Dossier : La ville, l'écrire, la lire / 1. La ville vécue

"Marseille..., ici, il fait jamais gris..." par les classes métallerie menuiserie

Emmanuelle Nallis, enseignante documentaliste, lycée professionnel et technologique privé Don Bosco (académie Aix-Marseille)

Initié par la documentaliste et/ou des enseignants de lettres, le CDI est chaque année le théâtre d'un projet artistique. Après les haïkus, le slam, le théâtre contemporain, le rap fut à l'honneur en 2011, et, à travers cette dernière réalisation, notre ville de Marseille à laquelle les élèves ont montré leur attachement.

Une rencontre

Tout commence au printemps 2010, par ma rencontre avec Mustapha et Youcef, deux jeunes animateurs du centre social du Panier. Ils viennent alors de créer leur association Mp 13 (Mix Cité des Publics), dont l'objectif est de proposer des ateliers de créations artistiques autour de l'écriture et de la musique. Un premier contact est créé lors de la fête de Don Bosco 2010, avec une initiation au beat box (boîte à rythme humaine). Une démonstration en compagnie de quelques élèves du lycée a retenu toute notre attention.

Un projet

Peu à peu, l'idée de monter un projet avec les élèves d'une classe définie prend forme. Mme Henninger, enseignante en lettres/histoire-géographie, a été séduite par la proposition et nous décidons de travailler avec les élèves de CAP 2 menuiserie-métallerie : dès le mois de juin 2010, nous réfléchissons au contenu du projet en partant du référentiel de français des CAP :

  • s'insérer dans le groupe ;
  • s'insérer dans l'univers professionnel ;
  • s'insérer dans la Cité.

L'idée était de découvrir et d'écrire sur sa ville, son quartier, son lycée, et de parler de soi.

L'objectif principal est de savoir s'exprimer à l'oral et à l'écrit, savoir écouter.

À ce stade, nous ne savons pas encore très bien quelle sera la forme de la production finale, mais nos intervenants sont confiants : ils savent par expérience que les jeunes sauront très bien nous guider vers la réalisation qui leur conviendra.

Pour le financement, nous sollicitons le Conseil Régional par le biais d'une Convention de Vie Lycéenne et Apprentie (voir encadré). La Région PACA attribue en effet des subventions aux établissements qui déposent un dossier de candidature répondant à un cahier des charges précis. Cette subvention permet de rémunérer une partie des prestations des animateurs, avec un maximum de 80% du coût total du projet.

Le dossier étant déposé fin septembre 2010, nous obtenons une réponse favorable fin décembre : le projet peut alors être lancé. Le calendrier est fixé en tenant compte des périodes de vacances et de formations en entreprises : les six semaines entre les vacances de février et celles de printemps ont été retenues, à raison de deux ateliers de deux heures par semaine. Au total, les élèves ont donc consacré 24 heures à la réalisation du clip. Les heures ont été prises sur les cours de français, d'arts plastiques et d'histoire-géographie, après accord des enseignants concernés.

Des ateliers

Réunis au CDI en classe entière, les 19 élèves de CAP 2 menuiserie métallerie découvrent avec méfiance notre proposition : "Pourquoi on fait ça ? À quoi ça sert ? Pourquoi nous ? On ne nous a pas demandé notre avis !" manifestent les éléments meneurs du groupe. Un accueil auquel on s'attendait de la part d'élèves, qui pour la plupart, ont du mal à trouver leur place au sein de l'institution scolaire. Tout ce qui émane du corps enseignant en général est par nature ennuyeux et laborieux...

Mais c'était sans compter sur la personnalité de nos deux jeunes intervenants, Youcef et Mustapha, qui ont su obtenir l'adhésion du groupe en quelques instants seulement.

Habitués à travailler auprès de publics dits "difficiles", dans des quartiers populaires, ou même en centre pénitentiaire, ils ont conquis notre public par leur discours accessible et proche des préoccupations de nos élèves.

La première séance a pris la forme d'une sortie : tandis qu'un groupe gravissait la pente jusqu'à Notre Dame de la Garde, un second prenait la direction du centre ville (Vieux Port, Panier, Belsunce, Castellane...). Ces visites ont permis de faire connaissance et de ramener de belles images de notre ville. Le comportement de nos jeunes pendant ses sorties a été exemplaire et tous ont vraiment joué le jeu, dans une ambiance très agréable.

Deuxième séance au CDI : découverte de la MAO (Musique Assistée par Ordinateur) avec Youcef et ateliers d'écriture avec Mustapha. Dès lors, les élèves ont passé quatre heures par semaine au CDI (soit plus que dans toute leur scolarité selon leurs dires !), en alternant musique et écriture. L'ambiance habituellement studieuse et feutrée du CDI a laissé place à une joyeuse animation, sur fond de musique urbaine... à laquelle un petit temps d'adaptation est nécessaire lorsque ces rythmes ne font pas partie de son répertoire habituel...Mais l'enthousiasme des élèves aide à tout surmonter !

Au fil des semaines, nous notons en effet des changements spectaculaires dans le comportement des élèves : habitués aux provocations, aux défis, aux altercations, entre eux, mais aussi à l'encontre des adultes, ils font maintenant preuve de respect et de bonne humeur ! Quel plaisir de les voir sourire dès la première heure de cours, arriver à l'heure et nous saluer très poliment ! Ce que nous avons constaté durant ces ateliers au CDI s'est visiblement transposé dans les autres cours car nous avons eu des retours de collègues qui se demandaient ce que nous leur faisions...

Des conflits ont cependant parfois éclaté entre des élèves en grandes difficultés et d'autres éléments du groupe dont il fallait canaliser l'énergie. Là encore, nos intervenants ont très bien géré ces situations et su engager le dialogue. Au final, tous les élèves ont pu trouver leur place au sein du projet : tous ont écrit un petit texte personnel, ensuite certains ont préféré travailler la musique sur ordinateur, d'autres se consacrer au chant, d'autres au clip. Au final, c'est réellement une réalisation collective.

Un clip

Peu à peu, textes et musique sont finalisés. Fred, un troisième intervenant, nous rejoint alors pour gérer la partie vidéo : là encore, les élèves sont maîtres du jeu et décident des lieux et du déroulement du clip, avant de jouer les stars devant la caméra.

Le tournage se déroule dans différents lieux du lycée, où casquettes, bermudas et musique sont exceptionnellement tolérés...sous les regards amusés et envieux des autres élèves : "Et nous, pourquoi on ne fait pas un truc comme ça nous aussi ?". Certains, musiciens amateurs, sont même venus demander des conseils et les coordonnées de nos animateurs.

Les professeurs et les membres de la communauté éducative manifestent également leur curiosité et leur admiration.

Une belle aventure qui s'achève avec la présentation publique du clip et sa mise en ligne sur le site du lycée le lundi 9 mai : l'ensemble de l'équipe éducative des CAP, trois classes du même niveau, l'équipe de direction, ainsi que toutes les personnes qui ont participé au projet assistent à la projection. Un peu de stress gagne nos artistes : Que vont-ils penser ? Les autres élèves vont-ils se moquer ? Des doutes bien vite balayés par de sincères et chaleureux applaudissements. Tous les élèves repartent avec un DVD gravé par Mustapha, comprenant le clip, mais également un making-off et des photos. Ils sont très déçus de voir cette expérience s'arrêter et veulent tous garder contact avec "Mousse & Youce".

En trois mois, le clip a été visionné 350 fois sur le site du lycée (http://www.donbosco-marseille.fr/spip.php?article536) et 1500 fois sur Youtube (Clip CAP Menuisiers-Métalliers Don Bosco 2011).

Témoignage : une belle expérience humaine et pédagogique

En tant qu'enseignante, j'ai apprécié découvrir les élèves dans un contexte différent. Tous ont pu s'exprimer en montrant des personnalités différentes de celles exprimées en classe. Certains d'entre eux, très agités habituellement, ont été intimidés par le projet et ont réagi avec réserves ; d'autres plus timides et introvertis ont trouvé un moyen de prendre confiance en eux.

Au final, tous ont pu s'épanouir à travers ce projet et ont développé des compétences essentielles : le travail de groupe, l'écoute, la tolérance et l'entraide.

La motivation se voyait sur chaque visage : tous avaient le sourire en entrant dans la salle. Chacun s'impliquait et participait à sa manière créant ainsi une ambiance particulièrement chaleureuse.

Enfin, les élèves travaillaient tout en s'amusant, ils avaient envie de parler d'eux, de leurs expériences, de leur ville, de leur lycée et de ce qu'ils accomplissaient en son sein. Ils n'ont pas hésité à se livrer sans avoir peur du regard des autres. Ils étaient fiers de parler de Marseille et ils ont réussi à mettre leur ville à l'honneur.

Ce travail sur soi et leur cité fait partie des objectifs de leur programme, c'est pourquoi je n'ai pas hésité à me lancer dans ce projet.

Ce qui a également changé, c'est le regard des élèves vis-à-vis de l'équipe enseignante. Nous n'étions plus des professeurs mais des membres à part entière de leur groupe. Plus important encore, ils n'avaient pas peur des attentes et des objectifs du professeur, de l'évaluation critique, de la note trop souvent vécue comme une sanction. Puisqu'ils se sont énormément impliqués et ont donné de leur personne, par principe ils souhaitaient bien faire en réalisant un clip dont ils seraient fiers. Ils sont devenus en un instant leur propre juge, tout aussi critique sur leur travail que ce que pourrait l'être n'importe quel professeur.

Ce projet restera un bon souvenir pour tout le monde et je renouvellerai bien volontiers l'expérience.

Noémie Henninger, enseignante en lettres-histoire

Extrait de la Convention de Vie Lycéenne proposée par la région PACA

Rappel des axes prioritaires du projet d'établissement dans lequel s'inscrit le projet

  • Rendre les élèves créateurs et acteurs : promouvoir l'idée de créations artistiques, intellectuelles, sociales dans le milieu scolaire ou extra-scolaire.
  • Développer des activités scolaires et extra-scolaires favorisant la cohésion de la communauté éducative.
  • Faciliter la communication à tous les niveaux : créer des occasions, pour les élèves, de prendre la parole afin d'acquérir une certaine assurance auprès des autres.

Objet du projet

Création d'un DVD "carnet de bord", "carnet de voyage".

Portant un regard surÀ traversL'idée est de présenter cette création au sein du lycée (accueil, CDI), et dans un lieu culturel de la ville (L'Alcazar), afin de donner une image positive de sa ville, de son groupe (école, classe, quartier), et de soi.
  • sa ville
  • l'écriture
 
  • son groupe
  • la photo
 
  • soi
  • la vidéo
 
 
  • la musique
 

Objectifs du projet

Ils s'appuient sur les axes du projet d'établissement cités précédemment et sur les thèmes fixés par le référentiel de français du CAP.

  • S'insérer dans sa ville.
  • S'insérer dans le groupe.
  • Se construire.

Le projet doit également permettre de :

  • S'initier aux outils de création numérique : photos / vidéos/MAO.
  • S'initier aux techniques d'écriture.

Contenu du projet et Méthodes d'action

6h/classe

1) Découvrir sa ville : 2 sorties, par groupe
4 thèmes : mer/nature, pierres/histoire, sports/loisirs, rencontres/population
Sorties encadrées, guidées, pour récupérer de la "matière" : photos, vidéos, sons, croquis, notes...

9h/classe

2) Ateliers d'écriture
Au CDI et en classe : travail individuel et en groupe.
Production de textes poétiques, portraits, descriptions, légendes, dialogues, commentaires.

9h/classe

3) Ateliers multimédia
En alternance avec les ateliers d'écriture : photos, vidéos, MAO (Musique Assistée par Ordinateur).
4) Ateliers d'arts appliqués
Réalisation de croquis, de cartes postales, en cours d'art.

Les partenaires, les intervenants

Association MP 13 : organisation et écriture (Youceff Gatt), MAO, vidéo, photo.

Localisation(s) du projet

Marseille

Lire au lycée professionnel, n°66 (11/2011)

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