Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 2. La ville perçue

Les Villes invisibles d'Italo Calvino. Voyage à travers les mille ou une ville(s) de Marco Polo

Stefania Cubeddu-Proux, docteur en littératures française et comparée (Université de Nantes, 44)

Parmi les nombreux ouvrages qui traitent de la ville, Les Villes invisibles d'Italo Calvino se prêtent tout particulièrement à la découverte de la ville en tant qu'objet réel et imaginaire et, en même temps, à une réflexion sur la notion même de ville prise dans un sens plus large. Les nombreuses villes qui défilent sous les yeux du lecteur peuvent le conduire vers un espace réel qui lui est proche en lui renvoyant une image métaphorique de la ville qui lui est familière, comme le perdre dans les méandres les plus inextricables de son imagination vers des villes inconnues et irréelles.

Le texte de Calvino présente un certain nombre de problèmes de définition qui le rendent difficile à situer autant du point de vue du genre que du rapport à sa source ou de la structure du texte lui-même : autant d'aspects qui contribuent à déstabiliser le lecteur et à le préparer à la nature problématique de son objet, la ville.

Il semble, en effet, à première vue impossible de résumer d'une façon unique et univoque ce texte. Exactement comme il est impossible de le définir, tant les différents genres littéraires se croisent et s'interrogent à travers une langue simple, moderne et pourtant riche d'un vocabulaire précis. Le narrateur des Villes invisibles donne à lire la rencontre de Marco Polo et Kublai Khan, dans un monde lointain aux tonalités orientales et relate les dialogues qui sont censés avoir eu lieu entre ces deux interlocuteurs. Un tel dessein semble nous diriger a priori vers une structure narrative. Et pourtant, Les Villes invisibles ne sont ni un roman, ni un texte théâtral. On pourrait les considérer tout aussi bien comme un recueil de récits, un ensemble de tableaux de mots qui esquissent des villes vues ou rêvées, ou encore comme un recueil de poèmes en prose qui se présenterait comme un chant d'amour à la Ville. C'est dans cette pensée sans doute que Calvino lui-même, dans une préface devenue célèbre, conseille à son lecteur de ne pas lire son livre d'une traite, mais plutôt d'en découvrir les villes au hasard des pages : "comme on lit un recueil de poésies, ou d'essais, ou éventuellement de nouvelles". Le lecteur se trouve alors face à un bouquet de villes aux mille couleurs et parfums différents, qu'il peut remodeler à sa guise, en choisissant lui-même la composition finale. Les Villes invisibles deviennent alors un tout modulable, multiforme, tandis que le discours qui les soutient demeure dans une indétermination générique difficile à cerner pour le lecteur.

L'hypotexte de cet ouvrage est, lui, facile à repérer, il s'agit du Devisement du monde, Le livre des merveilles. Mieux connu sous le titre du Milione de Marco Polo, ce texte raconte les merveilles de l'empire mongol et par là les pérégrinations du voyageur vénitien qui vécut pendant 17 ans au service de Kublai Khan. L'empire était si vaste que l'empereur des Tartares envoyait des sujets fiables visiter ses possessions afin de lui rapporter ce qu'ils en avaient vu. En décrivant son texte, Calvino lui-même lui reconnaît une origine supposée :

"Les Villesinvisibles se présentent comme un ensemble de récits de voyage que Marco Polo propose à Kublai Khan, empereur des Tartares. (Dans la réalité historique, c'était un descendant de Gengis Khan, empereur des Mongols ; mais dans son livre, Marco Polo l'appelle Grand Khan des Tartares et c'est ainsi qu'il est entré dans la tradition littéraire)."1

Dans son livre, Calvino ne se propose pas de suivre les itinéraires de Marco Polo, qui "après être arrivé en Chine, au XIIIe siècle, visita ensuite une bonne partie de l'Extrême-Orient comme ambassadeur du Grand Khan", mais, comme lui-même le précise, il relate plutôt les récits qu'un "voyageur visionnaire", son Marco Polo, fait de villes "impossibles". En se gardant ici de tout ce qui pourrait l'asservir à une approche historique, Calvino défend jalousement sa liberté créatrice. Il n'en reste pas moins que le problème du rapport au texte-source est posé : s'agit-il d'une réécriture ? Le Milione de Marco Polo ne fournit-il qu'une référence livresque ou même un prétexte ? D'autant plus que le texte de Marco Polo lui-même pose un problème de réécriture : le marchand vénitien n'en est peut-être pas l'auteur et la multiplicité des copies qui en ont été faites en rendent l'établissement du texte original quasiment impossible2. La source se dérobe. Les Villes invisibles de Calvino, sont-elles construites sur le sable ?

La complexité dont nous avons parlé se manifeste aussi d'un point de vue typographique, car dans ce texte sont présents deux espaces textuels juxtaposés, le premier, en italiques, est le lieu où le lecteur découvre les dialogues de Marco Polo et du Grand Khan et la voix d'un narrateur qui s'exprime à la troisième personne, et le deuxième, en caractères droits, celui où trouvent place les nombreuses villes du recueil. Même si les dialogues demandent à être interprétés, ils aident le lecteur à entrer et à sortir du texte. Le livre se présente alors comme un texte ouvert qui multiplie encore ses possibilités de lecture, car à côté des combinaisons qu'offre la série des villes au fil des pages, le lecteur peut se concentrer sur les espaces en italiques, qui revêtent tour à tour des allures d'aphorismes, de dialogues ou de contes philosophiques. Cette structure pose à son tour un problème de définition, peut-être le plus essentiel : où est le texte dans Les Villes invisibles ? Faut-il le chercher dans les caractères droits ou dans les italiques ? C'est sans doute ce problème structurel qui donne au texte un caractère fuyant que nous allons retrouver au niveau de son objet lui-même, la ville.

Les cinquante-cinq villes qui composent l'oeuvre de Calvino, sont réparties en neuf chapitres, séparées par les intervalles en italiques des dialogues. Le premier et le dernier chapitre contiennent dix villes chacun, les sept autres cinq. Tous ces chapitres s'ouvrent et se ferment par les intermèdes dialogués qui sont indiqués par des points de suspension dans la table des matières. Ce qui fait un total de dix-huit dialogues distribués dans dix-huit espaces qui ouvrent et ferment chacun des neuf chapitres. Comme pour les cataloguer, Calvino établit onze catégories, entre lesquelles il distribue ses villes. Ainsi découvre-t-on "les villes et la mémoire", "les villes et le désir", "les villes et les signes", "les villes effilées", "les villes et les échanges", "les villes et le regard", "les villes et le nom", "les villes et les morts", "les villes et le ciel", "les villes continues" et "les villes cachées".

C'est donc sous l'aspect d'une multitude que se présente la ville dans cette oeuvre. Chacune porte un nom qui l'individualise, prénom de femme qui n'a pas une tonalité orientale, mais plutôt grecque ou latine, comme Isaura, Euphémie, Léonie, Aglaurée, Olivia, etc. Cette dernière particularité n'est pas sans résonner avec l'un des intitulés proposés par le texte, "les villes et le désir". L'écriture de Calvino convoque couleurs, musiques et voix, parfums pour faire vivre sous nos yeux une accumulation chatoyante : "l'horloge de cuivre, l'auvent rayé du barbier, la fontaine aux sept jets d'eau, la tour de verre de l'astronome" (Zora) ; "une musique de grosses caisses et de trompettes, le crépitement des pétards dans l'illumination d'une fête" (Irène) ; "bergamotes, oeufs d'esturgeon, astrolabes, améthystes" (Dorothée), etc. La découverte de la ville s'accompagne chez Calvino d'un éveil des sens, suggéré également par la présence de la femme qui vient souvent ponctuer les nombreuses énumérations de l'oeuvre : "les femmes avaient des belles dents et vous regardaient droit dans les yeux" (Dorothée), "des femmes qui bavardent en tissant les tapis de rafia" (Olivia), etc. Ces énumérations prennent souvent la forme de collections d'objets aux qualités parfois contradictoires : "un théâtre en cristal, un coq en or qui chante" (Diomira) introduisant dans le réel décrit des paradoxes qui font basculer la description dans le merveilleux. Ainsi, on lit des villes qui n'ont "ni murs, ni plafonds, ni planchers" comme Armille, des villes qui se présentent comme des toiles d'araignée comme Octavie, des villes qui s'étendent "vers le haut et le bas" comme Eudoxie, etc. La réalité et l'imaginaire se côtoient d'ailleurs sans que, devant ces descriptions, le Grand Khan ne s'étonne jamais, attentif et circonspect, soucieux d'aller au-delà des mots, vers l'essence qui se cache derrière les villes de Marco Polo.

Toutes les villes qui composent le texte, se mélangent les unes avec les autres, mais avec un ordre et une logique bien précis, et grâce au jeu combinatoire auquel le lecteur est invité, ces villes deviennent infinies. Elles paraissent fixées à jamais dans un espace qui est somme toute changeant et qui paraît avoir aboli les repères temporels élémentaires. Ainsi, ces descriptions de lieux remplis d'objets repérables, sont remplacées par le désir qui surgit en traversant une rue (de Zaïre) ou en se montrant sensible à des signes qui demandent à être interprétés (à Tamara) : "Le regard parcourt les rues comme des pages écrites : la ville dit tout ce que tu dois penser, elle te fait répéter son propre discours, et tandis que tu crois visiter Tamara tu ne fais qu'enregistrer les noms par lesquels elle se définit elle-même et dans toutes ses parties".

De fait, dès le début des Villes invisibles, la ville, qui est donnée dans une diversité qui semble quelquefois se détruire elle-même, est également proposée au lecteur dans un mouvement qui la dépasse immédiatement : "Toutes ces beautés le voyageur les connaît pour les avoir vues aussi dans d'autres villes" (Diomira). Chaque ville renvoie à d'autres villes et ce mouvement de fuite en avant, qui est aussi celui de la lecture, tend à la résorber. Ce sentiment est renforcé par les nombreuses prétéritions qui émaillent le texte : "Je pourrais te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques [...] ; mais déjà je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n'est pas de cela qu'est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les événements de son passé" (Zaïre). Pourtant, comme on le voit dans ce passage, ce dépassement de la ville réelle dans sa diversité sensible, reflue vers le souvenir.

Comme pour confirmer cette impression, derrière toutes ces villes se révèle, au coeur du livre, une ville unique, Venise, qui se singularise avant tout par son ancrage dans le passé. À l'aube, face à un Grand Khan qui demande toujours d'autres descriptions de villes, Marco Polo, fatigué, répond : "Sire, désormais je t'ai parlé de toutes les villes que je connais". Mais le Grand Khan insiste : "Il en reste une dont tu ne parles jamais. / Marco Polo baissa la tête". Si dans la question de Kublai Khan on reconnaît la patience et la conviction d'avoir compris le secret de l'autre, dans ce "baissa la tête", il y a l'aveu et la résignation de celui qui, vaincu, doit admettre ce qu'il voudrait cacher. Finalement, cette ville que Marco Polo croit protéger, la ville du souvenir, est en réalité présente et cachée, comme il l'avoue, derrière toutes les autres descriptions : "Chaque fois que je fais la description d'une ville, je dis quelque chose de Venise".

Le lecteur de Calvino est appelé alors à reparcourir le livre, car il est impossible de se souvenir de tous les détails, des ressemblances ou des différences existant entre les villes invisibles, ou d'avoir à l'esprit toutes les caractéristiques de chaque série. C'est alors qu'il trouvera beaucoup d'indices qui le ramènent à Venise, car Calvino en a semé beaucoup dans son texte. Sméraldine est décrite comme une "ville aquatique, [où] un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et se recoupent. Pour aller d'un endroit à un autre, tu as toujours le choix entre le parcours terrestre et le parcours en barque". Mais Venise se cache aussi derrière Euphémie, Irène, Isaura, Zenobie, et finalement derrière toutes les villes décrites.

Pourtant comme pour mieux nous persuader qu'aucune vérité n'est définitive, Calvino place, sans doute à dessein, cette révélation au milieu du livre, ce qui la désigne à l'attention du lecteur, mais lui confère aussi un caractère nécessairement transitoire. Dans Les Villes invisibles, la ville reste donc un concept insaisissable, et le texte de Calvino se plaît à multiplier les approches possibles plus qu'il ne se détermine à en privilégier une sur les autres, ce qui en fait un objet à géométrie variable. Ainsi la question reste-t-elle de savoir si toutes ces villes en désignent une derrière elles, qui serait leur essence, leur racine, leur source, ou si, comme en des Exercices de style, c'est toujours la même ville qu'on décrit, mais chaque fois en des acceptions différentes.

    Ouvrage de référence

  • Italo Calvino, Le Città invisibili [1972], Milan, Mondadori, 1993 ; traduit en français par Jean Thibeaudau, Les Villes invisibles [1974], Seuil, 2002. La traduction de la préface date de 1996.
  • Savoir +

  • Marco Polo, Le Devisement du monde, Le Livre des merveilles, texte intégral établi par A.-C. Moule et Paul Pelliot, vol. I et II, Paris, La Découverte, 1991.
  • Stefania Cubeddu-Proux, Lire la ville de Jacques Poulin avec l'oeil d'Italo Calvino (en cours de publication)
  • Jean-Paul Manganaro, Italo Calvino, "Les contemporains", Paris, Seuil, 2000.
  • Le Magazine littéraire, n° 274, février 1990, consacré à Italo Calvino.
  • Europe, n° 815, mars 1997, consacré à Italo Calvino.

(1) Il est intéressant de souligner que ni dans la version originale italienne, ni dans la traduction française n'apparaît de sous-titre qui indique l'appartenance de ce texte à un genre spécifique. Calvino parle le plus souvent de "mon livre", Italo Calvino, Les Villes invisibles, p. II.

(2) Il Milione fut probablement rédigé en français, par Rustichello da Pisa, mais dicté par Marco Polo (Venise, 1264-1324), lors du séjour des deux hommes dans la prison de Gênes (1296-1299), à la suite d'une bataille entre Gênes et Venise. Quant à l'authenticité de l'oeuvre, nombreuses sont les polémiques. La fidélité au réel même est mise en discussion. On raconte que la famille Polo dilapida toutes ses richesses pour que les gens croient à ces relations de voyage, si extraordinaires qu'elles en semblaient invraisemblables, ce qui contribue à alimenter la légende et à plonger le personnage de Marco Polo dans le monde fantastique.

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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