane un épais brouillard de pollution que les Londoniens appellent "smog". Bref, on se trouve dans un univers beaucoup plus mystérieux, sombre et terrifiant : c'est celui des faits divers sordides, celui de Jack l'éventreur.

Le XIXe siècle a été un véritable tournant en terme d'urbanisme puisque la planification urbaine a été dirigée par certaines idéologies de l'époque. Le courant hygiéniste a ainsi poussé les autorités à se préoccuper des conditions de vie insalubres des ouvriers : cette idéologie considère la misère et la malpropreté comme déterminantes de tous les vices et déviances sociales. C'est ainsi que l'on a mis en place le ramassage des détritus, qu'on a élargi les rues pour les aérer et que l'on a construit de vastes réseaux d'égouts (encore un monde sous-terrain plein de mystères !). Cependant, cette idéologie se rapproche très rapidement de la politique sécuritaire : aérer les rues oui, mais surtout pour empêcher les ouvriers de monter des barricades. L'amélioration des conditions de vie des ouvriers n'est pas véritablement de l'altruisme, c'est surtout la crainte des révolutions socialistes qui a poussé Bismarck à faire ses lois anti-socialistes et Napoléon III à lancer la restructuration de Paris. De la même manière, les grands patrons adeptes du paternalisme d'entreprise ont aussi fait construire des familistères, phalanstères hébergeant dans de bonnes dispositions les familles d'ouvriers tout en les surveillant. Dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum, Jules Verne dépeint deux urbanismes utopiques totalement opposés : nous avons d'un côté Franceville, cité soumise à une planification précise, rectiligne et hygiénique où le cadre de vie et le vivre-ensemble sont des priorités. De l'autre, il y a Stahlstadt, une ville-usine construite dans l'unique but de produire des canons. Elle demeure secrète et dirigée d'une main de fer par un scientifique allemand. Dans l'écriture tout comme dans la disposition des villes, on ressent le manichéisme de Verne et son esprit revanchard. Sans demi-mesure, ces confrontations et exagérations idéologiques et urbaines sont du pain béni pour qui veut en faire une lecture sous le prisme du steampunk.

    Pistes de lecture

  • Le steampunk est un sujet complexe car il est difficile à définir. Il est à la fois un genre et une esthétique, un exercice d'écriture comme un angle de lecture. Il se décline sous une infinité de formes et de médias, si bien qu'il est aujourd'hui un courant de créativité très en vogue, que ce soit dans la littérature, le cinéma, la mode vestimentaire ou bien le design. Pour certains aficionados, c'est même un état d'esprit, une vision du monde passéiste mais non réactionnaire. On peut observer un parallèle avec le courant gothique, bien que ce dernier se ridiculise de lui même en devenant un "style" caricatural.
  • Il est difficile de qualifier une oeuvre de steampunk ou non étant donné l'absence de définition stricte et la subjectivité de l'interprétation : on retrouve certains éléments, codes et stéréotypes dans toute sorte d'ouvrages, mais cela ne suffit pas pour dire d'eux qu'ils sont exclusivement steampunk. Ça n'est généralement qu'une touche, une ambiance que les gens apprécient sans pour autant savoir qu'il existe un nom pour désigner cette sensibilité. Voilà pourquoi le steampunk est toujours aussi inconnu, stigmatisé comme un "sous-genre de la Science Fiction", si complexe à appréhender sans tomber dans les clichés faciles. Le meilleur moyen pour s'en faire une idée est donc bien évidemment de s'intéresser à quelques ouvrages.
  • Steampunk ! L'esthétique Rétro-futur / Étienne Barillier
    Les moutons électriques, 2010
    Cet ouvrage de référence est le seul essai francophone réalisé jusqu'à maintenant. Il présente un panorama exhaustif des influences et des étapes de création traversées au cours des années. Très complet en textes et agrémenté d'images très parlantes, il nous apprend beaucoup sur la richesse métatextuelle et multimédia qu'offre le steampunk. Un travail très sérieux et indispensable pour approfondir ses lectures.
  • Dreamericana / Fabrice Colin
    J'ai lu, 2003
    Cet ambitieux roman nous raconte la vie d'un écrivain en pleine crise de la page blanche, un écrivain mondialement connu pour avoir créé une grande fresque steampunk, un XIXe siècle alternatif avec ses histoires d'espionnage et de politique. Mais l'écrivain en question traverse une crise d'identité et commence à confondre réalité et fiction, si bien qu'il finit par se demander si la réalité ne serait qu'une dimension altérée du monde qu'il croyait avoir créé. Cette mise en abime écrite d'une main de maitre par Fabrice Colin nous fait lorgner vers un univers passionnant et si complexe qu'on se demande s'il a été imaginé ou bien "vécu".
  • La ligue des gentlemen extraordinaires / Alan Moore et Kevin O'Neill
    Éditions USA, 2001
    Cette bande dessinée que nos voisins anglais appellent judicieusement "graphic novel" est un véritable chef d'oeuvre du courant tellement il est riche et concentré en références et codes du steampunk. Il met en scène un grand nombre de personnages de fictions de l'époque victorienne et les rassemble dans un syncrétisme explosif pour des aventures dignes d'un vieux roman-feuilleton. On (re)découvrira notamment Allan Quaterman (fameux pour son exploration des mines du roi Salomon), Mina Murray (issue de Dracula de Bram Stocker), l'homme invisible (du roman éponyme de H.G. Wells), Mister Hyde (inventé par Robert Louis Stevenson) et enfin le charismatique et mystérieux Nemo, rendu éternellement connu grâce à la plume de Jules Verne. Si la réputation de cette oeuvre souffre de sa médiocre adaptation au cinéma (transformant toute subtilité en cliché du film d'action hollywoodien), elle reste une très bonne lecture et surtout un excellent vecteur de la littérature populaire d'époque. Un recyclage réussi qui donne envie de se replonger dans ces classiques.
  • La machine à différences / W. Gibson et B. Sterling
    Le livre de poche, 1990
    L'uchronie est au temps ce que l'utopie est au lieu : c'est littéralement un "non-temps". Ce néologisme consiste en un exercice de réécriture de l'Histoire où l'on modifie juste un petit événement dans le passé et où l'on réfléchit à toutes les conséquences que cela aurait pu provoquer. Ce roman repose sur l'éventualité où l'inventeur Charles Babbage serait parvenu à construire sa "machine à différence", un ancêtre de l'ordinateur muni de rouages et de leviers. À partir de cette innovation extraordinaire se serait déroulée une histoire alternative où l'apparition précoce de l'ordinateur mécanique aurait décuplé le potentiel de la révolution industrielle. C'est dans ce contexte fictionnel que nous allons suivre des personnages totalement dépassés par ce monde fou.
  • La lune seule le sait / Johan Heliot
    Folio SF, 2003
    Situé entre l'uchronie et la science fiction, ce roman n'a pour personnage principal nul autre que Jules Verne ! Dans une France dominée par un Napoléon III tyrannique, l'écrivain des Voyages extraordinaires est un agent secret de la résistance républicaine. En s'inspirant d'une technologie extra-terrestre (lunaire pour être plus précis), la face du monde a tellement changé que tous les romans d'anticipation de Jules Verne sont désormais réalisables. Ce dernier va rencontrer des grandes figures de la contestation comme Victor Hugo et Louise Michel et partira en mission sur la lune comme il l'avait prédit dans De la Terre à la Lune.

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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