Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 1. La ville vécue

La ville, univers vécu et fantasmé. Proposition de séquences en classe

Xavier Couilleau, professeur de lettres-histoire (académie de Nantes, 44), formateur CLEMI

La ville est un sujet d'étude passionnant et aisé à travailler avec des élèves. En effet, la ville a toujours été un élément d'attraction ou de répulsion qui ne laisse pas insensible nos élèves. Bien souvent les ruraux la considèrent sous ses aspects les plus désagréables lui opposant une vision bucolique de la campagne alors que les citadins ne voient que par elle et aiment l'impression d'appartenir au vaste tourbillon.

Cette relation entre les hommes et la ville me questionne depuis longtemps et après plusieurs années d'enseignement, j'ai constaté que je revenais souvent vers elle comme sujet d'étude. Ainsi, seul ou en équipe, j'ai abordé ce thème sous les angles poétique, romanesque (notamment polar, SF), photographique, architectural en ayant pour contraintes à chaque fois de me renouveler et de conduire physiquement les élèves sur les lieux de l'étude.

Je proposerai successivement différentes séquences élaborées au cours de ces derniers années ayant en commun d'être axées sur le thème de la ville.

  1. Ville et poésie
  2. Sur les traces de Nestor Burma
  3. Élémentaire, ma chère Cheryl !
  4. La ville qui n'existait pas.

La ville, une source pour l'écriture

Classe : élèves de 1re bac professionnel "structures métalliques" et "systèmes électroniques numériques".

Cette séquence s'est articulée autour de trois axes. Le premier objectif était pour les élèves d'appréhender l'univers poétique. Pour cela, nous avons étudié les caractéristiques des textes proposés permettant ensuite aux élèves, après analyse, de les commenter. Le second objectif était de proposer à des élèves souvent internes de découvrir la ville de Nantes afin qu'ils comprennent que les espaces contiennent intrinsèquement les traces de leur passé. Enfin, le dernier objectif, et non des moindres de cette séquence, a été de conduire les élèves à écrire des poèmes évoquant leurs sentiments sur Nantes.

Poème : ennui, inutile...

Travailler des textes poétiques avec des élèves en lycée professionnel et notamment en métallurgie n'est pas toujours chose aisée mais je dois reconnaître que lors de projet, les élèves ont joué le jeu et ont adhéré à mon enthousiasme. J'avais décidé d'entamer l'année par ce projet avec des élèves que je ne connaissais pas. En procédure liminaire, je leur avais proposé un petit florilège de textes poétiques. L'objectif était d'entrer dans la poésie en douceur, en proposant aux élèves de lire les poèmes choisis et d'en discuter brièvement afin de percevoir l'étrange sensation que procure l'écoute d'un poème et ainsi ne pas conforter les appréhensions des élèves évoquées à la présentation du projet ("on ne comprend rien", "ça sert à rien", "on n'est pas des écrivains"...).

Passionné de poésie, je devais transmettre l'envie aux élèves en leur vantant la liberté procurée par ce mode d'expression, la fascination pour la création née d'associations improbables de mots étrangers les uns aux autres, la fantaisie au service du sens, le sentiment d'être le créateur d'un nouveau langage.

Plusieurs poèmes ont été picorés sur le site http://amb.boudet.perso.sfr.fr/, d'autres dans différents recueils notamment pour les haïkus, et j'ai introduit des textes de Du Bellay et Leiris. Je souhaitais en effet que les élèves en profitent pour découvrir ou redécouvrir des auteurs "du panthéon de la littérature française" prenant ainsi conscience que les anciens textes peuvent être extrêmement modernes.

Je leur ai proposé plusieurs lectures du premier texte afin de les mettre à l'aise pour l'exercice. Les élèves se sont alors pris au jeu de la lecture avec plaisir.

Après cette introduction, nous avons démarré le projet. La proximité des deux corpus, le choix s'est révélé "payant", les élèves étant dans une attitude d'ouverture.

Le corpus thématique choisi était assez conventionnel, mélangeant les formes classiques à d'autres plus contemporaines. L'idée était que les élèves n'aient pas une vision étroite de la poésie, image qui se serait opposée à ce que je leur avais précédemment annoncé. Le florilège contenait "Il pleure dans mon coeur" de Paul Verlaine, "Belles villes du matin" de Jules Romains, "New York" de Léopold Sedar Senghor, "La Ville" de Saint-John Perse et "De la difficulté qu'il y a à imaginer la cité idéale" de Georges Pérec.

Le corpus était accompagné d'une brève biographie des auteurs, élément souvent utile pour éclairer certains textes.

Le travail a consisté à analyser les formes d'écriture ainsi que les procédés littéraires propres au genre. J'ai orienté le second angle de l'étude sur la représentation de la ville proposée par chaque poète en mettant également en avant l'aspect subjectif des évocations. Cette étape était essentielle pour la future production des élèves. Ainsi, les élèves ont découvert que l'on pouvait raconter la ville selon ses envies, ses ressentis. Que l'on pouvait associer le sujet à des émotions ou à des animaux, découvrir une projection singulière d'un thème que chacun semble connaître et s'accorder à définir de manière fonctionnelle (magasin, école) ou à travers des préjugés (bruyant, sale). Je leur ai affirmé qu'en tant qu'individu, ils étaient tous différents, qu'ils ressentaient tous les choses de manière unique et que ce serait cela qui donnerait de la saveur à leur production.

Nantes, une ville palimpseste

La seconde séance intitulée "comprendre le présent, c'est connaître le passé" a été consacrée à la connaissance de la ville elle-même, avec comme problématique : Nantes porte-t-elle en elle les traces de son passé ? J'ai fourni plusieurs plans de la ville datant de différentes époques (http://www.archives.nantes.fr/PAGES/RESSOURCES/plans_numerises/plans_generaux.htm). La singularité de la ville surnommée selon la légende par François 1err "la Venise de l'ouest", a d'avoir été transformée par les comblements des bras de la Loire et la déviation du cours de son affluent l'Erdre. Les documents contenaient également des photos faisant sens (bras de la Loire, quai de l'Erdre dans le centre ville...) et d'extraits de textes historiques sur la ville. Une liste de questions guidait les élèves dans leur réflexion avant la synthèse générale.

Les évolutions de la ville se retrouvent dans la lecture des cartes, les anciens lits fluviaux, devenus des boulevards, structurant la ville. Je livre en bataille les informations qui ont été évoquées car l'idée des documents était de faire émerger la réflexion par les élèves, ce qu'ils ont fait en partant des informations qu'ils connaissaient. J'ai également interrogé les élèves sur la toponymie qui révèle le passé (origine du nom de la ville, le nom de certains lieux telle l'île Feydeau ou le hangar à bananes, de certaines rues telle la rue de l'arche sèche, du cours des 50 otages ou encore le quai des tanneurs), sur la situation du château et du quartier Bouffay.

Nous avons synthétisé ensemble tous les éléments afin de proposer une histoire collective de la ville de Nantes mettant ainsi en évidence que le texte proposé ne pouvait pas couvrir l'intégralité de l'histoire de la ville mais était le fruit de choix assumé comme le serait leur propre texte.

Suite à cette étude, j'ai contacté l'office du tourisme afin de programmer une visite guidée de la ville en fonction de mes objectifs. Les élèves équipés d'appareils photographiques ont arpenté ensemble les rues de la ville accompagnés des explications de notre guide. La consigne qu'ils avaient, était de proposer une photographie qui leur servirait pour rédiger leur futur texte. Cet exercice a permis aux élèves de s'obliger à regarder et écouter pour essayer d'apporter une image qui ne serait pas celle des autres. Les élèves initiés à l'histoire de la ville, ont posé des questions pertinentes qui ont rendu la visite passionnante et nourri des échanges entre le groupe sur la ville.

L'atelier d'écriture

Nous sommes revenus en classe sur cette visite qui a été très positive. J'ai alors donné la consigne d'écriture suivante "Vivre dans une ville, c'est la respirer. En vous appuyant sur l'ensemble des connaissances abordées lors de la séquence, écrivez un poème sur Nantes : promenade historique ou errance, à vous de voir...". La crainte de bloquer les élèves dans un exercice difficile, l'écriture, et l'envie de réaliser un recueil aux multiples facettes m'ont conduit à opter pour l'ouverture. De plus, pour un travail d'écriture poétique les consignes techniques sont inutiles car la mise en page finale est aisée ce qui n'est évidement pas le cas des recueils de nouvelles par exemple.

Le travail d'écriture est toujours long et malaisé. Il y a deux écueils majeurs qui peuvent être résolus par la confiance. Le premier concerne les élèves qui refusent d'écrire pour des raisons diverses (gêne, par principe...) et qu'il faut convaincre. Le second relève du rapport des élèves à l'écriture, au travail scolaire. En effet, les élèves ont beaucoup de mal à accepter que ce qu'ils ont produit possède certes des atouts mais qu'en reprenant leur texte, ce dernier gagnera en qualité. Les élèves ont accepté de reprendre leur texte tout en gardant leur avis. Pour le travail de réécriture, je propose plusieurs pistes aux élèves. Je leur donne très rarement des vers clé en main (seulement pour les élèves que je sens dans l'impasse et qui se ferment), en discutant je les amène à préciser leurs sentiments, les idées qu'ils veulent exprimer. Je leur signifie à chaque phase qu'il s'agit de leur texte, qu'ils en sont les créateurs, que c'est à eux de décider si leur travail est terminé à condition bien sûr qu'ils puissent argumenter leur choix. Ces moments sont toujours des moments que j'apprécie particulièrement car si les élèves jouent le jeu, ce qui est le cas la plupart du temps et ce quelque soit le travail d'écriture, ils parviennent souvent à s'étonner eux-mêmes de leur production.

Les textes ont ensuite été réunis dans un recueil illustré de photographies prises par les élèves. Les poèmes ont soumis au jury des palmes académiques. Deux élèves ont été récompensés pour leur texte qui a été lu devant l'assistance.

Quelques textes issus du recueil :

Ville de pierre qui un temps fut de bois
Devenue puissante capitale de Bretagne
Art, partout se trouve sur tes places et tes îles
Et se posant comme symbole de ta richesse
Douloureuse ville pour tant d'hommes devenus bêtes
Histoire aussi de paix chez toi par ton édit

Jonathan Josse, "Nantes ex-petite Venise de l'Ouest"

Nantes avec ses grand arbres d'ébènes élégants,
Qui sont éparpillés partout dans la ville,

Avec leur feuillage touffu, tressé,
Leurs racines longues et rapides comme des athlètes,
Leur écorce luisante et noire comme un charbon.

Nantes, qui quelques fois à l'intention de couper ces
Arbres qui l'enlaidissent,
D'autres adorent ces arbres d'ébènes à cause de leur
Vulnérabilité ou leurs fruits.

Nantes avec ses arbres d'ébènes,
Nantes ville des grands arbres.

Camara Kambro, "Nantes, ville des grand arbres"

Sur les traces de Nestor Burma

Ce projet a été élaboré avec deux collègues : Catherine Reynier Barateau (professeure de lettres-anglais) et Annick Barthélémy (professeure de lettres-histoire).

Les classes concernées : élèves de 1re "secrétariat", de 1re "transport" et de Terminale "logistique".

Le projet était assez ambitieux puisque les objectifs étaient nombreux. Outre le désir de travailler ensemble, nous avons eu l'envie de conduire les élèves vers les plus démunis. Le sujet reste sensible car bien souvent nous sommes confrontés, quelques fois sans le savoir, à des familles vivant dans des conditions très difficiles. Il fallait donc apporter une autre dimension pour convaincre les élèves de s'investir dans le projet. Nous avons constaté que les élèves concernés ne connaissaient pour la plupart que leur espace proche, certains ne s'étaient même jamais déplacés en train. Nous avons fait le choix d'étudier l'adaptation par Tardi du polar de Léo Malet, Brouillard au pont de Tolbiac. Ainsi nous pouvions travailler sur la ville, l'évolution des populations et des espaces au cours du temps et pour les élèves, c'était l'occasion de découvrir Paris.

Les objectifs finaux étaient que les élèves soient sensibilisés aux actions des bénévoles, qu'ils sensibilisent à leur tour la cité scolaire et qu'ils proposent une action en faveur des plus démunis. Les élèves devaient également produire une nouvelle dont les contraintes étaient celles du policier.

La première partie du projet a été consacrée à l'étude de la bande dessinée. Nous sommes partis des hypothèses de lecture avant d'entrer dans l'oeuvre. Afin de définir les caractéristiques du genre, nous avons croisé l'analyse chronologique afin de mettre en lumière les procédés de création du suspense et de captation du lecteur, et thématique à travers le personnage détective, les deux associations (La mie de pain et l'armée du Salut), les lieux et l'accroche dans le réel (guerre d'Algérie, mode de vie).

Nous avons, au cours de cette séquence, travaillé sur la langue et sur le travail d'adaptation en proposant des extraits du roman original. Nous avons également projeté l'adaptation télévisée de Jean Marboeuf avec Guy Marchand dans le rôle de Burma pour affiner la compréhension des élèves sur la notion d'adaptation et de ses contraintes.

Les élèves ont été sensibilisés à la lecture d'image, à sa subjectivité intrinsèque. Ils ont également été confrontés à la lecture de carte, à la représentation spatiale de la ville, à la compréhension de son organisation.

Les élèves devaient ensuite rédiger leur nouvelle qui a nécessité de nombreuses reprises.

Nous avons entamé la seconde partie du projet qui devait nous conduire à Paris. Les élèves ont travaillé sur l'association de leur choix. Ils ont présenté un dossier développé, sous forme écrite et orale, dans lequel était précisé le nom de l'association, sa localisation, son histoire, ses membres, son but, ses actions, et ce que nous pourrions lui apporter.

Nous avons proposé aux élèves de revenir sur les lieux de l'action en nous inspirant d'un excellent travail situé http://lebrunf9.free.fr/parisenbd/tardi/tolbiac/index.html.

La consigne était simple :
Repérez à l'aide du plan et des planches proposées, les lieux où l'intrigue de Brouillard au pont de Tolbiac se déroule.
Essayez ensuite de prendre des photos des lieux aujourd'hui, en tentant de respecter l'angle de prise de vue choisi par Tardi.

Cette activité a permis de saisir l'évolution du monde urbain. Certains lieux avaient déjà disparu, d'autres étaient en transformation, d'autres avaient changé d'usage alors que certains étaient toujours intacts. Le 13e arrondissement se révèle très efficace pour percevoir la modification d'un espace. De plus, les élèves qui n'avaient jamais quitté leur canton ont vécu cette rencontre comme un choc culturel entre l'euphorie d'être à Paris et de reconnaître des lieux qu'ils avaient vu à travers les médias et le rejet d'une vie en accéléré saturés par les pollutions.

Nous nous sommes divisés en plusieurs groupes afin d'être plus mobiles, de nous adapter aux élèves en situation de handicap et de pouvoir permettre un échange entre les différents groupes à l'issue du voyage. En effet, les groupes sont allés visiter soit La mie de Pain, soit l'Armée du Salut. La rencontre avec les associations a été un moment très intense en émotion. La visite des locaux de la Mie de Pain par son directeur aura marqué le groupe. Nous avons ressenti l'énergie déployée pour aider les plus démunis. À travers l'histoire de certains, le groupe a pris conscience de la détresse, qui n'était pas celle véhiculée par une télévision. Il a fallu écouter la réalité sans possibilité de zapper. Les élèves sont ressortis pleins de colère et d'envie de contribuer à leur tour à changer à leur échelle les choses.

Revenus à Nantes, les élèves ont réalisé une exposition relatant leur aventure (mise en relation bande dessinée et réalité, ressenti face à la découverte de la capitale) et leurs rencontres avec les associations parisiennes.

Nous avons alors fait venir dans l'établissement des associations locales (Croix rouge, Restos du coeur, Secours populaire) afin de générer une réaction de solidarité d'une ampleur plus conséquente, au-delà des seuls acteurs du projet. Pour poursuivre plus loin que les mots, les élèves ont proposé plusieurs actions aux associations. La collecte de vêtements, la plus aisée à réaliser, a été retenue. Après une semaine deux camions sont venus chercher les dons.

Restait aux élèves à rédiger les nouvelles policières. Les contraintes étaient d'ordre technique (texte tapé en verdana 10 sans aucune mise en forme, narration à la première personne, rédaction imparfait et passé simple) et devaient contenir les éléments du texte policier. Après plusieurs réécritures successives, les textes terminés ont été réunis dans un recueil.

Ce projet très ambitieux et multiforme a été une très belle expérience humaine aussi bien pour les enseignants que les élèves.

Élémentaire, ma chère Cheryl !

Projet élaboré avec Jacques Rouzineau, professeur de lettres-anglais
Classes concernées : élèves de 2nde "logistique, transport" et de terminale "commerce".

Ce projet est celui qui garde la trace la plus pérenne car nous sommes parvenus à faire publier les travaux des élèves dans une maison d'édition http://editions.la-librairie.org/auteur/collectif-lyceen-des-bourdonnieres-2010.

Ce qui nous a motivés pour cette aventure, c'est l'envie de prouver aux élèves que les lieux sont créateurs d'ambiance, d'histoire et quoi d'autre qu'un port pour le leur affirmer. Restait à trouver une oeuvre qui puisse s'intégrer. Bien que le caractère "cru" du film nous a fait réfléchir quant à la pertinence du choix, Le Poulpe de Guillaume Nicloux avec Jean-Pierre Daroussin s'est imposé. Le film avait été réalisé à Saint-Nazaire.

Nous avons choisi de commencer cette séquence en début d'année. Dès le premier jour et la présentation du projet, les élèves ont du choisir un titre dans la liste des exemplaires de la série de Poulpe parue dans la collection des livres à 2 euros. Ils avaient un mois pour le lire, en faire une brève fiche de lecture et présenter à l'oral leur livre en dévoilant l'intrigue sans en raconter la fin.

Durant ce mois, nous les avons initiés au polar. Le premier travail sur l'image a été consacré aux premières de couverture de plusieurs romans policiers et de polar. Nous avons également étudié la nouvelle de Roald Dahl, Le Coup du gigot et l'adaptation d'Alfred Hitchock. Nous nous sommes particulièrement intéressés au rythme du récit et à la représentation que nous nous faisons des lieux ainsi qu'aux connotations associées.

Le moment des retours de lecture est alors arrivé. Chaque élève a présenté son livre pendant que nous notions au fur et à mesure les informations qui se recoupaient. Nous sommes alors parvenus à dresser un portrait du poulpe et de ses acolytes et de son univers. Nous avons alors invité Florian Graton qui avait écrit l'un des poulpes, afin qu'il vienne nous exposer sa vision du personnage mais également la réalité de l'écriture.

Le temps était venu de regarder le film et de le confronter au personnage du livre. Les retours immédiats ont été tranchés, certains avaient beaucoup aimé, d'autres détesté. C'était un risque, nous l'avons assumé. Après avoir explicité les zones d'ombre, nous avons étudié le film sous trois angles thématiques, l'histoire, les personnages et les lieux.

Armés d'un ensemble de photogrammes du film et d'un plan leur indiquant les lieux où ils devaient se rendre, les élèves devaient prendre en photo ou en film les lieux qui avaient servi de décor à cette sombre histoire. Dans chaque groupe, il y avait un référent photo et un référent vidéo. Nous étant rendus précédemment à Saint Nazaire, mon collègue et moi-même avions vérifié que le travail était réalisable et profité pour nouer des contacts avec notamment les personnes des Halles de Saint-Nazaire. La responsable du service avait accepté de recevoir quelques élèves afin de les entretenir sur les souvenirs du tournage sur les lieux et de nous ouvrir des magasins désormais fermés.

Nous sommes arrivés, comme les héros du film, par le train. À la gare chacun des groupes partait alors déambuler en fonction de l'itinéraire qui lui avait été alloué. L'un des moments les plus étonnants fut pour les élèves la visite des halles un jour de marché (comme dans le film) et notamment lorsque le boucher questionnant les élèves sur leur présence leur livra qu'il avait été figurant (scène dans laquelle le poulpe jette du sang au visage d'un homme), qu'il avait ouvert son étal pour le film et rapporta quelques anecdotes. Les élèves ont apprécié l'envie d'échanger des habitants intrigués par ces adolescents carte à la main et ont constaté que nombreux étaient les Nazairiens qui avaient un souvenir de ce tournage et voulaient le partager (prêt de voiture, participation à une petite scène).

Revenus au lycée, les élèves ont réalisés une exposition mêlant photographies et vidéos mettant en avant ce voyage sur les traces d'un héros. Nous avons profité de la rencontre parents-professeurs pour présenter leur travail.

Notre histoire avec le poulpe touchait à sa fin, le héros des élèves devait le remplacer.

Après un travail sur Nantes (inspiré du travail présenté dans la séquence poésie) et l'étude de textes évoquant la ville (comme ceux de Jean-Claude Izzo), étape nécessaire pour apprendre à retranscrire des lieux et l'ambiance du polar, avec les élèves nous avons défini ensemble les contraintes de leur futur récit. En voici quelques-unes :

  • Rédaction d'une nouvelle qui répondra aux exigences de la nouvelle (texte court avec une chute) et du polar (voir cours).
  • Le héros sera une héroïne, Maya (35 ans, grande, élancée, blonde, a toujours le dernier mot, boxeuse, drôle, enquêtrice à son compte).
  • Le titre fera référence à un jeu de mot ou à une expression.

Après de très longues phases de réécritures, nous avons transmis les nouvelles à notre éditeur Lello. Restait à rédiger la quatrième de couverture, le titre et les remerciements. Pour clore le projet, nous avons organisé un jury de lecture composé de collègues enseignants ou CPE, de personnels de cuisine, de l'intendance... Lors d'une petite cérémonie présidée par le proviseur, les meilleures nouvelles ont été récompensées par un bon d'achat. Nous en avons profité pour présenter aux élèves le recueil tout juste sorti de l'imprimerie.

La ville qui n'existait pas

Projet élaboré avec Jacques Rouzineau, professeur de Lettres Anglais.
Classes concernées : élèves de 1re "logistique, transport et commerce".

Plusieurs évènements ont conduit à penser cette séquence. L'envie de travailler une nouvelle fois sur la ville, de multiplier les supports (nouvelle, bande dessinée, vidéo), de faire découvrir la science fiction aux élèves, de les emmener à deux manifestations Les Utopiales (festival international de science fiction à Nantes) ainsi qu'à l'exposition "Architecture et bande dessinée" à la Cité de l'architecture du patrimoine à Paris. Enfin, nous souhaitions faire réfléchir les élèves sur le sens de la ville et les amener à imaginer leur cité idéale ou non.

Afin d'entrer rapidement dans la science fiction, nous avons décidé de proposer aux élèves une oeuvre difficile mais que nous considérons comme majeure : La Jetée de Chris Marker. Nous savions que ce film expérimental datant de 1962, était complexe. Les élèves, habitués à un rythme rapide, ont du se concentrer pour comprendre ce film pourtant court (28 minutes) car la singularité de l'oeuvre est d'être composée d'un photomontage accompagné d'une voix grave nous narrant les évènements du film. L'histoire soulève de nombreuses questions philosophiques.

Ce film est un bon support d'étude car aucun n'élève n'avait correctement compris l'histoire. L'étude devenait donc nécessaire à la compréhension. Nous avons ensuite contextualisé l'oeuvre puis débuté l'analyse. Nous avons suivi l'ordre chronologique afin de ne plus perturber les élèves. L'analyse fut relativement méticuleuse car l'oeuvre est extrêmement dense en connotations. L'évaluation a été une étude très précise de moments clés (exemple de question proposée : La seconde scène - Quel jour sommes-nous ? Quelles sont les images qui lui parviennent ? Que représentent-elles dans la narration ? Définissez la bande son et dîtes ce qu'elle apporte à cet extrait). L'adhésion a été assez faible mais les réflexions issues de l'étude font que de nombreux élèves n'oublieront pas ce film.

Nous avons alors proposé aux élèves L'Armée des 12 singes de Terry Gilliam, inspiré du film de Marker. Ils ont beaucoup aimé le film mais sont pour certains revenus sur leur précédent jugement concernant La Jetée remarquant que ce dernier avait plus de profondeur.

En parallèle à cette étude les élèves ont produit un dossier sur la science fiction, ses caractéristiques, ses différents courants. Nous nous sommes alors rendus au festival des Utopiales, où les élèves ont pu assister à une conférence avec un écrivain.

Ayant initié les élèves au genre par ce court film, nous avions décidé de poursuivre par l'étude d'une nouvelle de Greg Egan, Le Coffre-fort. Ce texte accessible et original, a lui très bien fonctionné.

L'analyse fut assez classique mais passionnante car bien qu'ayant un livre par élève, nous avions décidé de lire la nouvelle par étape ; les élèves étaient alors tenus en haleine.

L'incipit et l'excipit sibyllins sont symboliques de l'univers de la nouvelle ("J'ai un rêve tout simple. Je rêve que j'ai un nom. Un seul nom, qui ne change pas, qui reste le mien jusqu'à l'heure de ma mort. Je ne sais pas quel est ce nom, mais cela n'a pas d'importance. Il me suffit de savoir que j'en ai un.").

Je recommande cette nouvelle car au-delà de l'histoire, elle suscite des questions d'ordre philosophique. La mémoire et le rapport au temps furent des thèmes développés à l'issue de l'étude du texte. Nous avons travaillé sur la fiabilité des souvenirs des lieux, des personnes... Ainsi s'est-on interrogé sur les souvenirs de l'école maternelle et de la vision déformée des enfants, mais également constaté la subjectivité des souvenirs dépendants de multiples paramètres (environnement...).

Dans la 3e partie de ce projet nous avons quitté la science fiction pour nous consacrer à l'univers urbain à travers l'étude d'une bande dessinée magistrale de Marc-Antoine Mathieu, Julius Corentin Acquefacques, prisonnier de ses rêves. Le personnage éponyme porte en son nom son univers inspiré de Kafka (prononcé à l'envers).

Nous avons accordé de longs moments à la représentation de l'espace dans cette oeuvre. Les élèves ont lu en classe la bande dessinée, nous avons proposé un résumé avant de débuter l'étude. Mon collègue et moi-même avons sélectionné plusieurs planches que les élèves ont analysées. L'histoire est fantastique et, comme l'est La Jetée, un concentré de concepts intellectuels dont celui du lien entre le créateur et sa création. Le récit est beaucoup plus accessible et dense que par exemple le livre Dans le scriptorium de Paul Auster.

La ville est présentée dans cette oeuvre comme anxiogène, surpeuplée, les habitants vivant dans les conduits d'ascenseur ! Le dessin en noir et blanc renforçant les sentiments évoqués précédemment.

Le voyage à Paris prenait son sens et l'exposition "Architecture et bande dessinée" se prêtait parfaitement à notre projet. L'exposition était remarquable, Acquefaques y était présent, dessiné sur l'un des murs. Les élèves ont perçu la filiation entre la ville qu'ils connaissent et celle imaginée. Il y avait de très nombreuses planches de bandes dessinées, des maquettes, des animations qui suscitaient la curiosité.

Revenus à Nantes, nous avons travaillé sur la ville utopique. À travers un extrait de L'Utopie de Thomas More (1516), et La Tour de Babel de Lucas van Valckenborch, nous avons évoqué les fonctions de la ville et ce qui conduit à fonder les villes à certains endroits. Nous avons ensuite étudié la ville futuriste en analysant deux extraits, l'un de Star Wars, l'autre du Cinquième élément, les deux évoquant la verticalité. Nous avons démontré aux élèves que ces univers de science fiction étaient issus de la réalité en proposant deux articles relatant entre autres un embouteillage géant en Chine et la vie des habitants de Sao Paulo (répartition verticale de la population).

Après avoir présenté le plan Voisin, puis le projet fascinant du Grand Paris aux élèves, nous leur avons demandé de choisir l'un des projets, de le présenter sous la forme d'un dossier et en quelques lignes de nous donner leur avis sur ce type de travaux très ambitieux.

Il ne restait alors que le travail de rédaction avec des élèves déjà initiés à nos méthodes de travail de production écrite. Le sujet était volontairement ouvert afin de ne pas contrarier leur imagination.

  • Vous raconterez une déambulation urbaine dans une ville inconnue de nous. Ville fantasmée, ville futuriste, ville rêvée, ville cauchemardesque, ville jolie, ville polluée, ville respirant les poubelles, ville sublime réservée aux privilégiés, ville aérienne, Ville nuage, ville dans les tréfonds de la terre, ville désolée... de votre esprit, elle naîtra.
  • Votre narrateur ou narratrice qui aura les caractéristiques laissées à votre discrétion, quittera son appartement aux formes que vous aurez définies et se déplacera dans cet univers sorti de votre esprit. Il se rendra dans un lieu (que je découvrirai en vous lisant) pour y rencontrer une personne afin de lui transmettre un message.
  • Vous consacrerez une part appréciable aux paysages, aux visages, aux moeurs, aux modes de circulation, bref au MONDE que vous avez imaginé.
  • Que ce texte soit policier ou juste une promenade bucolique, voir romantique, à la fin, il représentera deux pages tapées (verdana 10).

Les nouvelles ont été réunies dans un recueil.

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

Lire au lycée professionnel - La ville, univers vécu et fantasmé. Proposition de séquences en classe